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21 septembre 2010 2 21 /09 /septembre /2010 11:06

mathias enard coverParle-leur de batailles,

de rois et d’éléphants.

 

de Mathias Enard.

 

            Tout commence par l’arrivée de Michel – Ange à Constantinople le 13 mai 1506 invité par le Sultan Bajazet.

 

             « Chronique de quelques semaines oubliées de l’histoire… Troublant comme la rencontre de l’homme de la Renaissance avec les beautés du monde ottoman, précis et ciselé comme une pièce d’orfèvrerie, ce portrait de l’artiste au travail est aussi une fascinante réflexion sur l’acte de créer et sur le symbole d’un geste inachevé vers l’autre rive de la civilisation » nous dit la quatrième de couverture.

 

            « La nuit ne communique pas avec le jour. Elle y brûle. On la porte au bûcher à l’aube. Et avec elle ses gens, les buveurs, les poètes, les amants. Nous sommes un peuple de relégués, de condamnés à mort. Je ne te connais pas. Je connais ton ami turc ; c’est l’un des nôtres. Petit à petit il disparaît du monde, avalé par l’ombre et ses mirages ; nous sommes ses frères. Je ne sais quelle douleur ou quel plaisir l’a poussé vers nous, vers la poudre d’étoiles, peut-être l’opium, peut-être le vin, peut-être quelque blessure obscure de l’âme bien cachée dans les replis de la mémoire.

Tu souhaites nous rejoindre. »

 

            Tout au long des pages les activités semi – oisives du jour de l’artiste alternent avec l’onirisme des nuits où vont se mêler voix, musiques, et toutes les architectures de l’indicible. Michel – Ange emplit les pages de sa présence. Il dessine, marche, découvre, s’absorbe dans le silence et la fierté.

 

            Il y a des livres qui sont à la fois histoire, conte et poésie…et dont il est difficile de parler…de peur d’en déflorer le charme, d’en dévoiler l’ambiance, d’en éventer saveurs et parfums, d’en affadir les couleurs, d’en détruire l’envoûtement.

 

            Il m’a suffit d’ouvrir celui-là, par curiosité tout d’abord. Le nom de l’auteur ne m’étant pas inconnu, même si ses livres précédents l’étaient.

            Quand l’écriture est si belle, si prenante, comment mettre ses propres mots derrière elle ?...

            Debout dans la librairie, j’ai lu quelques phrases… assez pour être captivé, transportée…

 

            « Tu penses désirer ma beauté, la douceur de ma peau, l’éclat de mon sourire, la finesse de mes articulations, le carmin de mes lèvres, mais en réalité, ce que tu souhaites sans le savoir, c’est la disparition de tes peurs, la guérison, l’union, le retour, l’oubli. Cette puissance en toi te dévore dans la solitude.

Alors tu souffres, perdu dans un crépuscule infini, un pied dans le jour et l’autre dans la nuit. »

 

            Michel - Ange attend.

Il va recevoir un contrat en latin et une bourse de cent aspres d’argent pour ses frais.

 

            « Le secrétaire qui lui tend les papiers a les mains douces, les doigts fin ; il s’appelle Mesihi de Pristina, c’est un lettré, un artiste, un grand poète, protégé du vizir. Un visage d’ange, le regard sombre, un sourire sincère, il parle un peu franc, un peu grec, il sait l’arabe et le persan. »

 

            « Il s’est laissé conduire, à pied à travers les rues tièdes de la ville. Les boutiques fermaient, les artisans cessaient le travail, les parfums des roses et du jasmin, décuplés par le soir se mêlaient à l’air marin et aux effluves moins poétiques de la cité. »

 

            « Dans la solitude désemparée de celui qui ignore tout de la langue, des codes, des usages de la réunion à laquelle il prend part, Michel – Ange se sent vide, objet d’attentions qu’il ne saisit pas… »

 

            ignudoViens échanson, lève-toi et apporte le vin, et d’un pas magique, d’un geste où le lourd vase de cuivre ne pesait rien, le danseur ou la danseuse si léger, si légère, a rempli les verres l’un après l’autre, en commençant par celui du vizir. Michel – Ange a frissonné quand les étoffes lâches, les muscles tendus se sont approchés si près, et, lui qui ne boit jamais, il porte maintenant la coupe à ses lèvres en signe de gratitude envers ses hôtes et en hommage à la beauté de celui ou celle qui lui a servi le vin épais et épicé. Cyprès quand il est debout, c’est un saule quand, penché sur le buveur, l’échanson incline le récipient d’où jaillit le liquide noir aux reflets rouges dans la lueur des lampes, des saphir qui jouent aux rubis. »

 

            Michel – Ange est à Constantinople pour construire un pont.

 

            « Un pont ce sera la cadence des arches, leur courbe, leur élégance des piles, des ailes, du tablier. Des niches, des gorges des ornements pour les transitions, certes mais déjà, dans le rapport entre voûte et piliers, tout sera dit.

            Michel – Ange n’a pas d’idée. 

            Cet ouvrage doit être unique, chef-d’œuvre de grâce autant que le David, autant que la Pietà.

Michel – Ange baye aux corneilles sur ses planches. Il ne voit pas encore ce pont. »

 

            Il n’est pas dans mon idée d’édulcorer ce roman, entrecroisement d’ambivalences et de rencontres. La volupté voisine avec la cruelle douceur des passions de l’Histoire et de l’histoire individuelle.

 

            « Parle – leur de batailles, de rois et d’éléphants, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables. »

 

            Tout est annoncé dans l’épigraphe de Kipling qui invite le lecteur à se glisser hors du temps…et dans ce temps mystérieux entrevu comme en rêve.

 

                                                                                                                                          Hécate.

 mathias enar portrait

 

 

Bibliographie de l’auteur :

 

La perfection du tir. 2003

Remonter l’Orénoque. 2005

Bréviaire des artificiers. 2007

Zone. 2008 ( prix Décembre 2008 / prix du Livre Inter 2009)

Mangée, mangée. 2009

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22 août 2010 7 22 /08 /août /2010 15:03

noraNora

de

Robert Alexis.

 

 

  

  

Avec cette sixième parution aux éditions Corti, Robert Alexis pourrait s’inscrire dans la lignée des romanciers de l’inavouable.

 

Ce qu’il narre est à la fois un clin d’oeil aux « Contes immoraux » du Siècle des Lumières, tout comme aux noires cruautés de ceux du lycanthrope Pétrus Borel où la femme est souvent contrainte et violentée, et pourquoi pas aux vertiges névrotiques d’un Villiers de l’Isle-Adam qui écrivait que « le seul contrôle que nous ayons de la réalité c’est l’idée ».

 

Une épigraphe de Klossowski sert d’entrée de jeu aux jeux entrelacés des déviances de la sexualité.

« Le Je, plaisanterie grammaticale ».

 

«  Je n’existais plus »

 

Nora est celle qui écoute « assise jambe croisées au coin d’une table, une main posée en soutien de la tête… »

 

Supputer une subtile allusion à la Nora de « Maison de poupée », cette héroïne qui a fait voler en éclat le monde du conformisme en affirmant son droit à la liberté, véritable défi qui scandalisa la société d’alors, est assez tentante, d’autant que la structure des contes repose sur des entractes entre les chapitres. Entractes qui permettent l’articulation des décors et des situations.

 

Nora, peut-être la figure de la compassion ?... 

 

«  Les ressorts conjugués du désir, des projets, des souvenirs et du présent s’agitaient sur une lointaine estrade. »

 

Dans le théâtre du dramaturge norvégien Ibsen les forces négatives de l’être poussent ses personnages à chercher à sortir des normes pour renaître à eux-mêmes, un thème que Robert Alexis aborde plus que jamais avec l’élégance d’une écriture osée. Il use de sa plume en virtuose titillant les fantasmes masochistes à leurs paroxysmes, comme avec son archet Paganini savait tirer d’un violon des stridences excitantes, novatrices et mystérieuses.

 

« Le nu androgyne » qui illustre la couverture semble avoir le rôle d’introduire le lecteur dans les « Ruines d’Orsanne » titre qui sert de prologue aux contes.

 

« Brusquement apparu entre deux langues de vapeur le château avait projeté la pâle lumière de ses façade, Nora s’était levée, le visage tendu vers l’étrange éclosion et j’avais à mon tour pu m’étonner d’une féerie de tours crénelées, de toits d’ardoise, de la porte gigantesque terminant une allée de châtaigniers. Un instant seulement ! mais un instant enchanteur, de ceux qu’une gravure propose à l’enfant plongé dans la lecture d’un conte, avant qu’il ne tourne la page, que la brume ne reprenne ses droits sur un monde interdit aux simples mortels ».

 

            Un monde d’interdits multipliés va s’entrouvrir et les scènes vont glisser insensiblement vers les voluptés de l’abyme, les décors n’étant plus que des conventions obéissant aux perspectives de l’inéluctable.

 

            Les lecteurs familiarisés avec les romans de Robert Alexis retrouveront des bribes de similitudes subtiles : le narrateur de « La Véranda » était en proie à de curieuses hallucinations, il achetait soudainement une villa entrevue, ici c’est un château plus isolé ceint d’une forêt de trente hectares aperçu par hasard du haut d’un promontoire naturel.

 

 « Assis sur le banc épargné par l’humidité, nous avions ri devant un panorama de nuages épais… »

 

            C’était sur un banc que l’inquiétant Hermann attendait le jeune officier de « La Robe ».

Faut-il s’étonner de retrouver le banc qui est le titre du premier conte ? Sur un banc on rêve, on perd toute notion du temps. La pensée abandonnée à elle-même n’est plus maîtresse des pulsions dont s’amuse l’identité.

 

            « Déjà, j’imaginais les subterfuges dont sont coutumiers ceux qui agissent en-dehors de la normalité : se munir d’un sac, y placer les vêtements, s’habiller là-bas dans la haie buissonnière derrière le cèdre bleu, et venir s’asseoir sur le banc, et venir se montrer ! »

 

            L’auteur élabore autour du fantasme érotique toutes les déclinaisons de la perversité jusqu’aux abjections les plus absolues.

            « Il s’opère dans notre monde mental comme la fissure de l’atome » disait Powys. Robert Alexis nous en fait une démonstration magistrale !

 

            « Je ne crois pas que la nature d’un fantasme soit réellement importante... L’essentiel se situait dans la qualité que l’on pouvait coupler à n’importe quoi ».

 

            Krafft – Ebing, le psychiatre austro-hongrois a été l’un des premiers à noter les observations sur le besoin de s’humilier, voir de se torturer pour accéder au bonheur. Tout comme l’extrême lubricité de certains vieillards…

 Suzanne et les vieillards - Jacob Joardens

Un bel exemple de ces vésanies de l’esprit nous est donné ici avec « un tableau qui a eu son heure de gloire au seizième et dix-septième siècle. Une jeune femme, épouse vertueuse d’un riche babylonien est surprise au bain par deux vieillards. Elle est soumise à un choix : accepter de faire l’amour avec eux ou être faussement dénoncée pour avoir donné rendez-vous à un jeune homme caché dans le parc. »

 

             Je défis quiconque ayant lu les pages suivantes de pouvoir regarder ces tableaux d’un même oeil ! (Nombreux sont les artistes qui ont abordé ce thème emprunté à l’Ancien Testament, Tintoret, Rembrandt, Van Dyck, Rubens, Jacob Joardens…)

 

            « Une paume enserra mes genoux ; une autre visita l’intérieur de mes cuisses. Un doigt audacieux tira parti de mon abondance, et vainquit sans coup férir la seconde intimité. Je plongeai dans un monde où rien n’existait plus que ce que l’on me faisait… »

            « Je restai debout, bras et jambes écartées, livrée aux molles pressions d’une bête tentaculaire ».

 

            « Garçon » aborde les relations équivoques des enfants et des prêtres, échos au roman quasi autobiographique « Garçons » de Montherlant.

 

            « L’abbé s’en prenait particulièrement aux endroits les plus menacés. – Tu vois, il faut montrer qu’on est bien un garçon… »

 

            « Bientôt, je me levai la nuit lorsque j’étais sûr que mon voisin dormait et circulai dans la chambre, d’une place à l’autre, m’allongeant sur le matelas froid des lits inoccupés, allant jusqu’à la fenêtre exposer ma nudité à ceux que j’espérais cachés derrière les arbres de la cour, des êtres grotesques, les gnomes et les sorcières qui abondaient jadis dans mes livres d’images. »

 

« Le Dahlia noir » (titre éponyme du célèbre auteur américain James Elroy) nous plonge au coeur du crime.

 

 « Ses yeux fous de panique me ravissaient, ses grognements, ses cris étouffés. Quand elle fut totalement nue, je la retournai, ventre contre le sol, je plongeai entre ses reins, creusant par la force un chemin qui ajouta à ses souffrances.

Non, je n’avais jamais eu autant de plaisir… »

 

Six contes inquiétants où planent l’ombre de la démesure, le fantasme dans tous ses ébats et l’ivresse d’une résurrection Dionysiaque !

 

                                                                                                                                                                                                  Hécate

nora 4ème de couverture 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A paraître le 2 septembre 2010.

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19 juin 2010 6 19 /06 /juin /2010 20:58

El chocolate« Coplas »

poèmes de l’amour

andalou.

 

« Il n’y a pas, chez l’auteur anonyme de la copla, intention d’art. Il chante quand cela lui chante, se plaint quand il a peine, il mêle souvent l’amour avec la mort, rarement avec la joie. Il n’écrit pas, il donne son soupir au vent, et le vent le rapporte…

La copla pousse en andalousie. Elle est l’une des principales expressions de Cante flamenco ou Cante jondo. Elle est andalouse et gitane…»

                                                           (Guy Lévis Mano)

 Coplas

« Je voudrais être le tombeau

où tu seras enterrée,

pour te tenir dans mes bras

durant toute l’éternité. »

 

« Celui qui a grand peine

qu’il vienne se joindre à moi,

pour voir si pleurant le sang

il nous vient consolation.»

 

« Me dire à moi de t’oublier

c’est prêcher dans le désert,

c’est marteler un fer froid,

et causer avec les morts »

 

 

« Le cantaor, quand il chante, célèbre un rite solennel, il tire les vieilles essences dormantes et les lance au vent enveloppées dans sa voix… »

 

Ces mots sont ceux de Lorca, l’auteur des inoubliables poèmes du « Cante jondo » et du « Romancero gitan ». Il a dit aussi :

 

« La Peine est le seul personnage du romancero, la peine qui s’infiltre dans la moelle des os, dans la sève des arbres et qui n’a rien à voir avec la mélancolie ou la nostalgie ni avec aucune affliction ou maladie de l’âme qui est un sentiment plus céleste que terrestre : La Peine andalouse qui est une lutte de l’intelligence amoureuse avec le mystère qui l’entoure sans pouvoir la comprendre ».

 

            Je me souviens encore comment je me relevais la nuit pour aller coller mon oreille contre le haut - parleur d’un vieux poste de radio longtemps exilé sur le haut d’une armoire avec d’inouïes précautions, pour écouter ces voix âpres du Cante flamenco. La fureur paternelle me surprenant aurait mis fin à ces rendez-vous sacrés. J’en tremblais de crainte. J’y suis encore… Il me suffit de convoquer ma mémoire et j’entends le chant, il éclate, il descend au fond de mes entrailles foudroyées de solitude. Il feule, se brise, halète d’un souffle égaré et sans cesse retrouvé. Aye…

 

 le danseur des solitudes

           

 

 

 

  

 « … rytmes épandus, éperdus, suspendus comme perdus – mais toujours renoués toujours ressaisis » écrit Georges Didi-Huberman dans « Le danseur des solitudes ».

 

 

 

   

            J’avais sans le savoir trouvé une connivence dans ces voix harcelées par la morsure des accords de guitares, le sourd martèlement des talons : zapatéados forcenés, piétinements farouchement ritualisés.

            Cette connivence ne me quitterait plus…

 

            Des années plus tard, sous la plume du poète suédois Arthur Lundkvist, c’est la gitane Carmen Amaya qui surgit. Je n’avais d’elle qu’une coupure de presse jaunie, qui relatait son passage à Paris et comment, tout un palace résonnait du ronronnement de ses castagnettes d’ivoire ; et comment toute la tribu, dédaignant table et couverts d’argent, mangeait sur les tapis précieux. Celle que son père couvait du regard, qu’il appelait la Pharaona.carmenamayaflamenco

                       

                                       Carmen Amaya danse

 « Danseuse :

        Braise avivée par la tempête,

colombe qui a avalé un épervier.

                        Sans herbe ni mousse

         elle est un fourré de ronce que fouette le vent

avec des roses arrachées et des mèches de cheveux… »

 

Carmen Amaya, tour à tour dans le flot de ses volants amidonnés ou dans un habit masculin, campée comme un torero dans l’arène.

 

 

 

       « Ses lèvres sont sucées comme si la mort les baisait de l’intérieur,

                             les frêles peupliers de ses bras sont écorcés

                                                                       sans qu’ils saignent,

                                                et nulle trace de feuille non plus… »

                                                                   (Arthur Lundkvist)

 

            Danse, arrogance des profils, braise des regards, le duende déploie ses sortilèges. Les bras sont arcs de cathédrale au clair de lune, les mains dressent des croix, des calvaires, des deuils. Elles se tordent, implorant d’impossibles pardons. Effleurement, majesté, lenteur… Les reins se cambrent. Un châle glisse, silence frangé de soie. Volupté et douleur du sorcier amour…carmen amaya

            Zapateado enraciné qui délivre et enchaîne, qui empoigne le cœur, le corps, l’âme.

 

            Quand cesse la musique, comme tranchée au couteau, la Danse, statue ardente se fige, yeux clos ou hallucinés, mains ouvertes en un dernier geste d’offrande.

 

            Carmen Amaya tombait sur les genoux et d’une torsion des reins se relevait comme une flamme sur des braises.

 

            La Chunga dansait les pieds nus…

          

 

Il y a bien des années de cela maintenant, j’ai vu sous les boucles de sa chevelure, la fièvre au front de Mario Maya, possédé, habité par le démon de la danse, cet art mystérieux des gestes et des rythmes. Et il mêlait alors à ses pas, sa voix…

 

 

Celle de Rafaël Romero modulait un chant susurré, profond, fait pour la liturgie du silence. Picasso, Dali, Cocteau l’écoutaient…

 

« Viens ici, guérisseuse et soigne mon corps, je suis malade d’amour » paroles de la Petenera. Un chant, une légende, une femme qui revient séduire les hommes pour se venger d’avoir été autrefois abandonnée.

 

« Que Dieu m’envoie la mort, s’il veut bien me l’envoyer » phrase qui achève une plainte, sans une guitare, seulement scandée par le marteau sur l’enclume de la forge.

Mais rien n’est fixé, ni la durée, ni les mots. « Le langage populaire andalou est précisément le plus pur, c'est-à-dire le plus purement analphabète… L’homme cultivé par les lettres ne croit, n’entend, ne comprend rien au Cante jondo, au chant profond andalou : il ne voit que quelqu’un donnant de la voix et poussant parfois des cris. » (J. Bergamin)

 

Aguretas l’insoumis, de son timbre de bronze éraillé, peut tenir une dizaine de minutes la déchirure de son chant forgé de solitude, martelé de blessures.

            « Je ne sais plus qui j’étais

      Ni ne devrais être

     Je suis un tableau de tristesse

     Tombé du mur… »  (Martinete)

 

            « Est-il arrivé à Saint Jean de la Croix de fredonner ses poèmes dans sa cellule (sur le modèle des chants flamencos de prison, un style nommé carcelas ?) » George Didi-Huberman pose la question dans son essai consacré à Israel Galvan « Le danseur des solitudes ».

 

            Est-il possible d’écouter la voix de Guirao et celle de Vicente Pradal sans être bouleversé ?

 

            « Je me meurs de ne point mourir »…

 

            Tel l’épervier dans un ciel ardent s’élancent les beautés de « La nuit obscure ». A mon sens, c’est là la plus puissante composition de Vicente Pradal dont l’arrière grand-père fut l’instituteur de Lorca à Fuente Vaqueros ; des liens étroits unissaient les deux familles.

 

            « Dans la nuit nous sommes plus nus que jamais, car nous attendons ce moment, ce destin, toutes nos solitudes et nos peurs se réunissant pour se mettre à trembler, à bruire, à danser ensemble ».

(G. D. Huberman)

 

                        « Tu es mon premier amour ;

                        tu m’as appris à aimer ;

                        ne m’apprends pas à oublier,

                        je ne veux pas l’apprendre.

 

                        Si tu veux m’oublier,

       mieux vaut me tuer ;

       on prie pour les morts,

       non pour les oubliés. »

 

                                                                                            Hécate.

 

 

 

 

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 17:41
         Le Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
            Et nos amours
       Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
 
     Vienne la nuit sonne l'heure
     Les jours s'en vont je demeure
 
Les mains dans les mains restons face à face
            Tandis que sous
       Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse
 
     Vienne la nuit sonne l'heure
     Les jours s'en vont je demeure
 
L'amour s'en va comme cette eau courante
            L'amour s'en va
       Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
 
     Vienne la nuit sonne l'heure
     Les jours s'en vont je demeure
 
Passent les jours et passent les semaines
            Ni temps passé
       Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
 
     Vienne la nuit sonne l'heure
     Les jours s'en vont je demeure

                              Guillaume Apollinaire 1880 - 1918

 


Interprêté par Serge Reggiani.

 

LETTRE A GUILLAUME APOLLINAIRE

 

 

Guillaume, la Seine coule toujours sous les ponts

Faut-il qu’il nous en souvienne

Tes pas sonnent encore sur les quais de Paris

 

Tu pleurais d’amour

Et dévorais la vie

Tristesse et appétit

Tout l’or des sirènes

Dans ton verre

 

Toutes les cuisines du monde

Dans ton assiette

Le goujon marié avec la marjolaine

« Brin de bruyère »

« Odeur du temps »

Brins de persils

Cheveux verts sur la nacre de l’œuf

 

Le jour a vieilli, le soir est neuf

La nuit écrit à la craie bleue

Comme au temps d’antan

Les menus aux ardoises des restaurants

 

Une croix de guerre

Au front une étoile rouge

Entre jadis et naguère

« Closerie des Lilas », un verre d’alcool

Le sang du monde

Et tout l’or des vins du Rhin !

 

Guillaume, la Seine se souvient de toi

Pour vos noces, elle changerait bien

Son eau en vin comme à Cana

Pour t’écouter encore dire tes vers

Avec l’aube debout sur les cageots des Halles

Et l’Herbe Sainte et les tisanes de Moselle

Quand tu emmenais à table les demoiselles

Costume clair avec chapeau, rubis au doigt

Et que sonnait ton rire de grand lama

 

De Montmartre à Montparnasse

Sans que leurs ombres jamais ne se lassent

Toujours passent et repassent

Dans le brouillard du passé

Le lent cortège d’Orphée

Peintres, amis, amours,

Les saltimbanques de la plume, les rimeurs

Et les anciennes voix des rumeurs…

 

« L’Ange gardien » et ses mauvais garçons

Les papillons de nuit au jardin des violons

Sur la Butte, la voix de Frédé

Et ta chanson, Guillaume, celle du Mal - Aimé

Tes rendez-vous au café «Vachette »

Pomone et Cérés, les fruits confits

La poésie, ton automne et ton été

Ta gourmandise, la galanterie, les fantaisies…

 

« Adieu saison qui finissez »

 

Quand vient la nuit et sonne l’heure

Tout s’en est allé et tout demeure

 

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine »…

 

                                                                  écrit par Hécate

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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 21:13

Beranger par moreau de Tours Pierre Jean de BÉRANGER  

 

 

             Lorsque Pierre Jean de Béranger compose les paroles de cette chanson, peut-être repense-t-il aux jours où, accablé de pauvreté il vivait sous les toits du Boulevard Saint-Martin avec sa maîtresse et cousine Adélaïde.

 

 

 

 

« Sois-moi fidèle, ô pauvre habit que j’aime,
Ensemble nous devenons vieux,
Depuis dix ans je te brosse moi-même,
Et Socrate n’eut pas fait mieux.
Quand le sort à ta mince étoffe
Livrerait de nouveaux combats
Invite-moi, résiste en philosophe :
Mon vieil ami ne nous séparons pas.

Je me souviens, car j’ai bonne mémoire,
Du premier jour où je te mis :
C’était ma fête et, pour comble de gloire
Tu fus chanté par mes amis ;
Ton indigence qui m’honore
Ne m’a point banni de leurs bras ;
Tous ils sont prêts à nous fêter encore :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas !

À ton revers j’admire une reprise,
C’est encore un doux souvenir :
Feignant un soir, de fuir la tendre Lise,
Je sens sa main me retenir,
On te déchire, et cet outrage
Auprès d’elle, enchaîne mes pas.
Lisette a mis trois jours à tant d’ouvrage :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas !

T’ai-je imprégné des flots de musc et d’ambre
Qu’un fat exhale en se mirant ?
M’a-t-on jamais vu dans une anti-chambre
T’exposer au mépris d’un grand ?
Pour des rubans la France entière
Fut en proie à de longs débats ;
La fleur des champs brille à sa boutonnière :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas ! »

 

            C’est encore cette vie de bohème des jours quand même joyeux, qu’il évoque dans cette autre romance :

 

« Je viens revoir l’asile où ma jeunesse
De la misère a subit les leçons.
J’avais vingt ans, une folle maîtresse,
De francs amis et l’amour des chansons.
Bravant le monde et les sots, et les sages,
Sans avenir, riche de mon printemps,
Leste et joyeux, je montais six étages.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

Dans un grenier, point ne veux qu’on l’ignore.
Là fut mon lit bien chétif et bien dur ;
Là fut ma table : et je retrouve encore
Trois pieds d’un vers charbonné sur le mur.
Apparaissez, plaisirs de mon bel âge,
Que d’un coup d’aile a fustigé le Temps.
Vingt fois pour vous j’ai mis ma montre en gage.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

(…)

Quittons ce toit où ma raison s’enivre.
Oh ! Qu’ils sont loin, ces jours si regrettés !
J’échangerais ce qu’il me reste à vivre,
Contre un des mois qu’ici Dieu m’a comptés,
Pou rêver gloire, amour, plaisir, folie,
Pour dépenser sa vie en peu d’instants,
D’un long espoir pour la voir embellie.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans ! »

(1828) (Extrait de « Le grenier »)

 

            Béranger est le fils d’un homme aventurier et d’une mère volage qui l’abandonne. Béranger raconte :

 

« Dans ce pays plein d’or et de misère,
En l’an du Christ 1780
Chez un tailleur, mon pauvre vieux grand père
Moi, nouveau-né, sachez ce qui m’advint. »

 

            Béranger écrira des chansons et des poèmes qui encouragent à boire, mais il ne boira pas trop lui-même. Placé chez un orfèvre, puis un juge de paix, à douze ans, il devient apprenti typographe et se lie d’amitié avec le fils de l’imprimeur qui lui donne des leçons de grammaire et l’initie aux règles de la versification. Écrire en vers sont des banalités pour les jeunes gens du 19ème siècle !

            Béranger dévore tous les classiques de Racine à Voltaire. Son regret le plus vif est de ne pas savoir écrire le latin. Il s’en frappe la poitrine, le déplore !

             En 1837, Arago dans une discussion sur l’enseignement, clame : « Un poète dont tout le monde sait les vers par cœur, ce n’est pas monsieur de Lamartine, mais Béranger ! Eh ! bien, Béranger ne sait pas le latin ! »

          Il a dix-sept ans, quand il revient à Paris, sa ville natale. Son père le réclame. Après des complots avec les royalistes (il a même frisé la guillotine ce père !) il n’a pas hésité à se fabriquer une généalogie nobiliaire, se baptisant Jean-François de Béranger de Mersix !

             Notre poète, accepte en héritage la première particule, ce qui lui est reproché sous la restauration. Il sympathise avec les sans-culottes et lance à ses détracteurs :

 

« Hé quoi ! J’apprends que l’on critique le « de «  qui précède mon nom :
Êtes vous de noblesse antique ?
Moi noble ? Oh ! Vraiment non ! »

 

           Il ne déplore pas la mort de son père, homme inconstant et sans tendresse et écrit ainsi à un ami :

 

« Si vous me voyez tout en noir, c’est que je suis trop gai, sans trop savoir pourquoi ! »

   

           Béranger taquine la muse, fréquente les cabinets de lecture et les cabarets où celui qui est l’auteur d’un mauvais poème est impitoyablement condamné à cette suprême injure pour une compagnie dont la devise est celle-ci :

 

« Tous les méchants sont buveurs d’eau, c’est bien prouvé par le déluge ! »

 

           Béranger n’est ni ivrogne, ni libertin ; il est plutôt timide, même si son inspiration est d’abord galante, et quasi pornographique.

Des générations ont chanté dans les ateliers, les mariages, les soirées ses fameuses chansons coquines, dont, la plus célèbre « Ma grand-mère » comporte des sous-entendus à faire rougir les uns, sourire les autres :

 

« Ma grand-mère, un soir à sa fête,
Du vin pur ayant bu deux doigts,
Nous disait en branlant la tête :
Que d’amoureux j’eus autrefois !

Combien je regrette,
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

(…) »

 

            Quand il rencontre la blonde Judith aux yeux bleus, Béranger est séduit. Elle est distinguée, discrète et chante à ravir. Il se met à vivre avec elle. Les vers, ni les chansons ne nourrissent les tourtereaux. La pauvreté les accable. Bonaparte ne goûte pas le grivois : les arts se doivent de servir l’armée.

            Béranger tente l’envoi de deux poèmes accompagné d’une lettre à Lucien Bonaparte !

 

- « Monsieur, vous qui protégez les Beaux-Arts, la poésie serait-elle moins heureuse auprès de vous ?... Je n’ai que 23 ans et j’ose me croire capable de faire mieux quand le joug de l’adversité ne pèsera plus sur moi... »

 

            Trois jours plus tard, il est convoqué et se présente vêtu d’un pauvre habit yvetot.jpgravaudé par Judith. Il va connaître douze années de répit. Il bénéficie d’un traitement qui lui permet, sans trop de tracas, de s’instruire et d’affiner sa lyre; mais il se voit contraint d’écrire des poèmes de circonstances qui louent le 18 Brumaire et le Concordat. Béranger connaît très vite la notoriété, car en quelques mois la France entière fredonne « Le Petit homme gris » et le « Roi d’Yvetot ». Il a trente-trois ans et dix milles exemplaires de ses chansons se vendent en dix jours.

 

            Même les illettrés connaissent par cœur ses textes, car ils se répètent dans la rue, au café, dans les ateliers et à la veillée dans les villages. « Je peux me passer d’imprimerie ! » écrit Béranger.

            En 1821, le voila condamné pour atteinte à la morale religieuse. Il n’est pas athée, mais il n’admet pas qu’on fasse du christianisme une arme politique. « Les deux sœurs de charité » scandalise, quand à la chanson du Bon Dieu, elle s’attaque à la personne même du Roi !

 

             Le procès de Béranger a lieu en cour d’assises. Le tout Paris est là et envahit le palais de justice. À cause de la foule trop immense, Béranger entre en sautant par la fenêtre et hurle :

 

« On ne peut commencer sans moi ! »

 

            Les avocats, les magistrats aussi quémandent des autographes. Toutefois Béranger n’échappe pas à la prison où il restera trois mois avec 500 francs d’amendes à payer. La prison est l’apothéose de sa consécration. Il est le poète national, le chantre de la liberté.

 

            De toute la France, il reçoit des victuailles : du foie gras du Périgord, des fromages de Brie, des cornichons de Touraine, du vin de Saumur et de Bourgogne. Sa seule inquiétude : celle de trop manger. Il ressort de prison, bedonnant, mais insoumis !

            Ses attaques de moins en moins déguisées contre la Monarchie et l’Église le font entrer vivant dans la légende. Ses nouvelles chansons se vendent en trois jours et la police ne parvient pas à les saisir ! En 1825, Béranger est de nouveau condamné. Cette fois, à neuf mois de prison et dix milles francs d’amendes. Une souscription publique est levée, l’amende est payée en quarante-huit heures et ses chansons interdites sont clandestinement diffusées à plus de cent milles exemplaires. Comme la première fois, la nourriture afflue de toutes les provinces.

 

BerangerLaForce« Comme je suis gâté ! Il ne me manque plus qu’un bon estomac ! » dit Béranger, qui voit défiler dans sa cellule toutes les célébrités d’alors pour le serrer dans leur bras, dont Lafayette, Chateaubriand, Victor Hugo, Alexandre Dumas.

            C’est à lui, que sera remis le drapeau tricolore qui remplacera définitivement le drapeau blanc. Mais Béranger refuse toute compromission et tout poste. Il s’en explique ainsi :

 

« La Révolution de Juillet a voulu faire ma fortune, je l’ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut être en mesure de résister. J’aurais pu avoir ma part à la distribution des emplois. Malheureusement, je n’ai pas l’amour des sinécures. »

 

            Béranger pense que la République idéale ne sera que pour l’an 2000 !

 

            Quand la révolution consommée, Béranger est convié aux Tuileries par Louis Philippe, il décline l’invitation, prétexte son âge. En réalité pour préserver son indépendance, Béranger choisit la solitude et la modestie. Il est de ceux que l’admiration fatigue et que la louange blesse. Généreux, discret, alors qu’il est peu fortuné, il fait libérer Rouget de l’Isle emprisonné pour dettes, car la « Marseillaise » ne l’a point enrichi. Béranger l’aidera jusqu’à sa mort.

À cinquante-trois ans, il écrit à un ami :

 

« Je vieillis beaucoup... le chansonnier est bien mort, seul survit un humble philosophe, un vieil ermite. »

 

            La GrenadiereEn 1836, il décide de s’installer en Touraine. Il loue la Grenadière à Saint-Cyr, où Balzac avait fait un bref séjour avec Mme de Berny. Non sans péripétie, il s’installe, après avoir surmonté l’épouvante de loger dans une habitation si célèbre. L’hiver cette année là est très rigoureux, et celui de l’année suivante plus encore.

             Béranger est dégoûté du jardinage. Il écrit :

 

« Il faut que vous sachiez qu’entre autre chose le Jardin de la France n’a que des fruits très médiocres. Ajoutez à cela l’entêtement des Tourangeaux à se croire les privilégiés de la création : de bonnes gens, du reste, tout fiers d’avoir produit Rabelais, moins compris ici, que partout ailleurs ! »

 

              Toutefois, le moindre rayon de soleil chasse la mélancolie de Béranger ; loin des aspirations politiques ou sociales, il chante en Touraine, le merle, la colombe et la tourterelle.

 

« Oiseaux, merci ! Rome fut sage
De vous consultez autrefois.
Je vais au prochain rivage,
Vivre en un coin, sous d’humbles toits.
Ici, vous qui du vieil ermite
Picoriez en paix les raisins,
S’il a des arbres pour voisins,
Venez charmer son nouveau gîte,
Oiseaux, adieux. Peuple heureux et chéri,
En vous créant, l’Éternel a souri. »

 

             C’est dans le regret de la Grenadière qu’il a écrit ces vers, car il quitte ces lieux pour s’installer rue Chanoineau. Judith avec l’âge devient revêche et percluse de rhumatismes. Le propriétaire prête la clef du jardin pour ses chats. Très vite, rien ne va plus, les chats de Judith prennent la clef des champs, elle en est très affectée. Béranger se contente de chanter à sa façon leur caprice.

 

« Tu réveilles ta maîtresse,
Minette, par tes longs cris.
Est-ce la faim qui te presse ?
Entends-tu quelque souris ?
Tu veux fuir de ma chambrette,
Pour courir je ne sais où.
Mia-mia-ou ! Que veut Minette ?
Mia-mia-ou ! C’est un matou.

(…) » (Extrait de « La chatte »)

 

            Béranger déménage donc encore une fois, rue du faubourg St Éloi (l’actuelle rue Jules Charpentier). Il y broie vite du noir. C’est à Tours qu’il entreprend d’écrire sa biographie qui ne sera publiée qu’après sa mort.

 

            Boulevard BerangerToutefois, c’est bien de son vivant, grâce à ses quatre années de séjour dans la ville de Tours, que le conseil municipal va décider en 1843 de nommer boulevard Béranger la partie du mail qui va à la barrière St Éloi. L’émoi d’une certaine partie de la population tourangelle n’approuve pas cet honneur rendu à un homme de son vivant !

Béranger est triste et désenchanté, le vieillissement lui pèse. C’est en Touraine qu’il écrit ces vers :

 

« Avec Dieu, bien souvent je cause,
Il m’écoute, et dans sa bonté,
Me répond toujours quelque chose
Qui, toujours me rend la gaîté.

Bien triste, un jour j’ose lui dire :
Je vois poindre mes soixante ans,
Des vers en moi le souffle expire,
De quelles fleurs parer le temps ?

Le vin rallume en nous la joie,
Mais bien que Dieu nous l’ait permis,
Que faire du peu qu’il m’envoie
Loin de tous mes bons vieux amis ?

Plus d’amour dans l’hiver de l’âge,
Mon cœur en vains soupirs se fond,
C’est le poisson qui toujours nage
Sous la glace d’un lac profond.

(…)

Oui le repos sur ce rivage
Voila, mon lot. Mais que le ciel
M’accorde un des plaisirs du sage :
Au pauvre ermite un peu de miel !

Dieu bon, avec toi ma tendresse
De tout mot pompeux se défend.
Dieu bon, pitié pour ma faiblesse,
Donne un jouet au vieil enfant ! »

 

            C’est alors qu’un amour comme il n’en a jamais connu va bouleverser Béranger à l’âge de soixante ans ! On a longtemps pensé qu’il n’avait pas connu les amères inquiétudes, les folies et le déchirement de l’amour. Ce n’est pas le démon de midi qui le frappe, mais un venu d’Angleterre. Sainte-Beuve fait, dans ses « Nouveaux Lundis » un récit de cet enivrant amour si tardif.

            Béranger voit fréquemment à Tours, deux dames anglaises. L’une est jeune et il s’aperçoit avec effroi qu’il s’en éprend comme jamais il ne l’a été dans toute sa vie.

 

             Bretonneau 3Il écrit à Bretonneau son médecin et son confident, que s’il quitte la Touraine, c’est sous le prétexte que sa compagne Judith s’ennuie loin de Paris.

 

            Il est difficile d’éluder cette mystérieuse histoire d’amour, car les avis sont contradictoires. Pourtant, s’installe une année bien énigmatique. Il part s’installer près de Vincennes dans un logis sous un nom d’emprunt. Une crise de solitude, ou plutôt une aventure amoureuse.

 

            Car Judith ne le rejoindra qu’une fois, qu’il sera de nouveau installé à Paris ; où cette fois, il va vraiment vieillir tristement ! Il est adulé, mais les flatteries les plus insensées ne le grisent pas. Il écrit :

 

« Ah ! Que les vieux
Sont ennuyeux !
Malgré moi j’en grossis l’espèce -
Ah ! Que les vieux sont ennuyeux !
Ne rien faire est ce qu’ils font mieux ! »

 Tours vue générale 1

            À soixante-dix ans, Béranger se complaît dans la mélancolie. Il regrette le bon vieux temps. Lucide, il pense que son nom ne lui survivra pas.

Sa santé devient chancelante et il en fait part à Bretonneau le grand médecin de Tours qui le fait suivre par ses illustres élèves, Velpeau et surtout Trousseau.

 

 

             Sa compagne Judith meurt en 1857. Béranger s’éteint trois mois plus tard.

            Afin d’éviter tout incident, le gouvernement impérial ordonne des funérailles nationales. Béranger repose au Père-Lachaise. Un médaillon de bronze fait par David d’Angers, représente son visage au front chauve, aux cheveux ramenés vers la joue, au visage imberbe. Sur une plaque, on lit cette inscription :

Béranger, Poète National
Né à Paris le 19 Août 1780
Mort le 16 Juillet 1857

 

Comme il l’avait toujours pensé, après sa disparition, peu à peu les chanteurs des rues abandonnèrent ses couplets et ses refrains sur la liberté et la patrie.

 

                                                                                                            Hécate

 

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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 22:02

poeUne nuit avec

Edgar Allan Poe

  { 2 }

« Tout ce que nous voyons ou paraissons n’est qu’un rêve dans un rêve »

(E. A. Poe)

La vie d’Edgar Allan n’avait été que de très longues et obsédantes fiançailles avec la Mort. Chaque chant un prélude funeste, chaque mélodie s’achevait en requiem.


           « La journée la plus heureuse – l’heure la plus heureuse

              Mon cœur endurci et brisé les a connues. »

 

-               On ne connaît de moi que des portraits de brocante regardés dans de mensongers faux jours…

La tristesse de sa voix portait au frisson.

-               Comment a-t-on pu jeter sur moi tant de honte !… Lorsque ma Virginia sombra dans la maladie nous étions démunis de tout… Comment a-t-on osé dire que j’aurais tenté d’assassiner ma bien-aimée épouse pour trouver l’inspiration du « Corbeau » !

L’affreuse jalousie de cet unique retentissant succès que j’eus. La seule gloire de ma brève existence !

        

Il s’était sans doute relevé, sa silhouette plus ténébreuse que le ciel l’occultait. Il s’était tourné vers la fenêtre. Etait-ce une hallucination, sa voix me parvenait caverneuse, déformé, étranglée.

         Un chat miaula plaintivement quelque part au dehors. Qu’en avait-il été de son union avec cette femme-enfant d’à peine 14ans (Edgar Allan en avait alors 26). Virginia était sa cousine, on lui reconnaissait de grands yeux de houri, un teint très mat, d’une parfaite pâleur.

 

         Un témoin de l’époque rapportait avoir vu la jeune femme secouée deVirginia Eliza Clemm Poe terribles frissons, enveloppée dans le grand manteau de son mari, avec un grand chat couché sur son sein. Le couple avait en leur logis une chatte noire nommée Catterina. (Edgar préférait les chats de cette couleur). Cette bête merveilleuse refusait toute nourriture en l’absence de son maître.

         Bien sournois de la part de l’entourage d’alors de vouloir confondre le chagrin de l’époux à l’âpre volupté de son aptitude supposée à la nécrophilie. L’engrenage des déductions horribles avait pesé lourdement sur les épaules du poète qui guettait les prémices tant redoutées de la métamorphose d’un corps ruiné. Etait-il facile d’échapper à l’hérédité aux tares de sang. Fils d’alcoolique, névrosé, doté d’une cérébralité obsessionnelle où s’était ajouté tout ce qu’on supposait : une absence douteuse de lucidité, à la limite de l’impuissance, une tendance à l’homosexualité décelée dans ses nouvelles. Marie Bonaparte qui s’était penchée sur son œuvre, n’avait fait que disséquer ses travers aux lumières de la psychanalyse naissante.

 

         La main du Malheur toujours le rattrapait inexorablement. Dans la Mort n’était-ce point l’avidité désespérée de la vie qu’il cherchait à retenir.

 

         Je n’avais pas allumé, cependant ma vue s’accoutumait si bien que je distinguais sans effort et de plus en plus nettement l’emplacement du mobilier tout comme sa silhouette sanglée de noir. Il n’y avait plus de séparation entre le réel et l’irréel. La densité de cette présence inexplicable, si elle m’emplissait de stupeur me semblait être la conséquence de quelques liens oubliés. Nous aurions pu être lié par une amitié ancienne. Son comportement était loin de m’être inconnu. C’est la particularité de certains songes.

 

         Aux abords de quelle frontière étions-nous cette nuit là ?

 

         Même si j’eus un léger tressaillement, je m’attendais au geste qu’il eut. Seul le bruit de son doigt heurtant l’huisserie de la fenêtre en fut la cause. Il s’amusait. Il avait été tant de fois sollicité à déclamer les strophe de son fameux poème au succès tapageur qu’il voulait sans doute parodier le coup de bec de l’oiseau plutonien qu’il en renouvelait l’attraction tout à coup par facétie me montrant comment il avait dans l’âme le goût de la mise en scène.

 

" Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, – murmurai-je, – qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela et rien de plus. »

 

Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, – et qu’ici on ne nommera jamais plus."... ...


 

Nous n’abordâmes point les dérèglements dont il fut la proie au sortir de son deuil ; épuisé, à demi fou à attendre, à redouter, à souhaiter la mort sans cesse reportée de Virginia (ce qu’il avait confié au seul ami qu’il eut de véritable) il s’était précipité dans des passions simultanées avec une telle fougue, que bientôt le scandale l’auréola. Il ne cessait de courtiser plusieurs femmes, leur écrivant des lettres presque semblables avec un égarement et une sincérité confondante ! Sa confusion était troublante et ardent son désir de se trouver une nouvelle compagne. Présenté à Annie Richmond, il oublia Jane Locke. La faille intime qui le rongeait faisait qu’il s’attachait ardemment à quiconque lui témoignait de l’affection ou même seulement de la gentillesse.

 

SarahHelenWhitman-Brown         Sa rencontre avec celle qu’on surnommait la Prophétesse de Providence, Helen Whitman l’agita. Drapée de voiles dans lesquels elle s’emmêlait, elle se targuait de communiquer avec l’au-delà et était d’une distraction éthérée. Se promenant ensemble dans un cimetière, il brigua sa main. De six ans son aînée, elle prétexta son refus par la fragilité de sa constitution.

 

« Ma très chère Helen, j’ai tant pressé votre lettre sur mes lèvres et l’ai tant baignée de larmes de joie ou d’un divin désespoir. J’ai pleuré pendant une longue, longue et hideuse nuit de désespoir. »


      «Pour être avec vous en cet instant - et pouvoir murmurer à votre oreille les émotions divines qui m'agitent - je renoncerai volontiers à ce monde et à tous les espoirs d'un autre, j'y renoncerai joyeusement.»
 

Ainsi écrivit-il à Annie Richmond avant d’avaler la moitié des deux onces de laudanum qu’il avait acheté, se réservant de prendre l’autre moitié lorsqu’elle accourrait après avoir lu une lettre qu’il voulut porter à la poste. Jamais la lettre ne fut expédiée ! La raison le quitta avant d’atteindre le bureau postal. Rien ne semblait apaiser sa peur. La mort qui apaise n’étant point dans ses conventions.

 

         Nous savions que les mots devenaient superflus par un accord tacite de nos pensées à cet instant. Il s’était tourné sur le côté et la blafarde clarté d’Astarté me dévoila ses yeux clairs brillants comme deux étoiles.

 Crâne corbeau chat gough poe

-         Mémorable  hiver que celui du Corbeau ! L’ascension du succès sur les ailes de l’oiseau plutonien. Le comble pour un volatile censé être de mauvais augure !...

 

         La renommée de son Corbeau avait fait sensation jusqu’en Angleterre. Elizabeth Barret  Barret à sa lecture avait ri. Un peu plus tard, elle lui avait adressé un courrier afin de narrer que des personnes étaient hantées par ce « Nevermore » lugubre, que des amis en subissaient la terreur, d’autres la musique… Et même l’une de ses connaissances qui avait le malheur de posséder un buste de Pallas n’osait plus le regarder le crépuscule venant !

         Edgar Allan émit un bref rire mi-plaisant mi-sarcastique. On disait toujours qu’il ne riait jamais.

 

-         Vous savez bien, les biographes écrivent n’importe quoi. Mes ossements eurent bien des tribulations !

Vingt six ans d’attente avant que me soit dédié un cénotaphe de granit et de marbre, un beau discours, et le Stabat Mater de Rossini. Une gerbe de camélia, de lys et de roses et un très remarqué grand Corbeau floral tressé de noires immortelles.

 

         Il marqua une pause, puis il reprit comme reporté à cette époque où l’on se pressait autour de lui.

 Edgar-Allen-Poe-j'étais le Corbeau





-        
Le noir est ma couleur. Je n’en ai jamais porté d’autre. Avec ce poème, dès que j’entrais dans un salon, pour tout le monde j’étais le Corbeau.

 







-        
Jamais plus…

 

Avais-je imaginé ce murmure ? Peut-être était-ce l’imminence de la séparation qui le soufflait ? Probablement un avertissement mystérieux distillé par l’heure avancée. La nuit glissait doucement vers l’aube comme une draperie tirée par une main invisible. J’avais toujours à portée de la mienne, près de mes stylos familiers, quelques plumes de mes chers corvidés. Obéissant  à une impulsion irréfléchie, je pris la plus grande, la plus belle, la plus noire, chatoyante comme du jais et la lui tendis…

 

                                                                                                                                               Hécate

... ... « Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou démon ! – hurlai-je en me redressant. – Rentre dans la tempête, retourne au rivage de la nuit plutonienne ; ne laisse pas ici une seule plume noire comme souvenir du mensonge que ton âme a proféré ; laisse ma solitude inviolée ; quitte ce buste au-dessus de ma porte ; arrache ton bec de mon cœur et précipite ton spectre loin de ma porte ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

 

Et le corbeau, immuable, est toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, – jamais plus !

 Maison du Corbeau

                                                                                                                                                                          


(Fin de la deuxième partie)

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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 21:37

poeUne nuit avec

Edgar Allan Poe

{ 1 } 

« Tout ce que nous voyons ou paraissons n’est qu’un rêve dans un rêve »

(E. A. Poe)

 

Dans la pénombre d’un rêve il est assez difficile de distinguer tout à fait un visage. Les rideaux n’étant qu’à demi tirés et par la fenêtre la lune dénudée part les mains effilées de quelques nuages intermittents et égarés éclairait celui-ci si curieusement que ses traits loin d’être précisés s’effaçaient dans une pâleur qu’on attribue généralement aux spectres.

         De la main, celui qui venait de m’apparaître et que j’avais de suite reconnu, lissait le tissu de sa longue redingote noire comme pour en chasser un froissement inopportun.

 

-         Les pages d’un livre sont bien moins confortables que les capitons d’un cercueil,  avait-il marmonné avec une raillerie qui sous-entendait une certaine rancœur. Il avait ajouté avec un sérieux qui n’aurait autorisé aucun sourire.

 
dessin d'Alastair pour la chute

-         Je suis comme Usher… Il ne vivait pas dans la maison Usher, lui et sa maison ne faisaient qu’un vous saisissez ?...

         Usher et sa maison ne pouvaient que disparaître ensemble. Je l’ai écrit. Je sais ce que j’ai écrit… Donc tant que mes livres ne disparaîtront pas, vous saisissez ?...

        

     L’ironie se glissait entre ses lèvres, elle y fleurissait subtilement en un suave relent de satisfaction amère et vindicative.

 

-       Mais vous êtes…commençai-je avec toute l’irréalité dans ma voix qu’obligeait l’insolite circonstance.

-       Mort ? fit-il. On le dit… Du moins on l’a écrit, noté, consigné à la date du 7 octobre 1849. D’une crise de delirium tremens. Les biographes racontent des inepties, ce sont des scélérats, ils inventent n’importe quoi pour récolter un peu de monnaie et avoir leur nom dans les journaux. On m’a odieusement calomnié !... Donc, tant que mes livres ne disparaîtront pas, vous saisissez ?...

 

Un feu sombre anima son regard, sa pâleur était plus frappante encore sous l’abondance de ses cheveux aussi noirs que sur ses portraits.

 

-         On m’a odieusement calomnié répéta-t-il.  Mon médecin, même lui, me soupçonnait de troubles nerveux gravissimes, d’être la proie de délires obscures et il affirmait qu’un seul verre d’alcool suffisait à me terrasser et transformait le gentleman de Virginie que je suis en galvaudeux quelconque !... Jamais je n’ai cru un instant aux regrets poignants qui dégoulinèrent dans les journaux après mes quatre à cinq jours de maladie aux conséquences que l’on sait. Trop d’insanités furent déversées sur ma personne à l’agonie.

Je suis totalement épuisé et las. Puis-je m’asseoir ?

 

     Un chuintement d’étoffe m’apprit qu’il n’avait point attendu d’acquiescement de ma part.

 

-         Annabelle Lee fut aussitôt publié dans sept périodiques, pas moins et vous savez qu’on a voulu y voir l’emblème de l’union du Sépulcre et du Royaume ?

         Il me sembla sentir passer sur mon front le souffle de son dédain plein de morgue.

 

                  « Toujours la lune luit et m’apporte les rêves

                            De la belle Annabelle Lee

                  Les étoiles s’élèvent et je sens la clarté

                            De ma belle Annabelle Lee

                  Aussi par les saisons de nuit, je m’étends aux côtés

                  De mon amour ! Mon amour, ma vie et ma promise

                            Dans sa tombe, ici près de la mer… »

 

         Il me semblait entendre une voix scander l’incantatoire poème…

         Tout se prêtait à l’illusion de l’impossible et le silence bruissait d’invisibles présences.

 

-               La mort est un défi imposé à l’homme, et la poésie a été pour moi un moyen de gagner ma vie. Le seul but légitime du vrai poème est la création de la beauté. Mes idées, je les revendique, doivent beaucoup à l’emprunt de la philosophie platonicienne. Je n’ai jamais fait que caricaturer le romantisme et j’avoue avoir plagié Byron en composant mon « Tamerlan », erreur de jeunesse… J’avais seize ans, j’étais amoureux d’Elmira qui en avait quinze et le soir de nos fenêtres nous agitions nos mouchoirs… Je laissais ma lampe d’agate allumée, ainsi elle savait reconnaître ma chambre dans la vaste maison de l’Andalou. Nous étions fiancés… Hélas, l’hiver 1826 je fus contraint de quitter Richmond et Elmira fut mariée l’année suivante. Elle ne s’est jamais reconnue dans cet épithalame discret.

« Je te vis le jour de tes noces

                  Quand te vint une brillante rougeur… »

Plus de vingt ans s’écoulèrent avant que le Destin nous remette en présence. Elle était veuve et j’osais prétendre à rêver de nouveau à notre union.

 

         Il eut comme un sursaut et il affermit son timbre.

 

-               La mort n’est pas la conclusion de la vie… J’ai jonglé beaucoup avec toutes ces idées dans l’air d’alors, le spiritisme et toutes ces fabulations autour des esprits, cette vague effrénée des romans gothiques.

C’est perceptible dans toute mon œuvre tout de même…aussi nettement que le mouvement de l’air agite ce voilage et suggère une animation d’outre – monde. Il y a une explication scientifique à tout phénomènes. Et si je suis toujours peu crédule aux histoires farfelues, c’est que j’en ai trop composées moi – même pour me laisser prendre à leur subterfuges, mais je crois à la toute puissance de l’Onirisme.

                            Ligeia ! Ligeia !

                            Ma belle Ligeia

                            Dont l’idée la plus discordante

                            Se résout en mélodie

                            Ah ! Ta volonté est-elle

                            D’être portée par les brises ?

 

         J’hésitais à l’interrompre de quelques questions redoutant qu’il ne s’éclipse aussi brusquement qu’il était venu. D. H. Laurence avait écrit que Ligeia est l’histoire d’un amour poussé jusqu’à l’excès , et mon adolescence s’était vautrée corps et âme dans ses nouvelles extraordinaires traduites par Baudelaire, fascinée par sa prose hantée de femmes toutes plus étrangement belles et plus évanescentes les unes que les autres ! Après l’inoubliable Ligeia luttant avec l’Ombre et dont les doigts transparents comme la cire caressaient toutes les féroces terreurs qu’inspirent l’approche de la Mort, il y avait, Rowena, Bérénice, Morella, Lenore, toutes ces irréprochables beautés promises à la fatalité, mère, épouse, fille, amante, sœur… Les songes que procurent l’opium généraient-ils tous de semblables créatures se fondant les unes aux autres, était-ce là le symptôme d’une addiction maladive irrépressible ?

 

-               Je sais ce que vous pensez… Toutes les élucubrations écrites à mon sujet laissent des empreintes… La réalité dépasse toutes les fictions. Gautier a dit que le 19ème siècle était celui du roman - charogne. Berlioz, un soir à Florence, croisant un convoi funéraire s’est complu à faire ouvrir un cercueil pour les délices de méditations douteuses. « - Si j’avais été seul je l’aurais embrassée » s’est-il vanté ensuite.

Poe son chat sur l'épaule
     Pour avoir été moi – même biographe d’un épisode de mon existence, je sais mieux que personne comment se forge l’envers d’une vérité…

J’ai prétendu être allé combattre les Turcs… Puis j’ai rectifié ma légende grecque, par une autre vérité en alléguant être allé jusqu’en Russie. Le mystère ennoblit la sordide nécessité ! Je n’ai jamais traversé l’océan à cette période…mon engagement dans l’armé fédérale, n’était qu’une fuite désespérée dans l’incognito d’une identité falsifiée. Passons…

« Et je désirai à demi être à nouveau de la race des hommes » ai-je écrit, et c’est plus ou moins vrai…à cette heure, sinon serai-je ici cette nuit ?

 

Edgar Allan Poe avais-je lu, possédait le don de créer la contagion de la nervosité. Et là, j’avais bien en face de moi une entité qui cherchait a imposer son état d’esprit, et le sien subissait maintes variations comme j’allais en avoir quelques aperçus.

 

-         Un conte est une chronique de sensation plutôt que de faits. J’ai écrit cela dans « Bérénice »… Mes biographes ont relatés que dans 54 de mes contes on relève 340 fois la couleur noire, 152 fois la couleur écarlate, 88 fois la couleur or. Sauf le blanc, les autres couleurs seraient pratiquement inexistantes.

 

Je l’entendis ricaner.

 

-         Dans « Le Masque de la Mort Rouge » vérifiez par vous – même et vous trouverez une chambre de couleur bleue, une autre de couleur verte et même une de teinte orange sans parler de celle qui succède à la blanche, la violette !!!

         Il n’y a rien d’extraordinaire dans mes contes, Baudelaire s’est trompé. Baudelaire cultivait son hystérie avec jouissance et terreur et moi je n’ai fait toute ma vie que lutter contre le démon de la perversité. Baudelaire affirmait que dans mes nouvelles il n’y avait jamais d’amour…

 

         Le silence qui tomba comme un couperet rehaussait l’accusation. Il la balaya très vite.

 

-         Savez-vous ce qui a été le plus extraordinaire dans toutes ces fariboles ?

 

Il jubilait. Soudain avec une excitation si croissante que les mots trébuchaient sur ses lèvres. Je ne pus même point placer, que le plus extraordinaire en l’occurrence était sa présence illustre, là au pied de ma couche d’où le sommeil s’envolait rejoindre les chimères.

Prodigue de gaieté il se lança dans une narration enflammée et effarée sur les excentricités d’un lecteur admiratif et fervent, qui dans les années 1930 s’était mis en tête de reconstituer le palais du Prince Prospero, comme si l’édification décrite emphatiquement dans « Le Masque de la Mort Rouge », aurait le pouvoir de conjurer sa neurasthénie.

 

-         Ce richissime new-yorkais n’avait point lésiné. Tout y était ! les sept salles, l’immense horloge d’ébène symbole de l’heure fatale et même les tentures de velours noir !.. Moi qui dans une lettre écrivais vivre sans cesse dans la rêverie du futur, que n’avais-je prévu dans mes plus audacieux canulars de journaliste à sensation un tel prodige !.. Il est vrai que je n’aurais pu en jouir de mon vivant…

 

L’auteur des fameuses chroniques de Gotham perdit son animation.

Un nuage plus épais voila subitement l’éclat de la lune et le blême visage de mon visiteur se trouva masqué d’ombre. N’avait-il point toujours vécu masqué. Le jeu n’était-il pas devenu sa seconde nature ?

 

Elizabeth Arnold Hopkins Poe mère d'edgarJe pensai à l’enfant qu’on avait trouvé dans la chambre de sa mère morte. Depuis combien de jours, gisait-elle ainsi, cette jeune femme de 24 ans qui chaque soir sur la scène vivait et mourrait, tour à tour Ophélie ou Juliette ? Combien de fois le petit Edgar avait-il guetté un possible réveil, cherchant une lueur de vie sous les paupières demi closes de la morte. Sa première morte…

 

Il avait été retrouvé dans un état de stupeur dû à ce qu’on l’avait nourri de pain trempé de genièvre. Et quelques jours plus tard, comme si un malheur ne suffisait pas, le théâtre de Richmond avait pris feu dans la nuit de Noël. Les acteurs de la troupe ambulante avaient alors abandonné les orphelins…

 

-         Je n’ai rien oublié…dit-il et rien n’était plus étrange que cette voix désincarnée en écho à mes pensées mais rien ne pouvait plus m’étonner.

-         Je ne suis pas né deux fois comme on le prétend. Trois ans plus tard je suis devenu ce petit fat, choyé dont tous les caprices furent encouragés. On m’a adopté. Je suis devenu Edgar Allan. A six ans je savais lire, dessiner, chanter, réciter des vers. Tout le contraire du dénuement total dans lequel la perte de ma mère m’avait plongé. Cette trêve heureuse, les excès auxquels je fus livré ne devaient, ne pouvaient durer longtemps.

 

Les quelques temps où je fus en Angleterre furent déterminants. C’était vraiment un lieu comme on en voit en rêve. Tout ce que j’ai décrit dans « William Wilson » est authentique. Dans les ormes vénérables, les corbeaux remplaçaient les mouettes et les albatros de Richmond. Cette demeure ancienne et immense, vingt ans plus tard me hantait encore. J’y appris un peu de français, du latin, de l’histoire et beaucoup de littérature…

                                 

                                                                                                                                                                                       Hécate
(Fin de la première partie) 

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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 20:26

L'évangile du gitanL’Evangile du gitan

de Jean-Marie Kerwich

 






            Mes mots vont se faire discrets pour vous parler de Jean-Marie Kerwich né en 1952 en banlieue parisienne dans une verdine. Il dit tellement mieux que je ne pourrais le faire, comment il a jonglé et craché le feu dans le cirque des siens. Comment poser des mots derrière les siens ?

 

            Lire sa poésie c’est entrevoir l’âme du gitan qui sait voir la vérité des choses dans chaque heure qui monte au ciel, sa voix est celle d’un prophète dans un désert d’infini solitude, habité par une entité que d’autres avant lui ont appelé Dieu.

 

            « Je suis un vagabond comme Halladj ou Kabir étaient tisserands. Un de ces êtres qui ne représente rien pour le monde. Leur pauvreté fut l’origine de la poésie. Les poètes prenaient entre leurs mains un bout de ciel et le caressaient délicatement comme on caresse un nouveau né, et soudain la parole était vêtue de poésie…

            Pour gagner quelques sous, je garde un immeuble devant lequel j’essaie à mon tour d’attraper un morceau du ciel. Quand j’y parviens, le ciel se pose sur ma poitrine et il écoute les battements de mon cœur.

            Dieu a bien dressé le décor. Le commencement fut terrible : père saltimbanque, mère paysanne. L’école communale où j’étais le dernier de la classe. J’aimais regarder les livres d’images. »

 1912 Portrait de Jean-Marie Kerwich

            Les images de Jean – Marie Kerwich sont au détour des pages, la poésie soulève son voile et comme lui nous voyons ses yeux…

 

            « Enfant, je portais la sainte auréole du jeune manouche qui devait dérober ce que le monde lui avait volé – c’est-à-dire la grâce d’être ce que j’étais.

            Alors je me vengeais, et aucun poireau, chou, ou pomme de terre ne me reprochait de les avoir volés dans le champ de leur paysan…

            Les gadgés aujourd’hui connaissent ce langage du départ, mais ils ont beau le connaître, jamais les pommes des vergers ne leur tendront les mains…

            Où est-il ce gitan ?... Il marche en évitant les feuilles mortes, de peur de blesser leur doux sourire immortel. Il va de saison en saison, ses pas sont des poèmes. »

 

            Il ensorcelle l’âme ce gitan qui s’est attablé pour écrire et dont «les mains sont sillonnées de routes : on appelle cela les lignes de la main. »

 

             « Ce n’est pas facile d’écrire un poème. Creuser la page blanche pour trouver le tendre mot caché dans les profondeurs de l’âme ; J’ai beau creuser, je tombe à genoux sur la page, épuisé de chercher cette pensée qui pourrait tant m’aider. »

 

            Mais les confidences d’un gitan sont des lettres qui tombent sous les arbres de l’indifférence ; écoutons-le offrir aux désenchantés ce terrible portrait visionnaire :

 

            «Le poète porte les blessés sur ses épaules, ces mots qui se battent pour que le bien règne, mais il tombe dans la boue  tandis que les écrivains mondains festoient dans les salons littéraires.

            Je ne sais pas écrire avec talent, je ne connais pas la méthode… Pendant que je me tourmente chaque nuit, cloîtré dans ma prison de chair, les faux poètes ripaillent et poétisent sans connaître le vrai sens des mots… je ne connais rien au monde littéraire mais je sais distinguer les bons livres comme je sais reconnaître une simple fleur des champs… Chaque heure de ma vie j’aiguise comme des couteaux mes phrases, à seule fin qu’elles puissent trancher la gorge des mauvais livres. »

 

            Jean – Marie Kerwich n’a pas été baptisé. Les siens croyaient en Dieu et « C’était suffisant pour des nomades ».

 

             « Dieu ne voulait pas me choisir. Il savait que j’étais trop sensible. Je possédais ce qu’il y a de plus encombrant : le sensibilité marié au chagrin.

            …Il arrivait quand j’étais enfant que mon père me frappe et je versais des larmes… je ne savais pas qu’un ange recevait les coups à ma place. »

            Il y a maintenant l’absence et le silence de cet ange, alors le gitan entre parfois dans une église et en sort rapidement, mais il dit «j’ai tort, les églises tentent de recréer son visage. »

 

            Et il s’en va en donnant une pièce de monnaie à un mendiant.

 

            « Combien de poètes ont sombré ? Même leur propre tombe les a oubliés. Quand je mourrais mes pensées seront orphelines

 

            Vieux pantalons et bottes gitanes, il va Jean – Marie Kerwich répétant que la vie d’un homme n’est pas intéressante et de nous montrer sous la tente d’un cirque avec les flambeaux de la féerie, comment la feuille rouge d’un érable devient un soir au Canada et la Pensée une Arabie ambulante…

La sienne marche pieds nus, il est allongé sur son lit, l’encrier de son âme est vide… Il pense à son enfance… que les platanes seuls regardaient… Il pense à cet homme de bronze cloué sur la croix dans une église au Canada, à cette beauté du diable qu’il ne possédait plus, à la férocité d’une jeune fille dont la fausse douceur mentait et lui mordait son âme.

 

            « Je ne relis jamais ce que j’écrit ; je ne trouverai plus mon chemin pour partir ailleurs. Mes phrases sont des villages pour les âmes en peine. Mieux vaut ne pas se retourner vers eux, ça ferait pleurer l’encre des mots écrits… 

          J’ai du mal à tenir une plume : ma main droite a trop longtemps tenu en équilibre sur un portique de cirque. »

 Roulotte

            Faut-il nommer le cirque Bouglione, le cirque Romanès, la tournée des cabarets, et le feu des érables accordé au feu de son cœur ?...

            Jean – Marie Kerwich dialogue avec celui qu’il est et restera jusqu’au bout, un nomade venu d’un passé ancestral, à jamais étranger à l’état sédentaire et qui l’oblige à allonger sur la feuille blanche comme un linceul sa lancinante musique de mots de chair et de vent.

 

            « Car mes pensées et moi ne sommes pas faites pour être dans un livre mais pour hurler au vent sur les chemins de l’âme qui ne s’arrêtent nulle part. »

 

            Et parce que ses mots sont comme des défunts qui nous murmurent à l’oreille, que le chapiteau de son aïeul venu à cheval de Hongrie a été cousu jour après jour avec des linceuls volés pour en faire la toile d’un cirque, tout un monde invisible prends corps :

 

          « Pour que les phrases soient ivres, il faut que le poète ait bu un bon vin solitaire de la couleur d’un tapis d’orient noué à la main par une douce jeune fille que la méchanceté des hommes n’a pas encore violée.

            La vie est terrible et pourtant le blé pousse encore, les fleurs sauvages fleurissent, elles ne peuvent s’empêcher de pardonner c’est plus fort qu’elle. »

 

            Quand le spectre de la Mort profile son ombre sur la pâleur de la page, simple et nue, compagne à venir, il nous la montre comme un gitan sait la regarder. Ses parents donnaient alors des représentations, lui il jonglait et son père faisait danser les caniches « dans des mouroirs où on se débarrasse de cette lépreuse qu’est la vieillesse. »

 

            Parmi les fauteuils roulants en cercle où se tenaient les vieillards ridés, il raconte que devant mettre un costume d’acrobate, il entra dans une chambre au hasard :

 

            « Un vieux monsieur était couché sur son lit je le priai de m’excuser, puis lui demandai pourquoi il ne venait pas se distraire un peu. Mais il ne me répondit pas et je compris qu’il était mort. J’avais inconsciemment parlé à la mort et elle m’avait répondu par ma simple présence. »

 

            Lire la poésie innée de Jean – Marie Kerwich, c’est comme entendre au détour d’un chemin de ronces, une guitare, celle dont il joue quelquefois, quelque soir, à Marseille, terrain des voyageurs. A moins que ce ne soit le son de sa plume grattant le papier où il couche le sourire blessé des anges…

 

            « Mais maintenant je dois retrouver ma vie nomade. Il est temps d’atteler mon cœur et de partir. »

 

 Liberte affiche

            
              Comment ne pas joindre à la voix de Jean-Marie Kerwich celle de Tony Gatlif qui a consacré sa vie à filmer la vie des Roms, des tsiganes et qui avec son dernier film « Liberté » nous rappelle que sur les deux millions de ces bohémiens qui vivaient en Europe 250 000 à 500 000 ont été exterminés dans les camps nazis.

            L’exubérance de la musique, la flamme des robes des femmes sur le noir délavé des habits des hommes sont tressés avec l’osier de la douleur. Etre sédentaire, c’est ne plus être sur la route qui va… Les fantômes vivent dans les pierres !

 

            « Liberté » est littéralement possédé par la poésie de l’âme tsigane, les roulottes, les violons, les voix gutturales ardentes. Même les arbres dansent… Quand vient la tragédie s’installe le Silence.

 

            « A Auschwitz, la seule révolte a été celle des gitans, qui quand ils ont compris qu’ils ne reverraient jamais les leurs se sont jetés sur les nazis et les kapos » (Tony Gatlif)


« Liberté » !... L’Ode qui grise et bouleverse. L’Odyssée des gitans.

 

« Si quelqu’un s’inquiète de notre absenceLiberté 2

Dites-lui qu’on a été jeté

Du ciel et de la lumière

Nous les seigneurs de ce vaste univers…

 

A force de leur limer la peau

Ils sont partis pieds nus là-bas

Là où les anges et Dieu

N’existent plus… »

 





                                                                                                                    Hécate. 

 

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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 17:08
Cette publication est normalement temporaire et n'a pour but que de tenter de débloquer les problèmes d'administration et ceux des commentaires sur mon blog puisque l'hebergeur (OB) ne daigne pas répondre à mon courriel...

                    NOUVELLES DU JOUR ... (le 5 mars 2010)
OB m'a répondu aujourd'hui, il a trouvé ce qui bloquait internet
 explorer : un commentaire d'un blogueur qui a posté avec un
 code incompatible avec ce système d'exploitation.
 Ce commentaire supprimé lève donc l'inconvénient, mais dans
l'intervalle, cherchant à résoudre le problème, l'ordinateur a fini
 par débarquer chez le réparateur, car il est hélas HS !!!!
 Je mets cet avis depuis un matériel ne m'appartenant pas.
Les deux ordinateurs du logis sont chez le réparateur ...(sans commentaires... ) 
Merci à vous tous de votre aimable soutien .
A bientôt ,dès que possible.
                                         votre Hécate 

              SUITE...le 06 mars 
Mon ordinateur ne pourra pas être réparé au plus tôt avant 
 une semaine...
En attendant, un matériel prêté me permet de vous informer
 de cette nouvelle et de mes possibles visites chez vous plus ardues pour moi, peu adapté à son utilisation.
      Amitiés à vous tous .
                                 Hécate 
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22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 09:47

Anna-de-Noailles.JPG            ANNA DE NOAILLES
            L'EBLOUISSANTE…
                                     [ 2 ]






En 1903, c'est la rencontre avec Barrès, dandy, homme politique et écrivain. Elle a 27 ans, il en a 10 de plus. Ce sont deux tempéraments très opposés : Barrès passe pour un misanthrope, Anna apparaît comme une extravertie, sûre de son génie, de sa séduction, exprimant à merveille ce qui bouillonne en elle.

 

Barrès dit :

 

-         " Je ne désire pas que tu soit la plus belle de l'univers, je désire que tu sois ma sœur."

 

Barrès est comme elle obsédé de la mort, elle est présente dans ses écrits. Il a le goût de la volupté pour le périssable, ce piment des sensations. Il porte en lui, la hantise de l'échec et l'impatience de la gloire.

 

            Anna attaque Barrès sur ce nationalisme qui lui fait horreur. La discussion se prolonge, car ni Barrès, ni Anna ne désirent faire de concessions. La politique passionne les adversaires : moins ils sont d'accord, plus ils semblent se plaire.

 

            Barrès note :Barrés

 

-         " La bête de tristesse est rentrée dans sa niche, je me retrouve heureux comme un enfant. C'est un concert qui éclate, une pluie de fleurs qui tombe, un émerveillement dans mon âme. J'admire la vie, j'écarte la mort, je souhaite à tous le bonheur, l'univers à pris un sens…"

 

Et encore ceci, parlant d'Anna :

 

-         " Parfois elle est tout le sérail, elle s'enveloppe de soies la tête ; elle se pelotonne : quelle émotivité : éternelle Esther qui défaille sans cesse."

 

Anna écrit au cours du séjour de Barrès à Amphion :

 

-         " Nous étions l'un près de l'autre. Nous nous taisions. Nous n'avions rien à nous dire si grande était la communion de notre esprit."

 

Elle est toute à sa joie d'avoir trouvé, après une jeunesse bousculée, un homme dont "la silencieuse poésie" lui dit, avec un regard profond et triste.

 

-         " Ne vous efforcez à rien, taisons-nous, je vous entends."

 

Barrès aime les femmes, mais pas celles, que, logiquement il devrait aimer.

 Le retiennent, les éblouissantes, les dominatrices. Le voilà fasciné par la comtesse de Noailles.

Anna pour Barrès est la païenne, la sorcière, la Pythie, le fantôme trop vivant de sa rêverie. Elle est à la fois merveilleuse et désespérante.

 

Dans le recueil "Les vivants et les morts" un poème est inspiré de lui.

 

Nous n'avions plus besoin de parler, j'écoutais

Le rêve sillonner votre pensif visage ;

Vous étiez mon départ, mes haltes, mes voyages

Et tout ce que l'esprit conçoit quand il se tait.

…..

 

            En 1904, Anna visite l'Italie avec Barrès. Ils vont à Venise. Anna écrit :

 

café florian-         " Nous menons ici la vie de province, la vie vénitienne, au café Florian où nous nous installons matin et soir, tandis que va, vient, boit et fume la petite notoriété littéraire de Venise. Douceur et tristesse de voir vivre et vieillir dans cette plus belle ville du monde, des êtres faibles et studieux qu'écrase la beauté de la ville."

 

Cette année là, Barrès écrit dans ses cahiers :

-         " Première impression d'une certaine lassitude et d'une certaine mauvaise humeur… Cette volonté de se faire désirer par l'univers, c'est intéressant par le don d'expression qu'elle y joint, mais c'est l'imagination vaniteuse d'une jeune femme d'officier, et peut-être de toute Parisienne."

 

De retour à Paris, elle écrit dans une lettre.

 

-         " Il viendra à Paris demain, il verra bien que rien ne change en moi."

 

A ce moment là, Barrès note dans ses cahiers :

 

-         " Votre chant est pur et votre musique sûre, mais votre cœur…"

 

Quelques jours plus tard :

 

-         " Mon âme indestructible ne peut être détournée de votre âme, mais précisément vous colorez mon âme de la teinte qu'a votre âme chaque jour."

 

Anna écrit :

 

-         " Il n'aime pas les livres, ni les cœurs, ni les âmes, ni la musique, ni la vie, ni la mort, ni le monde…"

 

C'est très injuste : Barrès aime tout cela, mais à sa façon qui n'est pas celle d'Anna. De là, un malentendu se fait, plus profond que les précédents.

Ils se retrouvent pourtant encore avec joie, ils se promènent des après-midi entiers et il lui récite des pages du "Voyage de Sparte" qu'il écrit.

Dans un article paru dans le "Gaulois", il ne peut s'empêcher d'évoquer Anna :

 

-         " Quand elle nous apporte le vin des roses de l'Orient, nul ne veut clore nos frontières à cette enchanteresse de qui l'harmonie pénètrerait la pierre même d'un rempart."

 

Anna se lasse de tant d'empressement, elle avoue pourtant "crever de tendresse auprès de cet être torturé".

 

            Lorsque le 4 décembre 1923 Barrès a une crise cardiaque chez lui à Neuilly, le lendemain Anna dit :

 

-         " Notre amitié inexprimable est située dans une région de l'esprit qui conçoit l'éternité."

Elle consacre un bref poème à la disparition du seul homme dont elle ait jamais accepté la supériorité intellectuelle.

 

Vous êtes mort ce soir à l'heure où le jour cesse.

Ce fut soudain. La douce et terrible paresse

En vous envahissant ne vous a pas vaincu.

Rien ne vous a prédit la torpeur et la tombe.

Vous eûtes le sommeil. Moi je peine et je tombe,

Et la plus morte mort est d'avoir survécu…

 

(L'honneur de souffrir)

 

            Survivre : telle est sa hantise désormais. Survivre à ceux qui lui ont été chers lui paraît un sort pire que la mort. Et pourtant aucune espérance dans un quelconque au-delà ne l'anime.

 

Ils ont inventé l'âme afin que l'on abaisse

Le corps, unique lieu de rêve et de raison,

…..

Je refuse l'espoir, l'altitude, les ailes…

 

            A l'abbé Mugnier qui se précipite chez elle après avoir été se recueillir devant la dépouille de Barrès, elle confie :

 

-         " C'est une belle mort."

 

Elle ajoute :

 

-         " Il n'aimait que moi."

 

Elle n'ira pas aux obsèques nationales le 8 décembre. Entre 1923 et 1926, on relève qu'elle écrit 103 poèmes de deuil.

 

            Elle dit :

 

-         " Mon regard n'est plus que souterrain."

 

Jean Rostand, présence discrète, évoque un excès de la douleur. Elle se remet pourtant avec courage au travail. Elle multiplie les prépublications, comme si elle redoutait que la mort ne vienne la cueillir avant que ses poèmes ne soient rassemblés.

Ses familiers en témoignent, elle est capable d'être par instant drôle, sinon cocasse, comment elle a le pouvoir de passer du sérieux au plaisant, étincelante, vibrante, détendue, se forçant s'il est nécessaire mais sans le paraître, quitte à se replier ensuite sur sa fatigue d'être.

 

Ecoutons cette voix, ce cri longuement modulé, cette passion mise à nu, cette ferveur qui brûle pour renaître et nous faire croire à la vie plus forte que la mort.

 

C'est vrai, je me suis beaucoup plainte

De l'amer bonheur de mes jours,

De l'été avec ses jacinthes

Qui me brisait le cœur d'amour.

 

Je me suis plainte, âpre et pâlie,

De l'univers étincelant,

Et de cette mélancolie

Qui tombe, au soir, d'un rosier blanc.

……………

Mais maintenant bien autre chose

Tourmente ce cœur éploré ;

Je ramène sur moi les roses

Pour que mes bras soient déchirés ;

……………….

Dans toutes les grottes de larmes,

Dans des jardins chauds et glacés,

Et sur des routes de vacarme

Où vos deux pieds seront percés.

 

Je vous mènerai, chère vie,

Dans de si torrides étés,

Que vous crierez, inassouvie,

Et les genoux épouvantés.

 

Ma belle vie échevelée

Si sensible et fine de peau,

Vous serez roulée et foulée,

Vous serez en sang, en lambeaux,

 

Mais je vous dirai : "O mon être,

Portez mieux ce destin fatal ;

Peut-être il nous reste à connaître

Quelque amour qui fera plus mal…"

                                                                       (extrait) Les éblouissements.

 

 

            Tout ce qui vient d'elle, et tout ce qui est elle est célèbre : la virtuosité de son verbe, ses rendez-vous qui ne sont jamais à l'heure, le prestige du poète qu'elle se donne avec orgueil à haute voix.

 Elle suffit à meubler un salon, à animer une table. Elle séduit, elle s'impose, parle de politique, d'herbes, de fleurs, d'étoffes, d'Anatole France, d'un concert qu'elle à manqué, ou de sa jeunesse, ou de riens qui par elle deviennent tout.

 

            Elle arrive, la voici et soudain toute l'assistance se tait, on se tourne vers elle, on se hausse sur la pointe des pieds pour la mieux apercevoir.

 

            Une opulente chevelure noire, le nez fin et racé, les yeux immense au long regard… Elle est là, on la voit, on l'écoute : paroles, soupirs, sourires, entrecoupés de silences bouleversants auxquels chacun est suspendu.

 

Elle lève sa main ornée du saphir qu'elle affectionne et qui parle, elle aussi. Elle étonne, elle ravit, il n'y a qu'elle qui existe, jusqu'au moment où elle va se retirer, tard, le visage livide, les yeux marqués de l'empreinte de la fatigue, et le lendemain, elle sera celle dont on dira :

 anna couchée

La comtesse n'a pas quitté son lit, elle est morte, elle est mourante, elle me l'a téléphoné, j'entendais à peine sa voix, mais elle vient encore de composer un poème.

-         " Sous le masque de la fatigue, de la maladie, du labeur, de la misère de l'âme et du corps, la beauté mystérieuse transporte les sens dans un séjour suave autant que le sera l'éternel repos."

 

A un ami qui lui assure qu'elle deviendra une charmante vieille dame, elle répond indignée :

 

-         " Mais je ne le veux pas ! "

 

Du fond de son lit, elle dessine au pastel, des fleurs, des portraits, elle rêve, pense à ses souvenirs, à ses promenades avec Proust, à Léon Daudet amoureux d'elle, à Maurice Chevalier rencontré en 1921 qu'elle appelait son frère étrange.

Il lui est apparu comme l'homme le plus séduisant du monde et elle lui a écrit des dizaines de poèmes.

 

Tu m'apparus suave et ravissant

Composé par le miel, l'astre, la tubéreuse.

Plus que le suc des fleurs, j'ai révéré ton sang,

Ta grâce m'accablait et me rendait peureuse.

 

 

Elle lui lisait les poèmes qu'il lui inspirait. Il lui dit un jour :

 

-         " Ce ne sont pas des chansons pour moi."

 

Cet amour qu'elle a eu pour lui est demeuré sans espoir.

 

cocteau-par-man-Ray.jpgDepuis 1924, elle a noué avec Jean Cocteau une amitié fulgurante. Ils ont en commun la passion de la poésie, le don de la parole, la fascination de la mort qu'ils conjurent en en parlant sans cesse ; ils ont tous deux été élevés par une gouvernante allemande et, perdu leurs pères lorsqu'ils avaient dix ans.

Comme la vie d'Anna, leur amitié s'effiloche : Jean est pressé, Anna inattentive.

En 1926 elle écrit :

-         " La vie est le temps qu'on met à ne plus s'étonner de souffrir. De toutes les promesses de l'univers, la seule qui ne déçoive pas, la certitude du néant, vous attire, vous contente et vous parle."

 

Sur les photographies, cela ne l'empêche de sourire. Elle publie chaque mois dans "Vogue" une brève chronique pleine de gaieté et de sagesse.

Après des mois de quasi-réclusion, elle sort de nouveau. Le jeune Julien Green l'aperçoit dans un salon.

 

-         " Elle avait l'air d'une personne égarée dans une foule, ce jour là et, répondait à ceux qui lui adressaient la parole. Déjà, elle était ailleurs, et parce que je la devinais un peu au-delà de nous, j'avais été tenté de lui parler, mais que lui dire. Et je n'ai pas osé. Elle était entourée de monde et pourtant elle semblait toute seule. "

 

Anna aime à la folie la vie brillante dans les somptueux salons de Paris ; c'est pour elle une façon de s'évader de sa perpétuelle angoisse, une euphorie qu'elle sait précaire, mais qui lui permet ensuite, de mieux se retrouver. Elle n'est futile qu'en apparence.

 

En 1932, Anna se met à souffrir d'insomnies, de bourdonnements d'oreilles et de migraines ophtalmiques. Elle demande à un médecin.

 

-         " Otez-moi des oreilles cet océan de ferraille."

 

Le psychanalyste René Lafargue rend son verdict :

 

-         " Elle se détruit intérieurement."

 

En 1933, elle songe à composer de nouveaux poèmes, pourtant, elle ne peut plus écrire et la moindre conversation l'épuise.

 

-         " Aucun organe essentiel n'est atteint chez moi, et cependant je m'en vais. Je meurs de moi-même…"

 

Elle s'éteint le dimanche 30 avril à 15 heures à son domicile, 40 rue Scheffer. Elle à 57 ans. Elle repose vêtue de soie blanche, étendue au milieu de brassées de roses blanches sur le lit étroit où elle vient de passé la moitié de sa vie. C'est avec une de ces roses, que le prêtre, à défaut de buis, trace sur son corps figé dans la mort, le signe de la croix.

 

Anna de Noailles est encore une présence proche de nous par la beauté du mot Poésie.


Anna dans son salon

                                                  
                                                   Offrande

        

Mes livres, je les fis pour vous, ô jeunes hommes,

                        Et j’ai laissé dedans,

Comme font les enfants qui mordent dans des pommes,

                        La marque de mes dents.

 

J’ai laissé mes deux mains sur la page étalées,

                        Et, la tête en avant,

J’ai pleuré, comme pleure au milieu de l’allée

                        Un orage crevant.

 

Je vous  laisse, dans l’ombre amère de ce livre,

                                    Mon regard et mon front,

Et mon âme toujours ardente et toujours ivre

                                    Où vos mains traîneront.

 

Je vous laisse le clair soleil de mon visage,

                                   Ses millions de rais,

Et mon cœur faible et doux, qui eut tant de courage

                                   Pour ce qu’il désirait.

 

Je vous laisse ce cœur et toute son histoire,

                                   Et sa douceur de lin,

Et l’aube de ma joue, et la nuit bleue et noire

                                   Dont mes cheveux sont pleins.

 

Voyez comme vers vous, en robe misérable,

                                   Mon Destin est venu.

Les plus humbles errants, sur les plus tristes sables,

                                   N’ont pas les pieds si nus.

 

-   Et je vous laisse, avec son feuillage et ses roses,

Le chaud jardin verni

Dont je parlais toujours ; - et mon chagrin sans cause,

                                               Qui n’est jamais fini… 

 

                                                                                                                                         Hécate.

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Published by Hécate - dans Essais
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