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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 16:05

Beaumont la Ronce 50 bis

 

Prière

 

Parle-moi de ce temps-là

Où j’étais l’orpheline d’un enfer

Traversé comme on traverse les ronces

Sans voir les déchirures sur la peau

Parce que les yeux aveugles

Ne guident plus que vers l’intérieur d’un passé perdu.

 

Parle-moi de ce temps-là

Ou bien d’un autre encore

Ce temps d’avant les cimetières

Décors de mes consolations amères

Où j’allais nourrir mes chimères, mes espérances

Dans ces jardins d’acclimatations.

Les brûlures de juin ou de juillet

Ne chauffaient jamais assez mon corps

Habité sans cesse de ce froid mortel

Où mon âme hurlante, enterrée cataleptique,

Réveillée chaque jour à la vie terrible

Attendait, tout en n’attendant plus !

Est-ce que la durée existe pour la douleur d’être ?

 

Parle-moi de ce temps-là

Où j’avais contracté si fort la haine et la peur,

Cet envers de l’amour désespéré et trahi,

Que mes rêves se ponctuaient de couteaux

Qui déchiraient, lacéraient, tuaient des fantômes

Plus incarnés que les vivants,

Ennemis debout dans la marge où je me tenais

Fuyant les ordinaires, les insipides, les normaux

Ceux qui ne connaissent de la beauté

Que la force du canon

Le reçu des idées, les rangements forcés

Des sentiments dans les bons casiers

La naphtaline des armoires lingères

La convention des trousseaux de mariées.

Je portais le voile de tulle de mes noces

Avec la mort qui m’avait tout pris

Avec la vie qui ne voulait rien me donner.

Entre serpents et chiens qui parlaient,

Entre le corbeau mort qui se taisait

Et le ciel noir de ma mélancolie contagieuse,

Entre folies et visions atroces

De la somptueuse réalité

Nue, malgré ses artifices

Sous ma langue qui la crachait, la dénonçait…

 

Parle-moi de ce temps-là

Où je n’étais pas encore cette misérable égarée

Malvenue dans un monde carcéral

Avec les mots au bout des doigts

Qui ne savaient même pas

Si la page se ferait oiseau voyageur

Pour envoler le pressant message,

Indécrypté de moi-même…

 

Parle-moi de ce temps-là …

C’était un temps de violent soleil sauvage,

De bougies dans les nuits

Dont j’étais la cire avec pour support de la flamme, le chagrin.

Mes pleurs n’éteignaient rien.

Acide rongeur de ma vie écorchée

Tombée dans des lits de fièvres,

La maladie me prenait dans ses bras

Et penchait sur mon front en sueur

Sa bouche qui me dictait les délires,

Désirs atroces de ce temps d’avant…

Appel du baume guérisseur…

 

Parle-moi de ce temps d’avant !

 

 Hécate

 

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28 août 2012 2 28 /08 /août /2012 11:35

coverLes Contes d'Orsanne

de

Robert Alexis

 

 

      Les "Contes d’Orsanne", une suite de trois récits qu’on se risquerait à situer entre réalisme et fantastique, mettent en scène un même personnage en différents lieux et différentes époques : Loudun en 1647, un hameau des Deux-Sèvres en 1956, la ruine d’une ville et de sa "fabrique"  dans un futur indéfini.

 

      Une fois encore, chez l’auteur de "La Robe", la sexualité occupe sa mission de recherche, puissant levier sous les sphères écrasantes du réel, de la nature et de l’humain. Une fois encore, l’enquête menée sans relâche par celui qui affirme haïr la condition qui nous est faite en ce monde, trouve dans ce roman de quoi s’alimenter aux feux de la pensée et des actes.

 

      Robert Alexis aime à dire qu’il visite les enfers. Peut-être, après tout, est-ce pour nous en protéger.

 

   

          De l'auteur de "La robe" le monde littéraire ne savait rien. Robert Alexis dans le chatoiement d'un tissu incandescent surgissait de nulle part dans un phrasé aussi confidentiel qu'anonyme. Comme l'aube d'un jour étrangement comparable à la naissance d'une légende il commençait à poser les jalons d'une intrigue identitaire.

  

            Sur la première de couverture des "Contes d' Orsanne" il apparaît comme dans la pénombre d'un tableau entouré de trois femmes, autant de fractions d'effractions dans le temps en un jeu qui reprend le Je narratif de "Nora" et qui encore va multiplier les enjeux dans les ambivalences du désir d'être. Au "Je", plaisanterie grammaticale de Klossovski succède l'épigraphe de Barbey d'Aurevilly : "Il y aura toujours de la solitude pour ceux qui en sont dignes".

 

          Le narrateur est seul ou presque.

 

          "Nora était partie. En quoi avais-je pu être menaçant pour elle ? Un malaise pèse sur les lieux...Une menace ?...

          Orsanne avait de quoi faire peur, son toit éventré, ses façades lézardées, et puis ce qui l'entourait : les forêts d'épicéas lugubres au crépuscule, l'étang et sa bordure d'ajoncs, le chemin qui y menait...Oui peut-être était-ce bien là d'où venait la menace. Je ne cherchais pas à être heureux."

 

          Robert Alexis reprend ce ton confidentiel propre à égarer, à attirer...Il apparaît hors de l'ombre pour mieux nous y entraîner.

            Il est le Seigneur du château et s'y amuse avec la gravité qu'on lui connaît.

 

"Oui ! Vraiment ! J'aimais être écrivain !"

 

          Comme un démiurge dans son laboratoire le narrateur observe, se livre à ses occupations familières...une vie qui lui permet de sonder le monde et de tremper la main dans le temps et les matières...

          "Je tâtais en aveugle des couloirs de vents tièdes, aimables mais inutiles. Sous la beauté un mécanisme agissait dont personne ne savait rien...le roman permettrait deux entrées nécessaires à sa compréhension : un amour infini car, vraiment pouvait-on espérer planète plus charmante ? La méfiance infinie, pour laquelle j'étais né."

 

          Entre chaque conte, l'entracte ouvre sur un intime qui tout en livrant joue encore sur la fantasmatique où puise tout créateur. Comme autant de reflets où brouiller son image, où entrapercevoir l'identité mouvante de l'être. Thème qui est dans toute l'œuvre de Robert Alexis, une traversée dans le temps où passé et futur semblent tissés de la même fibre que celle de la tunique de Nessus destinée à brûler, à consumer la chair. Amour et haine fusionnés par une Nature aussi fascinante que destructrice dont le désordre obéirait à un ordre du Chaos originel.

 

          "Quel était ce monde qui se jouait de nous ? Je n'en avais pas fini avec lui. Je n'en aurais jamais fini."

 

          L'heure est aux ombres du passé dans le premier conte "La fabrique", froissement d'étoffes dont se nourrit le désir, maître du mystère, sordide ou majestueux.

 

          "Un personnage peut-il échapper à son auteur ? Oui, quand le récit s'achève et qu'il glisse avec ses comparses dans un univers dont le créateur n'a plus aucune connaissance."

 

          Galerie des miroirs où passe le fantasme en tous ses atours et détours...Un frisson qui glace un peu...et éteint le teint !

 

          " Reflets inexacts, suite de morts et de naissances, une suite d'essais !" les diables de Ken Russel

 

          "Loudun" est une variation sur la sulfureuse et célèbre affaire des religieuses possédées par le démon et le non moins frénétique procès d’Urbain Grandier. Comment ne pas penser  au film "Les diables" de Ken Russel, aux scènes d'exorcismes délirantes d'obscénités !

 

          L'opportunité pour ce diabolique écrivain d'approcher au plus près le Christ.

 

          "Jésus, divin oubli ! Tu es venu pour nous parler des nuits. Elles sont chairs, elles sont l'âme, nous en sommes tissés."

 

Et si Barbey d’Aurevilly est le fil conducteur comme cela semble l’être, je pense à "L’ensorcelée", à ce prêtre singulier "qui avait le secret de consoler par l’orgueil les âmes ulcérées, comme s’il avait été un ministre de Lucifer au lieu d’être l’humble prêtre de Jésus – Christ".

 

          De l’an 1647 à Loudun, nous voici en hiver 1956 dans les Deux – Sèvres. En une ligne le printemps est là, comme si l’hiver n’était ici qu’un prétexte, une mise au tombeau provisoire, une transition puisque le narrateur nommé lui aussi Grandier, accentue le léger vertige du décalage dans le temps, et déconcerte imperceptiblement, délicieusement. "Passé, présent et futur ne sont rien comparés aux marges des possibilités. "

 

          Le Conte d’été commence, éblouissant retour à la vie, à la nature, à l’amour. "J’étais encore à l’âge où l’on se croit différent des autres…"

          Quatre femmes aussi étranges que belles, les tantes du narrateur, autant de visages de la féminité, autant de figures initiatrices. "C’était à celle qui se montrait la plus prévenante, il fallait rattraper le temps perdu, elles ne me laisseraient plus jamais seul, quatre fées enchanteraient ma vie d’homme naissant à défaut de s’être penchées sur mon berceau. "

 

          "Peut-on  souffrir d’être heureux ? "

 

          "J’appris les différences en l’acacia et le robinier, l’orme et le charme, les sortes de Gustave Dorépins, de hêtres, de chênes, de saules, je m’initiai aux feuilles lobulées, acuminées, lancéolées, pennées ou serrulées, aux types d’écorces, de frondaisons, de fruits, de racines. Moi qui ne connaissais guère que le platane des villes, je découvrais un monde fantastique où se mêlaient les considérations savantes et l’imaginaire excité par des formes suggestives, bras lancés dans le vent, logis des elfes, des êtres légendaires. L’arbre était fait pour les contes, les forêts profondes de Gustave Doré, les jungles du douanier Rousseau, « et savez-vous pourquoi ? Parce qu’il dit ce que nous sommes. Comme lui, nous sommes faits de mouvements immobiles, tête aux étoiles et pieds enracinés, parce que ses ombres et ses murmures sont les nôtres, ses variations aussi. Les formes sont le langage de l’univers. Elles sont dans l’arbre plus visible qu’ailleurs, placées sous le regard avec la divine tranquillité des icones, une solennité que n’ont pas les autres vivants. »

 

Editions José Corti  2012.

A paraître le 6 septembre

                                                                                                                                                        Hécate

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31 juillet 2012 2 31 /07 /juillet /2012 13:08

COVER 

 

Physionomies végétales

Datura

 

 

 

 

Portraits d’arbres et de fleurs,

d’herbes et de mousse

 

Elie Reclus

 

A l’Enchanteur Aiolos

 

 

 


             C’est là une livre fort curieux écrit par Jean – Pierre – Michel Reclus qui naquit le 11 juin 1827, toujours connu sous le nom d’Elie, dû à son parrain un parent éloigné.

 

             A l’âge de deux ans Elie a eu un accident assez grave. Au-dessus de la maison familiale aux grandes et rares fenêtres à demi-fermées par des volets rouges, un grenier formait un deuxième étage. Par un de ces trous, où se glissaient les chats et les rats, le petit garçon eut le malheur de s’insinuer à son tour, et c’est de là qu’il tomba, le front en avant, d’une dizaine de mètres, sur le pavé disjoint. On le crut mort : crâne fendu, sang ruisselant entre les pierres. Elie survécut, ne gardant qu’une cicatrice au côté gauche du front.

 

 

 

             Cette aventure permit plus tard aux professeurs plus ou moins facétieux de plaindre Elie « d’être timbré » quand ses questions  paraissaient trop intelligentes !

 

 

 

             Elie était un enfant très doux, silencieux et rêveur. Pendant un de ses séjours chez ses grands-parents maternels, un beau soir d’été alors que la pleine lune montait au levant, Elie, sur sa petite chaise ne disait mot. On l’appela pour le coucher, l’enfant ne bougea pas.

-          Es-tu sourd ? A quoi penses-tu ?

-          C’est que je voudrais tant être assis sur la lune, et me promener dans le ciel comme les étoiles !

             Désormais pour une bonne partie de la famille, Elie fut un songe-creux, un chevaucheur de nuées.

 

             C’est là un livre très curieux, oui… qui parle entre autre de la dualité de la Douce – Amère, une plante qui abonde dans les lieux humides.

             Elie  Reclus un amoureux des plantes, des fleurs , des arbres… trop peu connu de son vivant pour ses écrits là !

 

 

 

          DOUCE-AMERE   « La Douce – Amère, c’est la Proserpine, c’est Vénus Libitina, charmante et redoutable. De la fleur de cette Solané part une effluve bleu, une effluve jaune. Tout ce qui est doux devient amer et tout ce qui est amer devient doux. C’est la grande contradiction qui est dans les choses et fait le fond de la morale de la vie.

 

             Ce dualisme universel est exprimé par la Douce – Amère qui a revêtue deux couleurs qui se haïssent : le violet et le jaune.

             C’est une dissonance chromatique et, en fait une beauté et une harmonie supérieure.

J’aime le nom de la Douce – Amère parce qu’il me fait rêver. Elle est ceci, elle est cela. J’aime la Douce – Amère, car elle rappelle ceci ou cela. J’aime la Douce – Amère. Elle me dit de belles choses et je me souviens de beaucoup par les visions qu’elle évoque. Car cette fleur est ceci, elle est aussi cela.


 

            Il est impossible d’aimer sans mélange. L’amour est le concentré de la douceur et de l’amertume. »

 

 

             C’en fut assez pour m’enthousiasmer. J’aime autant la botanique que je la méconnais. C’en fut assez pour que prise d’engouement pour ce livre, je me sois mise à écrire ce billet, assez pour décider de le dédier à un Enchanteur qui m’emporte aux nue avec ses ciels, ses fleurs et ses oiseaux et ses histoires égrenées comme le vent sème ses rêveries au soir quand dorment les grues !

 

             « Vous rappelez-vous dans « Faust » la double scène d’amour ? Vont et viennent dans les allées du jardin fleuri le beau Faust et la belle  Marguerite, Méphisto et Marthe, l’impudique créature ? Vont et viennent les deux couples ; ici l’extase et la tendresse, là, la gaillardise de l’impudicité. Là il roucoule, là il ricane… tout se joue sur le même air, la même mélodie exprime les douceurs et les malpropretés, le même clair de lune, le même parfum des œillets et des cytises, des iris et des tubéreuses sont chargés ici de volupté, allume ici de tendres flammes, là des feux impurs. Ce n’est qu’une différence de degré.

 

             Le savoir est l’eau-de-vie et l’ignorance est de l’eau fraîche.

 

             J’aime la Douce – Amère… »

 

             Quelqu’autre s’il vient à me lire, peut-être sera intrigué par les pages qu’Elie Reclus a consacré au pissenlit.

 

          Pissenlit   « Le pissenlit roi de la prairie, évoque l’idée de radiation : cette Composée est l’image d’état harmonique. Ses feuilles sont radiantes ; le pissenlit radie, il va du centre à la circonférence et revient de la circonférence au centre. 

             Cette fleur qui est un soleil, devient une voie lactée, un monde d’astres après la floraison. Elle passe de vert en jaune et en gris-bleu.

              La fleur est simple ; chaque fleur est si tranquille, est tout à fait chez soi et veut sa part de lumière, de chaleur, du monde entier dans le minimum d’espace.

             La splendeur du pissenlit, son moment de beauté suprême, est avant son complet développement. Les pétales du pissenlit sont jaunes, mais les étamines sont oranges. Quand le rouge s’y met, on pense à la chaleur, à la passion. L’orange enthousiaste évoque l’admirable élan des idéalistes. »

 

 

            Elie Reclus a treize ans, a été placé dans un collège des Moraves, à trois cent lieues de pays et de frontières des siens, Neuwied sa nouvelle demeure ; il savait que la barrière de séparation serait très effective, son exil réel. Ses parents étaient pauvres, les missives postales coûtaient alors trente-huit sous de port, somme trop élevée pour que sa mère pût écrire plus d’une fois tous les deux mois.

 

             Loin de sa Dordogne natale, une grande dépense cérébrale fut pour lui l’occasion de doubler sa force. En peu de semaines, il comprenait les leçons, devinait le sens des vers. La différence subtile de tout mot germanique lui fut bientôt révélée, il sut pénétrer mieux que la plupart de ses condisciples allemands le fond même de la langue et en découvrir le mystère.

             Un autre avantage de ces deux années de séjour chez les Frères Moraves fut de pouvoir étendre son amour instinctif pour la nature, grâce à de fréquentes promenades, la vallée du Rhin n’était pas ce qu’elle est devenue de nos jours… explique Elisée Reclus en 1904 à propos de son frère dans des pages destinées aux amis qui avaient connu Elie. 

 

         ElieReclus par Nadar    « Elie Reclus avait l’orgueil de se considérer comme un travailleur anonyme dans le champ de ses recherches où d’autres depuis se sont fait un nom. Je fis sa connaissance en 1898, incidemment nous parlâmes de folklore et spécialement de folklore botanique. Le jeune homme que j’étais fut frappé de constater que ce vieillard, tout en gratifiant son jeune visiteur des richesses de son savoir universel, prenait l’air d’apprendre du disciple.  Vaguement, en passant il mentionna des histoires sur les fleurs qu’il avait écrites autrefois, avant 1870.

 

             -  Prenez tout cela et étayer ces notes par des investigations sérieuses. Vous y trouverez quelque chose et vous serez capable d’étendre à l’infini ces recherches. Tâchez d’en faire usage. 

            C’est parmi ces dossiers que je découvris la plupart des « Physionomies végétales ». (B.P. Vandervoo)

 

          stramoine   De la Stramoine, Elie Reclus nous conte les pérégrinations et les noms multiples qui furent siens, « Trompette du jugement dernier dans le midi, Tatorrha en arabe, dont on a fait Datura et comment les mécréants l’expédiaient secrètement à quelque nécromant de Séville ou de Cordoue qui à grand’peine et à travers mille hasards la faisait parvenir aux adeptes de Paris, Prague, Cologne ou  Regensbourg. 

 

 

             D’origine patricienne – n’est elle paDaturas fille de l’enfer ? – ayant pour chef de famille la Datura fastueuse, elle a su accepter la pauvreté et l’indigence.

 

              Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, il faut la respecter et compter avec elle, qui se prête à son milieu pour le dominer.

 

Que désire le sage ? Être toujours soi, et toujours en harmonie avec le monde ambiant. »

  

 

 

             Il serait trop long et trop imprudent d’éventer les méandres où nous entrainent ces « Physionomies végétales», l’émerveillement de la Drosère, la rosée du soleil qui n’a d’existence que pour ceux qui savent regarder à leurs pieds...

 

drosera              

 

 

            « La vieille école ne veut voir dans les plantes que des tissus, à peine plus vivant que les cotonnades de Mulhouse et de Manchester…

             Les feuilles de la Drosère, qu’on râcle et gratte, qu’on écorche, frémissent et se tordent, changeant de position pour échapper à la torture. Racontez cela à un mandarin de l’Académie : il niera le fait d’abord…il vous expliquera que l’irritation de la plantiole sous le couteau est causé simplement par un phénomène d’irritabilité végétale.


             Haïssez-la si vous pouvez ; aimez-la si vous l’osez ! »


             Je choisis d’achever cette chronique avec la Rose ou le Secret de la Beauté parce que Elie Reclus avait voulu se révolter contre elle.

 

             « C’était au moment où certains jeunes garçons peuvent être bêtes et si désagréables, de onze à treize ans, dans la période que les Allemands ont appelée celle des Flegeljahre.

             Sans doute je trouvais alors que la rose était réellement jolie… J’étais révolutionnaire alors, et révolutionnaire je suis resté ; mais comme un petit niais, je débutais par m’insurger contre la Reine des fleurs… Et cependant je fais plus aujourd’hui qu’admirer la rose, je l’aime. Elle plait par modération des couleurs, parce qu’elle est rose et non pas rouge. Entre parenthèses, ceux qui cherchent la rose bleue sont des insensés…

             La Rose préférée de tous, sera toujours une rose relativement simple, ce sera la plus belle dans une variété spéciale.

 

             Pourquoi est-elle la fleur préférée de tous ?rose

 

             C’est qu’elle a toutes les qualités, de manière à rallier la majorité des suffrages et faire plaisir à tous.

             Le vulgaire adore ce qui n’est pas pour le vulgaire. Cela suffit pour que tout le vulgaire profane se pâme d’admiration pour la Rose… Il lui faut se parer d’une rose. Pourquoi ? Pour que la Rose le méprise du fond de son âme !

             Nous voulons la résistance. La Rose nous plaît parce qu’elle est belle, parce qu’elle nous défend de l’approcher, et parce que nonobstant, nous mettons la main sur elle, et grâce à son impuissante résistance, nous jouissons d’un triomphe facile.


             C’est qu’enfin elle a des épines…


            L’enfant ne désire si fort la lune que parce qu’on ne peut la lui donner.

Noli me tangere est le grand secret de la Beauté. »

 

             En conclusion, un extrait des «  Fragments » où Elie Reclus s’interroge sur la vie végétale, l’âme végétale. « Qui nous en révélera les mystères ? Qui a pu les deviner ? Qui a pu les sonder ?...

             Vaut-il mieux mourir ou ne pas mourir ? Vaut-il mieux être chêne ou cyprès, if ou hêtre, un arbre à feuilles qui tombent ou bien un arbre à feuillage persistant ?

 

             L’amour passe sans passer. L’amour est une sensation intime et profonde dans les arbre automneorganes mêmes de la vie ; c’est une volupté avec le maximum de bonheur et le minimum de conscience. On s’y perd, on s’y égare.


             Parfois, et même souvent, la livrée d’automne est plus éclatante que ne fut la livrée de printemps… la feuille est satisfaite… Elle  se fait belle pour mourir, meurt avec grâce, meurt avec le plus beau des sourires. »

             (Zurich 1876)

 

 

 

 

Editions Héros-Limite

géographie(s)

Dessins de Marfa Indoukaeva (à l'encre noire )

2012.

 

                                                                                                   Hécate

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11 juillet 2012 3 11 /07 /juillet /2012 18:05

Sans titre 4

 

 

MALDITO TANGO

 

 

 

 

 

 

« Le tango est plaintif et nostalgique. Pour chaque situation de la vie, il est un tango qui la représente avec un incomparable pouvoir évocateur, pouvoir mythique ».( Saul Yurkievich)

 

 

 

 

 

 

 

            Après l’Alcool et la Nostalgie, la nostalgie étant un pays sans frontière, je continue le voyage, même si je suis descendue du transsibérien, je n’ai pas cessé d’être en exil. D’un climat à un autre, on se retrouve enlacées étroitement, moi et la nostalgie.

 

« Nue elle s’est donnée

lorsque ma voix

a cherché sa peau

sous la lune…

 

Sombre conjonction de soif et de solitude,

bouches qui boivent une eau de paix.

Mais l’amour est un combat sans merci,

une lutte de fièvre, de feu et de fiel.

 

Tes lèvres

Me cherchent, me brûlent,

Nue je t’ai prise

sous cette lune

qui nous a donné son miel… »

(Julio Cortazar/ Edgardo Cantõn)

Lune du 03 07 2012 015

 

            Le tango c’est une musique, c’est une danse, c’est une confidence, une bruine dans la nuit des faubourgs de Buenos – Aires. Trottoirs de là-bas, ou d’ici. Trottoirs de Pigalle…

 

"Solo en la noche, cruzando voy

por una calle del vieux Paris.trottoir

Porteño y rante, tanguero soy

y anclé muy lejos de mi pais…"

 

 

chante Melingo dans un tango écrit en « lunfardo » (l’argot d’Argentine) où un argentin qui parcourt le vieux Paris évoque les tangos anciens de sa jeunesse.

 

            Les poètes du tango utilisent la gouaille pour dire la souffrance, la misère, la maladie, empruntent tous les labyrinthes du désespoir, du désir, de l’amour et s’expriment dans le langage populaire.

Le sens de la fête et du pathétique sont là.

 

            « Quelqu’un a dit que la poésie était le concentré de la douleur universelle. Si, tout comme l’amour non partagé, les injustices donnent naissance à des vers, ici les vers donnent naissance à des tangos. Des tangos qui ne sont pas le reflet de la vie de leurs auteurs, mais des symboles de leurs vies et de leurs expériences. » (Luis Alposta)

 

            Il y a des tangos maudits, comme il y a des poètes maudits. François Villon, Baudelaire, Rimbaud…

 

« Les blessures et les rêves

se sont rassemblés une nuit

Personne ne connaissait l’heure,

personne ne savait l’endroit…

Les larmes se sont cachées

par honneur et par mensonge

et dans les rides du passé

leur cœur a fleuri… »

 

            chante Cuarteto Cedron, ma première véritable rencontre profonde avec le tango il y a bien longtemps « Le lunfardo » est né du jargon carcéral, mais le premier dictionnaire lunfardo aurait été écrit par un commissaire de police à l’usage de son personnel !... Langues et dialectes italiens, espagnols, portugais, français, polonais et de tout être humain émigré en quête de pain, de paix, de travail et de liberté… (Juan Cedron)

 

            Le tango aux origines obscures est porté par la légende qui domine son histoire. Valses, habaneras, milongas, candombé. Le tango est devenu avant tout une fleur de pavé urbain.

 

                        « Le tango une pensée triste qui se danse.

 

tango

 

                        Le tango un univers où tout est posthume. »

 

            Toute la philosophie du tango se tient dans l’écart parfois douloureux entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore.

Astor Piazzolla a baptisé l’une de ses plus belles pièces : Lo que Vendra / Ce qui viendra.

 

« Terrible élégance : l’effroi et l’attirance. La peur et la beauté. Ce pourrait-être une bonne définition du tango. » (Gilles Tordjman)

 

« Quelle nuit pleine de froid et de dégout.

Le vent porte une étrange plainte…

Bruine, tristesse, même le ciel s’est mis à pleurer !

 

Les gouttes tombent jusqu’au fond de mon âme,

jusqu’aux os, nus et gelés

et cette torture, humiliée, passe

comme le vent,

en me poussant. »

(Domingo Enrique Cadimo 1943)

 sur01

« Comment t’oublier, bistrot de Buenos – Aires,

dans ma douleur,

tu es le seul dans cette vie

qui ressemble à ma vieille.

Mélange miraculeux

de crâneurs et de suicidés,

par toi, j’ai connu la philosophie

les dés, les tripots…

 

Tout petit je te regardais de l’extérieur

comme ces choses qu’on n’atteint jamais :

le nez sur la vitre…

J’ai pleuré le soir de ma première déception

sur tes tables qui ne posent jamais de questions

J’ai connu mes premières peines, j’ai bu mes années… »

          (Enrique Santos 1947)

 

 

« Où donc était Dieu quand tu es partie ?

Où était le soleil qui ne t’a pas vue ?

.................

Pourquoi une femme ne comprend-elle jamais

qu’un homme donne tout en donnant son amour ?

Je suis une chanson obsédante

qui crie sa douleur et sa trahison. »

(Enrique Santos / Discépolo 1945)

 

« Qu’est-ce qu’ils en savent,

ceux du gratin, les pomponnés, les petits maîtres ?

Qu’est-ce qu’ils en savent 

de ce qu’est le tango ?

Et que savent-ils de la cadence,

c’est ça, l’allure, la silhouette et l’élégance !

Et le maintien, et l’arrogance, et pour la danse

quelle classe !

 

Sentir au visage

le sang qui monte

à chaque cadence

pendant que le bras

comme un serpent

s’enroule à la taille

qu’il va briser.

Le tango se danse comme ça ! »

(Marril / Elias Raudal 1942)

 

            Rituel de sombre luxure, une couleur aussi, la couleur tango... couleur orange. Il a mauvais genre le tango… C’était ce que l’on me disait, quand adolescente, j’avançais que j’aimais cette danse, ces voix âpres, cette musique de cordes et de bandonéon.

 

            Comme un duel à la dague il se danse.

 

            On dit que le tango aurait surgi vers 1880 dans les  "Vieilles écuries" sur le sol de quelque épicerie pour garçons d’abattoirs, entre deux parties de cartes, dans une cour de terre battue…

 

            Tango de tavernes et de lupanars… « dont l’origine serait une danse mauresque adoptée par les gitans d’Espagne et transportée dans la République d’Argentine. D’Amérique, où elle prospéra dans les milieux nègres, cette danse revient en Europe en 1912, dépouillée en partie de sa mimique inconvenante pour devenir une sorte d’ondulation compliquée, avec marche cadencée, à deux temps, et chassée sur le côté. » (Larousse du XXème siècle)

 

« Me voila. Je suis le Corbeau,

Passionné de bastringue,

Et même si ça fait mal je continue,

Je fais l’imbécile, et danse le tango

avec encore plus de figures… »

(Florencio Iriarte 1918)

 

Te souviens-tu, frère de ce temps-là ?

C’étaient d’autres hommes, les nôtres plus hommes encore

on ignorait la coco, la morphine,

les jeunes d’alors ne se servaient pas de gomina…

 

Où sont passés les jeunes gars d’alors ?

Ancienne bande d’hier où es-tu ?

Moi et toi, seuls nous restons, frères

moi et toi, pour nous souvenir… »

(Manuel Romero 1926)

 

            La désillusion et les peines tel le chiendent qui s’accroche à l’âme sont dures à tuer.

            Comme un œillet sur l’oreille, elle se glisse la nostalgie…oeillet rouge

 

« Je veux saouler mon cœur,

pour éteindre un amour fou

qui plus qu’amour est une douleur ;

je viens ici pour ça,

pour effacer de vieux baisers

sous les baisers d’une autre bouche…

 

Je veux lever mon verre pour nous deux,

pour oublier mon obsession ;

mais elle revient encore et toujours.

 

Nostalgies : écouter son rire fou,

et sentir contre ma bouche,

comme un feu, sa respiration ;

et l’angoisse : me sentir abandonné,

et penser qu’un autre, près d’elle,

vite, très vite, lui parlera d’amour…

 

De ma triste solitude, je verrai tomber

les roses mortes de ma jeunesse.

 

Gémis, toi bandonéon, le tango gris,

peut-être souffriras-tu, toi aussi,

d’un amour sentimental

 

Pleure mon âme de pître,

seule et triste dans cette nuit,

nuit sombre et sans étoile… »

(Domingo Enrique Cadicamo 1936)

 

Ciel 014

 

            Entré dans la légende avec la mort de Carlos Gardel, le tango devient un opéra surréaliste. Astor Piazzola en compose la musique sur un livret de Horacio Ferrer.

 

« Je suis Maria, Maria du faubourg, Maria nuit, Maria passion fatale, Maria de l’amour de Buenos – Aires je suis, moi ! »

Maria, la rose d’un je-ne-t’aime-pas, c’est le tango de la fugue et du mystère, c’est le pressentiment du bandonéon qui d’une balle dans l’haleine devine sa mort. Mais son ombre doit revenir, torturée par la lumière du soleil. Corps enseveli de nuit, sans identité, sans souvenir, appelée par le Duende, Maria prédit aux hommes qu’ils entendront son tango la première et la dernière fois « qu’un certain vent-asthme du Sud, saveur d’Amen, mâle exilé - commencera son Tango…»

 

             Le Duende, Esprit ivre-mort dans le magique bistrot talismanier, Pauvre Esprit qui appelle et pleure désespérément.

 

« Et de moi où que tu sois, avec une force folle, comme un hymne saugrenu… un vieux violoniste aveugle jouera pour toi sur la tierce crasseuse de son stradivari…

Et dans un silence de croche arrivera ton jour : ton dimanche alezan te donna le jour et des plus laides feuilles d’un laurier-rose, l’étrange et angélique beauté de son bouquet.

 

C’est Dimanche : laurier et hasard…

C’est Dimanche : laurier Tortueux

Etrange semailles de ce Dimanche…

c’est Dimanche, et ils fainéantent

jusqu’aux septièmes tangos.

 

UNE VOIX DE CE DIMANCHE-LA

 

Fin et commencement veulent être

des gouttes des mêmes pleurs. »

 

Maria de Buenos-Aires

 

 

 

 

 

«En Maria s’unissent le Bien et le Mal, ce qui séduit, ce qui inspire. Il y a une tension dans le récit, dans la musique, dans le rapport entre la musique et les mots, dans l’idée qui est à la base de l’histoire et qu’on peut rapporter à n’importe quelle destinée humaine. » (Gidon Kremer)

 

            Le passé revient s’affronter à la vie, réverbère de la nostalgie, où errent les souvenirs qui enchaînent la rêverie, âme du tango.

 

 

 

 

 

« Mais le voyageur en fuite

tôt ou tard s’arrête en chemin.

Même si l’oubli qui détruit tant

a tué ma vieille illusion,

humble je garde une espérance cachée

pour toute fortune de mon cœur. »

(Alfredo Le Pera / Carlos Gardel)

 

En complétude de cet autre voyage au bout de la nostalgie, un de mes poèmes écrit en 1980 qui parle de ...

 

TANGO

 

Le soir est lourd comme un tango d’Argentine

Le vent s’est pendu dans les hautes branches

La glycine sur le mur s’est faite câline

Et ta caresse glisse doucement sur ma manche...

 

Musique tu es comme une grappe de raisin noir

Ecrasée sur ma bouche pour étouffer le silence,

Ta plainte lascive réchauffe la mémoire

Des cris de ton pays dressés comme des lances.

 

Le soleil est en deuil sur les oripeaux des rues

Et la voix âpre qui se plaint comme on danse

Résonne comme un appel vers les nues

Sur un rythme de circonstance,

 

Le jour tenant dans ses bras enlacée

La mélancolie fardée de sourires

Danse la vie et la mort fortement embrassées:

Ni le sang, ni les fleurs ne veulent mourir !

 

Hécate

 

 couverture livre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 12:56

cover-alcool et nostalgie

 

 

 

L’alcool et la nostalgie

de

Mathias Énard

 

 

            Il y a quelque mois maintenant que je voulais écrire une chronique sur ce livre. Le temps voyage et nous laisse sur des quais de partance. C’est là que je suis restée… avec ce goût de l’Alcool et de la Nostalgie qui m’est descendu là, quelque part où le feu brûle encore comme un souvenir qui ne veut pas mourir.

 

            Et pourtant c’est bien de mort dont il est question dans cet ouvrage qui se lit comme on vide un verre sans y penser, en songeant à autre chose… Quatre vingt dix pages pour dire l’amour, l’amitié, pour accompagner le cercueil de Vladimir jusqu’en Sibérie. Quatre vint dix pages pour se rappeler, pour monologuer.

 transsiberien

           

            « Volodia, je crois que je ne suis pas fait pour voyager, même avec toi. Seule m’intéresse la perspective de l’amitié, de la rencontre, mais je sais par ailleurs que c’est une chose qui n’est pas facilement offerte au voyageur. Il n’y a que la Patagonie, la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse. Mensonge que tout cela. Tu sais ce que c’est tout cela la solitude et l’ennui d’une chambre d’hôtel, où l’on a rien à faire, où l’on ne fait pas ce qu’on devrait faire, dormir, boire, lire, lire où écrire des œuvres inoubliables. Rien de tout cela…. 

 

            On voyage toujours avec des morts…

 

            Je te ramène à ton village Vladimir, je te ramène chez toi à deux cent vingt trois kilomètres de Novossibirsk, à deux mille huit cent quatorze de Moscou, et cinq mille trois cent quarante de Paris soit une bonne centaine de jours à cheval, de troïka ou de traineau en hiver…

            Moi qui hais les voyages, me voila servi, des heures et des heures devant moi, seul avec Vladimir qui ne parle pas, seul avec les souvenirs, l’alcool et la nostalgie voilà tout ce qui me reste, comme disait Tchekhov le médecin mort en buvant du champagne, seul avec des phrases, des vers, des souvenirs… »

 

            Bien souvent, lorsque je décide d’une chronique il y a, penché sur mon épaule, un visage, celui d’un être vivant, ou mort, ou les deux, ou dans mes pensées quelqu’un croisé dans la vie ou sur la toile ce voyage immobile, autant de voies et de voix entrecroisées qui sont là dans l’ombre de mes pensées. Et je sais, que, avec un peu de chance, qu’il y aura en me lisant, une petite émotion, un battement de cœur peut-être, ou seulement un sourire, ou un questionnement « Est-ce à moi que ?... » Oui, peut-être bien…

 

            J’écris toujours pour quelqu’un. Quelqu’un que je connais un peu, ou que je ne connais pas encore. C’est cela, voyager avec les mots, voyager avec les livres on conjugue le hasard… au fil des phrases…

 

            « Cette fameuse âme russe, n’existe pas » écrivait Tchekhov… A savoir… L’âme russe est de tous les ciels, de tous les cœurs, ceux qui sont à vif, ou égarés dans la tendresse… des ivresses impossibles !

            Il n’est d’ivresse impossible que dans la déchirure de ce qui ne peut s’oublier.

 

            « Qu’est-ce qu’on cherche dans les déplacements, que veut-on dans les voyages, rien ne me rendra jamais Vladimir… »

 

            « Je me souviens que lorsque nous avions visité la maison de Gorki Vlado m’avait expliqué que chez lui cela ressemblait un peu à ça, des pièces minuscules, une remise, un poêle en faïence ; on avait peur du feu, plus d’un ivrogne avait brûlé vif dans sa baraque en oubliant de retirer les braises le soir… »

 

            Je ne vais pas raconter tout le voyage, ni toute l’histoire… Lorsque j’ai acheté ce livre là, on m’a demandé : 

            « Il faudra que vous me disiez ce que vous en pensez, je l’ai lu… mais… ce livre… il est… ah !... il laisse une impression terrible… et cette femme, suspendue par des crochets… qui veut souffrir, les crochets et le sang… et ces relations entre ces trois là… Mathias, Vladimir et Jeanne… » J’ai répondu oui.

 

            Je suis bien retournée dans cette librairie, mais je n’ai rien dit. On ne m’a rien redemandé. L’alcool et la nostalgie… On n’en parle guère… C’est passé de mode. On fait semblant d’être joyeux, on détourne les yeux…l’amour, l’amitié… Voyager jusqu’au bout des choses et des sentiments… Qui veut accomplir ce périple ?...

 

            Des crochets de boucher dans les boites de nuits moscovites… pour donner plus de raison aux larmes, pour rendre plus physique la douleur…

 

            Il y a du sang sur la neige en Russie, il y a des morts, des écrivains, des poètes, Essenine, Maïakovski, Gogol, « Les âmes mortes »,  Tolstoï, Nabokov amoureux des coléoptères, Dostoïevski, « Souvenirs de la maison des morts », le tzarevitch Alexis, mort sur le coup d’une balle derrière l’oreille… Une terrible histoire d’ogres révolutionnaires.

            Il y a Mandelstam mort d’épuisement sur le chemin de la Kolyma, mort de faim et de froid…

 

            Dans le vacarme de la mémoire, la nostalgie est aussi innocence et adolescence, pétales multicolores, pivoines et roses dans la procession des jours.

 

            « Les Tzars buvaient du vin portugais, du vin venu des Açores… Ils importaient à grand frais du Vinho do Pico…

 transsiberien neige

 

 

            Une vie plus tard me voilà dans ce train qui se traîne maintenant avant d’affronter l’Oural…ces mélèzes, ces bouleaux, cette taïga, et le permafrost, cet incroyable sol perpétuellement gelé où dorment toujours les mammouths et les corps oubliés des déportés… »

 

            « Nous rêvions d’une toute autre mort, je sais, nous rêvions d’un sacrifice, d’une noblesse, d’un courage…

 

            Jeanne m’avait bien prévenu, ça ne sert à rien ce voyage, c’était peine perdue, je suis venu pour te ressusciter, pour mourir moi-même, pour te rejoindre je crois…

 

            On ne va jamais au bout des voyages, on s’arrête toujours avant… »

 

Hécate

 

L'alcool et la nostalgie de Mathias Enard Babel 

 

 

 

 

Œuvres de Mathias Énard:

 

La perfection du tir 2003

Remonter l'Orénoque 2005

Bréviaire des artificiers 2007

Zone 2008

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants 2010

L'alcool et la nostalgie 2011

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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 21:58

freux d'Aiolos 

 

Ô mon corbeau

 

Ô mon corbeau

Pousse ton cri déchiré

Pour ma bouche

Qui ne peut même pas murmurer

 

Ô mon corbeau

Ma nuit de jais emmurée

Apprends-moi la patience

Du vol entravé

 

Noire apparence jeu de reflets sauvages

Entre fragilité et violence

Ô mon corbeau…

 

Cœur de neige

Tombé dans la suie des hommes

Faite de douleur et d’ignorance

Tu sais le prix de la peur

 

Toi qui connais la parole

Sa vérité et son envers

Pour l’avoir apprise avec le cœur

Ô mon corbeau…

 

Pousse ton cri déchirant

Apprends-moi le chant

De l’infinie beauté

Ô mon corbeau…

 

                                                                                                       Hécate

 

 

 

 

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 11:10

lorca

  

 

 

   

Federico Garcia Lorca

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma rencontre avec la poésie de Lorca, je n’en sais plus ni l’année ni la saison… mais jamais je n’ai oublié cette voix obsédante qui scandait…

 

 

arbre et branchage vert 1

 

Verde que te quiero verde.

Verde viento. Verde ramas

El barco sobre la mar

y el caballo en la montaña.

 

Verde, verde… comme un refrain toujours, verde…

  feuillage 1

 

"Romance Somnambule"

 

Vert comme je t’aime vert.

Vert le vent. Vertes les branches.

Le bateau sur la mer

et le cheval dans la montagne.

L’ombre lui barrant la taille

elle rêve à sa balustrade,

verte la chair, chevelure verte,

avec des yeux d’argent froid.

Vert comme je t’aime vert.

Sous la lune gitane,

les choses la regardent

et elle ne peut les regarder.

 

Traversée de couleurs, de parfums, de fièvres de fleurs et de vent est la poésie de Lorca assassiné à trente huit ans par les franquistes.

 

« Les émotions de l’enfance sont en moi. Je n’en suis pas sorti. »

 

Ne vois-tu pas ma blessure

de la poitrine à la gorge ?

trois cents roses brunes

à ton plastron blanc.

Ton sang s’égoutte et s’exhale

tout autour de ta taille.

 

Mais déjà je ne suis plus moi,

et ma maison n’est plus ma maison.

Laissez-moi monter au moins

jusqu’aux hautes balustrades,

laissez-moi monter ! laissez-moi

jusqu’aux vertes balustrades.

Balustrade de la lune

par où l’eau retentit.

lune gros plan 

Mille petits tambours de cristal

blessaient le petit matin

… …

 

Le grand vent laissait

dans leur bouche un étrange goût

de miel, de menthe et de basilic.

 

Lorca tombé sous les balles franquistes à la « Fontaine aux larmes ».

 

casa natal de LorcaNé à Fuente Vaqueros, petit village silencieux et odorant de la Vega de Grenade : « C’est dans ce village que je serai terre et fleurs. » écrit-il à dix sept ans se voyant déjà devenu poussière donnant naissance à une profusion de fleurs dont déborde sa poésie, de l’œillet viril à la giroflée, la peau est d’olive et degiroflée jasmin, et le sombre magnolia est au ventre de plâtre ou de neige.

 

Moins d’un an avant sa mort, alors qu’on lui pose cette insolente question : qu’est-ce que la poésie ?

 

Lorca répond :

 

« L’homme approche le plus rapidement par la grâce de la poésie du bord où le philosophe et la mathématicien tournent le dos au silence. »

 

cover LorcaLorca emploie le mot « grâce » et non pas «  force » ou « mystère » par exemple. La grâce ! est-il écrit dans la préface de Yves Vequaud. Editions Orphée La Différence, deuxième édition parue en mai 2012 consacrée à Lorca. (1899 – 1936.)

 

            « Sa conversation étincelait comme un diamant fou. » (Dali)

 

            « Sa clarté était enrichissante. » (Jorge Guillen)

 

            Paré de talents, il est marionnettiste, dramaturge, dessinateur, pianiste et guitariste.

            Telle fut sa destinée et d’entrer sans purgatoire, dans la légende.

 

            Noces de sang, son entrée dans la mort. Il avait écrit le chant funèbre pour Ignatio Sanchez Mejias.

 

A cinq heures du soir

Il était juste cinq heures du soir

Un enfant apporta le drap blanc.

a las cinco de las tarde…

 

« Cinq heures du soir est-il plus heureux que cinq heures de l’après-midi ? Nous nous sommes prononcés, en tenant compte aussi de l’euphonie ou du rythme. Choisir, c’est renoncer, n’est-ce pas ? C’est se priver d’un double sens, d’une allusion ou d’une musique. Nous en demandons merci. Lorca est mort sans avoir pu revoir ses manuscrits. Nous avons décidé pour lui. Et priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! » (Yves Véquaud)

                                                

            C’est  à cinq heures du matin, que Lorca va mourir… Son corps jeté dans la fosse sera mêlé à d’autres corps, à la terre, à la poussière… dans le murmure ininterrompu des sanglots de la « Source des larmes. »

            Le jour n’est pas encore levé…

  mare verte sous-bois

"Mort d’amour"

 

Mère quand je mourrai,

qu’on informe les messieurs.

Envoie des télégrammes bleus

qui aillent du sud au nord.

Sept cris, sept sangs

sept pavots doubles

brisèrent des vitres opaques

dans les salons obscurs.

Pleines de mains coupées

et de petites couronnes de fleurs,

la mer des serments

résonnait, je ne sais où…

 

Et mon front est place baigné de lune, et mon cœur un tambour de nacre, quand les mille petits chevaux perses de Lorca galopent dans ma chevelure, son Romancero gitan me traverse de mille parfums de fleurs de couteaux encore et ce, depuis le premier jour.

Des émeraudes lyriques pour des questions au ciel suspendu :

 

« Combien d’enfants la mort a-t-elle ?

Ils sont tous en mon sein ! »

 

« Les roses du soir seront

Comme celles du matin. »

  5

            La griffe des années n’a pas desserré son étreinte de mon amour pour les chansons de Lorca l’andalou.

 

« Le soir a dit : Je suis altéré d’ombre !

La lune a dit : Moi, d’étoiles brillantes.

La source cristalline veut des lèvres

Et des soupirs le vent. »

 

« Vent du Sud

brun, ardent,

ton souffle sur ma chair

apporte un semis

de brillants

regards et le parfum

des orangers. »

 

D’une sensualité à fleur de peau, le vent dans son œuvre est un personnage violent et érotique; Lorca est un être traversé de frôlements et d’effluves, la nature le trouble  et il veut en traduire les sortilèges.

 

« Je voudrais faire une œuvre mystérieuse et claire, qui serait comme une fleur : tout en parfum… je ferai une œuvre populaire et tout à fait andalouse. »

« Je compte construire plusieurs romances avec étangs, romances avec montagnes, romances avec étoiles.

Evocation de bruits d’ongles sur le tissu, de chuchotis de lèvres amoureuses. »

rose dragon et noeud 

« Je suis un pauvre garçon passionné et silencieux qui, à peu près comme le merveilleux Verlaine porte en lui un lys impossible à arroser, et j’offre aux yeux stupides de ceux qui me regardent une rose très rouge à la nuance sexuelle de pivoine d’avril qui n’est pas la vérité de mon cœur. » (Lorca)

 

Déjà, lorsque j’écoutais « L’amour sorcier » et « Nuit dans les jardin d’Espagne » de Manuel de Falla, mon cœur s’emplissait d’indicible nostalgie ardente. Je ne savais pas que Federico Garcia Lorca était un ami du compositeur, ni qu’il jouait aussi du piano. Pas davantage que les quatrains d’Omar Khayyâm enchantaient la sensualité de Lorca qui lisait aussi Hâfez de Chiraz, les deux poètes persans célébraient les belles femmes, le vin, les roses, les pierres mystérieuses, la nuit bleue infinie et les échansons. « Gacelas » et « Casidas » leur empreintent beaucoup… parfums, nard, et se vêtent d’amour obscur, d’amour désespéré ou imprévu. Casida de la main impossible...  

...Casida de la rose…   rose eternelle

La rose

ne cherchait pas l’aurore :

presque éternelle sur sa branche

elle cherchait autre chose.

 

La rose

ne cherchait ni science ni ombre :

confins de chair et de songe,

elle cherchait autre chose.

 

            « Lorca se définissait non comme homme, ou même poète, mais comme pulsation blessée qui sonde les choses de l’autre côté » (A. Bensoussan)

 

"Thamar y Amnon"

 

Thamar rêvait,

des oiseaux dans la gorge,

au son de froids tambourins

et de cithares baignées de lune.

Sa nudité dessous l’auvent,

nard coupant de palme,

appelle des flocons pour son ventre

et de la grêle pour ses épaules.

Thamar chantait

dénudée sur la terrasse.

 

Autour de ses pieds,

cinq colombes de glace.

Amnon, mince déterminé,

de la tour la regardait,

l’aine pleine d’écume

et la barbe d’oscillations.  

… …

La lymphe d’un puits, oppressée

fait naître le silence des jarres.

Dans la mousse des troncs

chante étendu le cobra.

Amnon gémit sur la toile

très fraîche du lit.  

… …

Thamar, efface-moi les yeux

avec ton aube immuable.

Mes fils de sang tissent

des volants sur ta jupe.

Laisse-moi tranquille, frère.

Tes baisers sur mon épaule

sont des guêpes et des brises

en un double essaim de flûtes.

 

Déjà, il lui saisit les cheveux

déjà, il lui déchire la chemise.

 

Ah ! quels cris on entendait

par-dessus les maisons !

Quelle épaisseur de poignards

et de tuniques déchirées !   7

Autour de Thamar

crient des vierges gitanes

et d’autres recueillent les gouttes

de sa fleur martyrisée.

Des linges blancs s’empourprent

dans les alcôves fermées.

  Duende Lorca[1]

 

 

 

 

            Le Duende est en Federico Garcia Lorca, force mystérieuse qui s’empare de l’être en certaines circonstances, dans les ultimes demeures du sang. Il en fait la condition même de l’émotion. Avec le Duende le corps est habité par les dieux, - Dionysos ou Méduse -, et parcouru de frissons.

 

            « Un mort en Espagne est plus vivant en tant que mort que nulle part au monde : son profil blesse comme le fil d’un rasoir. » (Lorca)

 

 

 

            « L’annonce de sa mort fut un choc terrible. De tous les êtres vivants que j’ai rencontrés, Federico est le premier. Le chef d’œuvre c’était lui, il me semble même difficile d’imaginer quelqu’un de comparable. Il pouvait lire n’importe quoi, la beauté jaillissait toujours entre ses lèvres. Il avait la passion, la joie, la jeunesse. Il était comme une flamme. » (Luis Buñuel)

 

« Qui a fauché la tige

de la lune ?

(Mais l’eau

nous laisse ses racines)

Comme il nous serait facile de couper les fleurs

de l’éternel acacia ! »

  clair de lune

 

            Tous mes chaleureux remerciements à la générosité d’Aiolos dont le regard de photographe inspiré s’est fait complice de cette chronique poétique.

 

 

 

                                                                                                                                                            Hécate

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17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 09:53

Eaux pâles, Opale, encre d'Hécate

 

Les Eaux Pâles de l’Existence

  

 

 

L'esprit tourne comme une mystérieuse opale noire

Au doigt aminci d’un tourmenté fébrile

A son chevet, les Parques vêtues de fatidique moire

Consument leurs feux, tisseuses habiles

 

Nourries par l’astre topaze du vaste ciel

Aussi pur et antique qu’une turquoise persane,

Préparant la vie, mêlant l’amertume au miel

Accroupies et chuchotantes comme de rusées gitanes,

 

Elles offrent dans le cristal de la coupe précieuse

Le vin d’améthyste que Bacchus prépare pour elles,

Cette pourpre impériale enivrante et audacieuse,

La bouche, joyau éphémère aussitôt étincelle

 

Et mêle ses lèvres de chair à leurs lèvres de vent,

Au lapis-lazuli du ciel, cette blessure abstraite

Qui dispense un goût d’infini sans mouvement ;

Sans force à présent, il n’est plus de possible retraite

 

Pour la parfaite image de la vie, vérité scientifique,

Perle, goutte pleurant à l’oreille des mignons,

Que tu viennes d’un lointain golfe Persique

Nacre protectrice des irritantes frictions,

 

Ou bleuie par les nuits des longs chemins d’Australie,

Perle, beauté évadée de la pluie et du coquillage,

Ambrée par la fumée des encens de Birmanie,

Beauté évadée, tu es l’éternelle vie sans âge.

 

Un jour étendue, cherchant le repos dans des lits froissés

D’amour ou de solitude, déesse parant l’écrin,

Un autre, jouant le rôle d’être jusque dans la mort terrassée,

Coquetterie, afin de reposer au cercueil tapissé de satin.

 

Cassettes de velours embaumées par le santal

Coffres lourds, prisons où l’on enclos ton miracle

Vie, perle, sautoirs des reines, parures du mal

Farouches pensées, brutalisés et pâleurs fatales.

 

Les perles ont vu le sang couler, rouge comme rubis

Faire valoir de la fragilité de l’essence subtile,

Combien de carats, le poids d’une vie sur le tapis ?

Tient-il compte de la douleur, le lapidaire habile ?

 

Marchand qui compulse froidement de ses doigts calculateurs

Le diamant et le béryl médiéval, le saphir de Ceylan,

Soupçonneux des opales qui brillèrent de tant d’ardeur

Aux temps des pestes de Venise, sur ceux promis au néant.

 

Opale des Indes d’où naquit la grande sagesse

Opale de Hongrie, Orphanus, nom de l’opale unique,

Tel un orphelin glorieux de sa sublime détresse

Tu ornas la couronne du saint empire Germanique.

 

L’homme qui ne te possédait pas perdait toute chance

D’accéder à sa valeur, à son sceptre, à ses  cimes ;

Opale, esprit dirigeant tout pouvoir, toute arrogance

Vineuse et blanche, pure, tu inspiras complots et crimes.

 

Opale de feu du Mexique, seule à pouvoir être taillée

Comme la pensée qui se torture, un jour tu devins maudite

Opale bleu, pourpre où  tous les verts sont travaillés

Mosaïques de lumière déconcertante, tu tombas proscrite.

 

Pensée, ta chance tourne et danse comme un arlequin,

L’opale évincée par l’émeraude, est semblable à toi, elle est ta sœur,

Desséchées, l’une et l’autre par indifférence et mépris assassin

Vous dépérissez perdant brillance, dissipées dans la non couleur.

bague opale d'Australie Hécate.

 

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5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 14:44

Rafael Alberti

        

Plage de Santa Maria

    

           

    

Si ma voix à terre mourait

Portez-là au bord de la mer            

Et sur la rive laissez-là

 

 

 

 

 

            Rafael Alberti poète de l’exil, des tribulations de l’aventure sociale politique et littéraire né le 16 décembre 1902 au port de Santa Maria fut très tôt arraché à l’arc bleuté de la baie de Cadix, par les vicissitudes familiales. Lors de son exil sans retour, lorsqu’il quitta la vie à l’âge de 96 ans, c’est à quelques encablures de sa petite ville natale que ses cendres furent dispersées.

 

            Petit fils d’émigrés italiens venus cultiver la vigne andalouse, adolescent madrilène il pensait devenir peintre. Ami de Salvator Dali, au musée du Prado, il apprit à copier les tableaux de Goya, de Zurbaran.

 

            Mais un soir d’automne 1920, son mouchoir se teignit de sang. Le début d’un mauvais mal. Une radiographie et une analyse de salive précisèrent ce dont il souffrait : adénopathie hilaire avec infiltration dans le lobe supérieur du poumon droit.

 

            Exilé encore par plusieurs mois de réclusion, de silence, de crainte, d’ennui. Et comme la fièvre montait à la moindre conversation, il refusa tout contact et élimina les visites amicales.

 

            Pour se distraire il lisait. Beaucoup. Il n’avait pu finir ses études secondaires. Et il se mit à écrire :

RafaelAlberti« Mon terrible, mon féroce et angoissant combat pour être poète avait commencé. Je constatais à chaque instant avec plus d’évidence, que la peinture en tant que moyen d’expression me laissait complètement insatisfait, car je n’arrivais pas à faire entrer dans mon tableau tout ce qui bouillonnait dans mon imagination. En revanche, sur le papier j’y parvenais. Je voulais seulement être poète. Et je le voulais avec ferveur. »

 

            De sa chambre de malade, il envoya quelques vers à la revue Ultra qui ne les publia pas. Déception de Rafael Alberti mais non découragement.

« Mes nostalgies maritimes du Port commencèrent à se présenter à moi sous une forme différente, je les voyais en lignes et en couleurs, mais estompées par une multitude de sensations désormais impossible à rendre avec des pinceaux. Je voulais être poète. Et je le voulais avec fureur… »

 

Rêve de marin 

 

 « Mon rêve arborant médailles des mers

va sur son vaisseau, ferme et assuré,

tout amour pour une verte sirène,

 

coquille des fonds de l’eau ténébreuse.

Matelot, rends-moi au creux des ondes :

- Sirène jolie, ah ! je t’en supplie !

 

De ta grotte sors, je veux t’adorer,

de ta grotte sors, viens vierge semeuse,

semer sur mon cœur ton étoile vive.

                                      

…. … … lune-sur-l-ocean 2

 

Laisse le cristal de ta main se fondre

dans la nivéenne urne de mon front,

algue de nacre qui chante en vain

 

Sous le verger indigo du courant.

Noces glaciales noces sous-marines

avec pour témoins la lune et l’eau

 

et l’ange nautonier de la rosée !

Mer et terre et vent je vais sillonner,

ma sirène, noué à tes cheveux fins,

 

lié à tes cheveux algides et verts… »

 

            En mai 1921, allongé sur une chaise longue, il passa l’été dans la Sierra de San Rafael. Parmi les pins et les peupliers, il écrivit comme un fou des poèmes.

            Dans une chambre mortuaire, celle de son père il avait écrit son premier poème.

 

                        « …ton corps

                        long et drapé

                        comme les statues de la Renaissance

                        et quelques fleurs tristes

                        d’une maladive blancheur. »

 

            Chaque année, dès le printemps, Rafael Alberti dont la convalescence s’éternisait repartait vers la Sierra de San Rafael où il séjournait jusqu’à l’automne.

            Lectures et promenades. Sa poésie s’envolait. La nostalgie d’une enfance encore proche emplie d’océan, de châteaux de salines, de parfum d’orangers. Obsédante nostalgie ! et puis il y eut la lecture du premier recueil d’un jeune poète dont on commençait beaucoup à parler à Madrid. Federico Garcia Lorca. En automne 1924, il écrivit ce poème.

 

A Federico Garcia Lorca

Poète de Grenade.

  

Cette nuit où le vent et son styletFederico-Garcia-Lorca  

poignardent le cadavre de l’été,

j’ai vu, dans ma chambre, se dessiner

ton visage brun au profil gitan.

 

La vega fleurie. Les fleuves, alfanges

rougies par le sang virginal des fleurs.

Lauriers-roses. Chaumines et prairies.

 

Et dans la sierra, quarante voleurs.

 

Tu t’es réveillé sous un olivier,

avec près de toi la fleur des comptines.

Ton âme de terre et brise, captive…

 

Lors abandonnant, très doux, ses autels,

l’ange des chansons est venu brûler

devant toi une anémone votive.

 

            Une amitié que l’assassinat de Lorca par les franquistes interrompra !

 

            « Je m’imaginais pirate, voleur d’aurores boréales sur des mers inconnues… la fiancée à peine entrevue du haut d’une terrasse de ma lointaine enfance au Port se métamorphosa peu à peu en sirène jardinière, en fiancée cultivant des vergers et des potagers sous-marins… je pavoisai les mâts frêles de mes chansons de flammes et de fanions aux couleurs les plus variées. Mon livre commençait à être une fête, une régate scintillante poussée par les soleils du Sud. »

 

                        « Mon cœur écartelé

                        entre ville et campagne.

 

                        Luminaires nocturnes !

                        Mes verts saules pleureurs ! »

 

                        « Hier promise du pin vert,

                        promise aujourd’hui du pin mort.

                        Cheveux fous hier pour le vent,

                        pour l’air aujourd’hui solitude. »

 

            Rafael Alberti avaient vingt trois ans quand il publia son premier livre : Marin à terre. La poésie n’était pas rentable. Il avait sur les conseils d’un ami envoyé son œuvre naissante au Concours Nationale de Poésie. Du jour au lendemain il devint célèbre en remportant le premier prix. Il ne commencera à être vraiment considéré que quelques années plus tard avec le recueil de poèmes « Sur les anges ».

  ange

                        « Ange mort, réveille-toi

                        Où te tiens-tu ? Illumine

                        de ton regard le retour.

                        … …

                        Habillé comme ici-bas,

                        mes ailes, on ne les voit plus.

                        On ne me reconnait pas

 

                        Dans les rues qui se souvient ?

 

 

 

 

  

            Alberti a perdu son paradis de l’innocence et de l’amour. Une intensité visionnaire d’un esprit imaginatif des sombres états de l’âme, la confiance et le soutien des choses de l’existence qui l’avaient jusqu’alors guidé et gardé chavirent.

            A la même époque Neruda écrit « Résidence sur terre ». Le poète chilien sera son ami jusqu’à la mort. Tous deux pressentent le délitement à venir d’une société ou plane la menace de la guerre.

 

            « Rafael et moi nous sommes ce que j’appellerai simplement des frères. La vie a enchevêtré nos existences, bouleversés nos poésies et nos destinées. » (Neruda)

 

            Le lyrisme optimiste n’est plus, la poésie le consume et l’histoire va l’embraser.

            Mais avant il écrivit « L’aube de la giroflée ».

  giroflée blanche

                      Tout ce que j’ai vu grâce à toi

-   l’étoile sur la bergerie,

le charriot de foin en été

et l’aube de la giroflée –

si tu me regardes est à toi.

 

     Tout ce qui t’a plu grâce à moi

-    le sucre doux de la guimauve,

la menthe de la mer sereine

et la fumée bleue du benjoin –

si tu me regardes est à toi »

 

           

  

  

            Dans la Giroflée Blanche, l’ange est confiseur, il y a un orfèvre, un savetier, un pécheur…et une bohémienne.

                                                                           Femme à l'oeillet                  

« Toi si propre, si bien coiffée,

avec sur tes temps plantés

deux petits peignes assassins,

dis-moi, dis-moi : d’où viens-tu donc ?

 

Avec cette jupe carmin

et là, ces deux roses de lin

sur tes deux petits souliers verts,

dis-moi, dis-moi : d’où viens-tu donc ?

 

 

            Il y a des estampes, des annonces publiques, des fleurs, des chansonnettes… et même l’Allumeur de Lune et sa fiancée.

 

- Tu peux bien me chérir ici : Lune Aiolos

N’ai-je pas allumé la lune

pour toi, mais oui, pour toi, mais oui !

-  oui, pour moi, oui

-  tu peux bien m’embrasser ici,

 phare, farouche fanal, femme

 algide comme autre ne vis.

-  Allons, c’est oui.

-  Et tu peux bien me tuer ici,

 lunaire et froide fiancée

 du phare fari-faribole.

-  Tiens. Voila. Oui.

 

Dans la Giroflée Noire, le chant poétique d’Alberti s’assombrit… 

 

Dessin-plante-du-jardin-giroflee…  «   Et puisque tu voles mes yeux

et que mes lèvres assassines,

redeviens donc lézard noir

sur lequel crachent les crapauds !

 

Et puisque mon cœur tu piétines

et puisque tu suces mon sang,

redeviens donc rouge vipère

ou corbeau tout noir dans le vent !

 

Et puis tu t’es faite clou

et que tu es marteau et dague,

Redeviens donc crabe tout noir

et que l’eau t’avale d’un coup ! »

    

 

 

 

De la Maudite à la Séquestrés, des accents douloureux…

 

         « Seul à mourir, sur cette marche

            me voici pour la nuit entière.

            Je sais que tu es printanière

 

            Des ombres venues de la rue

            grimpent, maintenant silencieuses,

            à l’escalier vert de ton lierre.

            … … …

            Et c’est pourquoi, sur cette marche,

            seul à mourir, veillant sur toi,

            Me voici pour la nuit entière. »

 

            La Giroflée Verte c’est à nouveau la poésie des ritournelles andalouses et le retour à la mer.

 

 « Le soleil dans les dunes.sirene par alberti

Et le sable brûlant.

Je  cherche sur la plage

un coquillage vert.

 

Sur les vagues, la lune,

Et le sable, mouillé.

je cherche sur la rive

Un coquillage blanc. » 

… … …

 

Je suis capable de me tuer.

si vivant, je ne peux te voir,

t’avoir enfin pour épousée.

 

Je suis capable de me tuer,

sirène, pour t’avoir à moi. »

 

                

            Rafael Alberti rencontra Maria Teresa León, celle sans qui « il se serait tu ». Ils se marièrent en 1930. Et puis commença le long exil…

 

Trente huit années d’exil !

 

alberti âgéIl ne retrouva son pays qu’à l’âge de  soixante quinze ans. Rafael Alberti avait eu pour arme de combat la poésie et la dramaturgie. Il écrivait pour dénoncer une société hostile, mécanisée et aliénante et avait été le secrétaire des intellectuels antifascistes.

 

            « Je suis parti le poing fermé car c’était le temps de la guerre, et je reviens la main ouverte, tendue à l’amitié de tous. »

 

            Il renonça à son poste de député de Cadix, fidèle à sa poésie inspirée et chatoyante. Celui à qui l’Espagne fut longtemps interdite n’a cessé de chanter son pays, même dans ses poèmes d’exil à la dimension de sa nostalgie.

            En 1983, le prix Cervantès lui a été décerné, la plus haute distinction couronnant un écrivain de langue espagnole.

 

            Quelques mots encore pour expliquer comment j’ai découvert celui qui a côtoyé les plus grandes figures du XXème siècle, Picasso, Buñuel, Aragon, Elsa Triolet, Boris Pasternak…Dali…

 

           poveda En écoutant Miguel Poveda chanter « Poemas Del Exilio », un récital en 2003, je n’ai alors eu qu’un désir en savoir, en comprendre d’avantage…

 

             María Asunción Mateo, seconde épouse de Rafael Alberti à propos de cette création a écrit :

            « Dans cet enregistrement d’Enric Palomar et de Miguel Poveda, accompagnés par de magnifiques musiciens, la force créatrice de leur jeunesse s’y trouve mise en évidence, capable de s’approprier les sentiments d’un poète universel et de les transmettre aux autres. La sobriété et la passion que ces deux artistes impriment à des poèmes écrits pour nous accompagner toujours, pour ne mourir jamais, ainsi que le désirait leur auteur. »

 

 

 

NANA DE LA CIGÜEÑA
 
Que no me digan a mi
que el canto de la cigüeña
no es bueno para dormir.
 
Si la cigüeña canta
arriba en el campanario,
que no me digan a mi
que no es del cielo su canto.
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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 09:44

chandelleAdonis

 

 

 

 

« Quelle est douce cette bougie !

Elle ne consent à faire ses adieux à la nuit

qu’en essuyant ses larmes. »

 

« Chaque jour, le soleil laisse des lettres

au bord de ma fenêtre.

La nuit seule sait les lire. »

 

 

 

 

 

            Né en 1930 près du port syrien de Lattaquié, Ali Ahmed Saïd Esher a grandi à l’écart du monde moderne. Pas d’électricité, pas de cinéma, pas de voiture.

          Une destinée aussi étonnante qu’un conte oriental. A douze ans, désobéissant à ses parents, il participe aux joutes rimées dans la ville voisine où le premier président de la République syrienne se trouve en visite officielle. Arrivé pieds nus, couvert de la poussière de la route, il est écarté, il insiste. Impressionné par la déclamation de son poème qui subjugue l’assistance, le président veut récompenser Ali Ahmed. Il demande seulement à entrer dans une école secondaire.

 

«Ce fut pour moi comme une révélation, une épiphanie que je ne cesse de questionner et que je ne comprends toujours pas. » (Adonis)

 

« Le dieu de l’amour est né en même temps que moi que sera donc l’amour lorsque je serai mort ? »

 

Lassé de ses poèmes refusés dans les revues arabes, il a dix sept ans, il prend le nom d’Adonis. Ce mythe d’un dieu né d’une fleur rouge, d’un dieu né de la mort et de la résurrection va porter sa poésie au monde.  

 adonis

Adonis le païen mystique !

 

    « J’ai mes secrets pour marcher

    sur la toile de l’araignée

    J’ai mes secrets pour vivre

    sous les cils d’un dieu qui ne meurt jamais. »

 

« Sans attache, parce que déraciné ; sans repos parce que fils de l’inquiétude et d’une histoire massacrée ; sans illusion parce que voué à la vision lucide, âpre et nue ; sans faiblesse parce que revenu des au-delà de l’enfer, Adonis s’abreuve aux étoiles excessives qui égarent plus qu’elles ne mènent aux lieux saints. Sa poésie, hors de toute obédience doctrinale, continue d’interroger et de décaper. Elle aborde, par accélérations successives et sursauts incantatoires le thème d’une identité poétique et humaine, thème inexploré depuis la mise en garde coranique. Ici se cherche l’être même de la parole, entre ruines et enfance, éloignements et sang, amour et légendes. » (André Velter)

 

Adonis est Mémoire du vent, Charmeur de poussière, Refuge dans l’éclair, Chants pour la mort, Chants pour l’amour, Miroir, Rose, Perle, Orient et Occident…

 

          « Un temps s’écoule, un temps s’enfuit

                    comme l’eau

          Et moi aussi je cours…

 

          Je suis venu

          Encre était le monde sur ma route

          Phrase tout frémissement

          J’ignorais qu’entre nous

                    un pont était jeté – foulées

                    de flammes et prophéties

          Un pont de fraternité…

 

          Me voila pareil au fleuve

          et je ne sais comment en tenir les rivages

          moi qui ne sait rien excepté la source

          l’errance où vient le soleil comme magique herbe noire…

 

          « Mon corps est mon pays. »

 

Adonis l’exilé, s’installe à Paris en 1986.

          « Ô ami, ô fatigue…

 

          Ô jasmin des destructions, ô rose de sang !

 

          Oui

          mon rêve a le droit de délaisser mon corps

          et mon corps a le droit de trahir l’insomnie,

                    l’insomnie qui le hante. »

 

CD Adonis« Le chant traverse tous les canaux de l’esprit et de la chair avant de se poser sur les lèvres et partir pour demeurer chez les autres. La poésie a toujours été dans les anciens temps déclamé, chantée ou dite. » (Abed Azrié)

 

Abed Azrié, voix de chair et de vent sculpte les mots, la langue du chant, la plus vielle langue du monde.

Il a chanté Omar Khayyam, Ibn Arabi, Samih Al Quassam… d’«Aromates » à « Lapis Lazuli » il a chanté « Fleur d’alchimie » et « Pont de larmes » d’Adonis.

 

Une profonde amitié au long fleuve des années.

Abed Azrié chante à nouveau Adonis.

Un aboutissement de toute beauté en rupture avec  tout archaïsme.

 

Un CD et le DVD du récital donné le 14 mai 2011 à l’Institut du Monde Arabe.

Harmonia mundi distribution.

A regarder et à écouter ici un extrait :

 

« Commencement du chemin ».

 

          La nuit était papier et nous étions encreAdonis Commencement du chemin

          (Tu m’as demandé)

          « As-tu dessiné un visage ou une pierre ? »

          (Je t’ai demandé)

          « As-tu dessiné un visage ou une pierre ? »

          Je n’ai pas répondu

          Tu n’as pas répondu

          Nous nous sommes épris de notre silence

          Qui n’a pas de chemin

          Comme notre amour qui n’a pas de chemin.

 

 

                                                                                   Hécate.

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