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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 09:15

Carjat Arthur Rimbaud 1872

 

 

Rimbaud

1854 - 1891

 

 

 

 

 

Illuminé de soleil, entré en Enfer dans l’éblouissement nimbé de furibonde ambition, engendré de labeur, Rimbaud déploie ses ailes et s’aperçoit que ce miracle est une ombre où il se damne.

 

Avec Verlaine lorsqu’il s’enfuira dans la Babylone de Londres, il appellera à lui, à eux, l’absinthe et l’or des tourbes dans les pubs. Le fils du Soleil et le trébuchant de la Lune.

Londres est le dieu Baal, dans le brouillard mauvais il fera trop nuit pour distinguer qui est la Vierge folle, qui est l’Epoux infernal.

 

Verlaine en chapeau derby sur le quai de la gare a attendu Rimbaud à Paris.

 « Venez chère grande âme on vous attend. »

 

Verlaine s’est attardé dans les cafés, il ne verra Rimbaud qu’en rentrant chez lui. Il est là, le garçon d’un mètre soixante-quinze, les manches trop courtes sur des poignets osseux, des mains rouges de fraîcheur paysanne, tout vêtu de bleu sombre. L’air buté et sournois d’un échappé de pénitencier ou d’un animal traqué. Il pourrait mordre. Si jamais on osait lui gratter la tête, ce paquet de cheveux blonds, plaqué comme par un coup de vent entre les yeux clairs. Une flamme bleue comme le punch qui flambe. La prunelle fixe, large ainsi que celle d’un milan. Des étincelles métalliques comme autant de pointes d’or, scintillement d’astre. Le satin de la joue, la bouche un peu resserrée sur elle-même, honteuse de sa pulpe, presque enfantine, féminine. Des épaules de charretier. Et aux pieds des chaussettes tricotées à la main.

 

Pas de bagage, pas le moindre linge, rien qu’un cahier de poèmes sous le bras.

On ne voit que lui, dans ce salon où trônent, le piano Pleyel, le cabinet hollandais tapissé de miroirs.

-         Verlaine, c’est donc ici que tu habites ? Quand comprendra-tu que ta place n’est pas ici. Dans un palais d’Echatan ou un taudis…dans l’entrepôt d’un bateau, mais pas ici Saturnien !

Verlaine éprouve le besoin de relire la lettre reçue. Il est perplexe. Puis il monte, va à la chambre d’ami.

-          Vous faites bien de venir, j’allais appeler.

Rimbaud s’est déshabillé, les chaussettes à travers la chambre. Un torse pâle comme du lait. Il ne supporte pas le tableau accroché au mur.

-          ça me rappelle les lépreux de la piscine de Bethsabée !...

 

Verlaine grimpe sur une chaise. Stupéfait, il décroche le tableau, un aïeul de sa femme Mathilde Mauté de Fleurville.

Rimbaud continue de se dévêtir comme s’il était seul ou invisible. Qui est-il donc ? N’a-t-il jamais cessé d’être seul au monde ?

 rimbaud-verlaine-luc-albert-moreau

Le lendemain, c’est sa première absinthe avec Verlaine.

Il n’eût pas l’air tenté. Il s’est laissé faire. Il serre les dents. Il parle… De quoi ? Du latin, cette langue peut-être forgée… Il dit la lecture dérobée…associé à une activité interdite, criminelle…

 

Ses premières illuminations… Un livre à l’index… à cause d’un titre « Confession d’un enfant du siècle ». Puni, enfermé au grenier. Le délice, le délit… A peine besoin d’ouvrir les pages, les mots sortaient tout seuls…

Une bouffée de pipe. Une gorgée d’absinthe. Rimbaud avare de mot, à peine loquace dit : le poète qu’est-ce que c’est ? Un voleur de feu ! Il rapporte des découvertes de là-bas…

Un geste vague, par-delà de l’autre côté de la glace du café…

 

Chacun va aimer ce que l’autre écrit. Qui des deux détient la clé ? Celle des nébuleuses où s’incarne tout l’univers ; les portes s’ouvrirent et les vers poussèrent comme des arbres !

Ils furent l’un à l’autre, nus, dressés l’un l’autre se cherchant, les yeux morts de voyance, dans la cadence aveugle des corps. L’œil violet fut l’œillet violé dont ils se troublèrent… L’écriture de Rimbaud s’est embellie de ces étreintes dont sa faim était immense.

L’amour des corps quand il gagne l’âme affole. Dans une âme et dans un corps, on ne voit que le corps. Et dans les vers est-ce qu’on voit l’âme ?

Rimbaud a le cheveu en désordre, l’œil bleu pâle qui ne regarde pas, il voit. Il est clair comme le jour.

Mais peut-être qu’il contemple déjà la Nuit, ses astres et son désastre à venir.

L’ovale est angélique de passion violente.

 

Il regarde la Grande Ourse le soir dans les rues de Paris.

 

Avec un appareil photographique venu à grands frais de Lyon, Carjat a fixé son visage. Et encore aujourd’hui Rimbaud nous voit sans avoir besoin de nous regarder, ni de nous reconnaître.

 

Plus d’un se reconnaît en lui, et plus qu’il ne faut ! Et combien à s’embarquer sur son bateau ivre n’en reviendront jamais !...

Illuminés pour toujours, irradiés et barbares, certains le suivent ainsi en traversant l’Enfer avec la Beauté assise sur leur genoux.

Et le poison est sans antidote.

 

« Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce.

J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J’ai appelé les fléaux, pour m’étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été  mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie. »

 

Certaines saisons n’en finissent pas. Et l’Enfer, quand on est en Enfer a figure d’Eternité !

 Quand on sait que l’Eternité n’est qu’un temps très long, la relativité du malheur n’est que dans la brutale réalité.

Peu d’écrivains ont été autant que Rimbaud passionnés de se connaître, de se définir, de vouloir se transformer et devenir un autre homme par la connaissance de soi.

 

Ô cette pureté inimitable, ces triomphes, ces emportements, ces brisements.

Lui qui a tout traversé, tout connu, le viol même, on le murmure, et la prostitution aussi.

Qu’a-t-on fait de ce désir d’amour, cette vocation et les tendresses profondes, lui qui a subi l’attentat métaphysique de l’enfance ?

 

Comment a-t-il survécu, obligé à l’atroce scepticisme, à l’agressivité, au désarroi, privé trop tôt d’une confiance dont il avait une soif et un besoin démesuré ?

Comment ? Y a-t-il une réponse ?

 

… La vie est la farce à mener par tous…

…Tarir toutes les urnes…

…Je croyais à tous les enchantements…

…Je veux être poète et je travaille à me rendre voyant.

Vous ne comprendrez pas tout, et je ne saurais vous expliquer.

Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens…

 

Rimbaud ne cesse de survivre. Tentative atroce et pathétique.

La magie rimbaldienne, cette intense lumière frisante qui arrache leur épiderme aux choses confère à Verlaine un état d’hypnose. Rimbaud prétend avoir trouvé quelque chose comme la clé de l’amour et même dévoiler tous les mystères, il connaît les puits de magie et il est passé maître en fantasmagorie.

 

verlaineVerlaine admire, s’enthousiasme, mais il manque de force pour les formules que cherche Rimbaud fiévreusement et réclame sur le champ comme une mandragore.

 

Verlaine est plein de cauchemars, de chagrins vagues. Verlaine se sent comme aimanté par la nécessité du malheur.

Malentendu d’autant douloureux que malgré tout Verlaine aime de plus en plus Rimbaud. Rimbaud semblera aimer de moins en moins en Verlaine le disciple geignard et rabâcheur.

 

Autrefois – est-ce déjà si loin ? – ils avaient communié dans les idées et les mots.

Verlaine mêle déjà au plus intime de leurs caresses, des hantises chrétiennes, d’incubat et de succubat. « Je suis élu, je suis damné ! »

 

Dramatique solitude de Rimbaud. Il est hors du monde. Vouloir changer le monde, sans cesser d’aimer le monde, c’est se tenir mal, vraiment trop mal. Quel dénuement dans ce cri ! Être au monde et n’y être pas, comme caché.

 

Verlaine fut le seul ami, le seul à le connaître vraiment. Verlaine ne reniera jamais Rimbaud. Malgré les tourments qu’ils s’étaient infligés, et peut-être à cause d’eux,  Verlaine et Rimbaud restèrent marqués l’un par l’autre.

 

« Resonge à ce que tu étais avant de me connaître » avait écrit en 1873 Arthur à Verlaine pour qu’il lui revienne. Verlaine cherchait en Rimbaud un double fétichisme : celui du mauvais Ange…et celui du Tigre souverain. C’est à l’Initié qu’il se plaint, c’est d’abord le Tigre qui répond, exige.

Demander c’est s’engager pour Rimbaud. Rimbaud est dans la ferveur, Verlaine est dans l’imperméabilité au bonheur ou à sa dénaturation.

Verlaine invoque inlassablement le souvenir et Rimbaud ne parle que de son avenir.

 

«  La vraie vie est ailleurs… »

 

Et de l’absence et du silence de Rimbaud le nomade, le marchand, le trafiquant d’armes, pourquoi s’interroger ? Devenu la proie du réel, écrire, c’est écrire des lettres d’affaires, des lettres aux siens, sa mère, sa sœur Isabelle.

 

Lettres envoyées d’Aden ou de Harar où abonde l’ennui.

 

Rimbaud in Harar« Je continue à me déplaire fort dans cette région de l’Afrique. Le climat est grincheux et abrutissant et les conditions d’existence généralement absurde aussi… … Je suis très occupé, mais ennuyé… … Le plus triste n’est par encore là. Il est dans la crainte de devenir peu à peu soi-même, isolé qu’on est et éloigné de toute société intelligente. » (Harar 4 août 1880)

 

Ne pouvant s’évader du réel il vit dans l’absence.

 

Infernale douleur enfin : « Je vous écrit de Marseille en France. On m’a coupé la jambe il y six jours » écrit-il au gouverneur de Harar. A sa sœur, il écrit : « Pour moi, je ne fais que pleurer jour et nuit, je suis un homme mort, je suis estropié pour toute ma vie ! Pourquoi donc existons-nous ? »

 

Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les déserts, les rivières et les mers ?...

 

En 1873 il avait écrit, dans  Une saison en Enfer.

«  Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde…

 

     Ô saisons, ô châteaux !

         Quelle âme sans défauts ?...

         L’heure de sa fuite, hélas !

         Sera l’heure du trépas.

                   Ô saisons, ô châteaux !

 

         Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté ! »

 

A l’hôpital de la Conception de Marseille le 10 novembre 1891, Rimbaud achevait son aventure terrestre de Voyant.

 

 

A lire autour de Rimbaud : Alain Borer, Yves Bonnefoy, Roger Munier, Pierre Michon, Françoise d’Eaubonne, Françoise Lalande, Pierre Brunel.

 

 

                                                                                                              Hécate

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 17:45

JohnKeats1819 hires

  

 

  

John Keats

 

 

  

  

  

Je ne puis exister sans poésie disait celui qui traversant le Jardin de la Vie disparut de ce monde comme une étoile filante. Tout à la conscience de sa condition mortelle, le cœur étreint par la fiévreuse ardeur de joindre l’impossible Gloire à la gloire d’aimer, Keats nous a donné les radieux élans de ses vers, ses chants mélodieux son souffle éperdu de vitalité insaisissable quand bien même chancelant vers l’inévitable agonie, encore intrépide quoique épuisé, il cueillait les fleurs de la Beauté éphémère en un bouquet à jamais impérissable !

  

 

                        « Mon esprit inquiet ne supporterait jamais

                        De couver si longtemps une volupté,

                        S’il n’épiait, quoique craintivement

                        Une espérance derrière l’ombre d’un rêve. »

                                                                       (Endymion)

 

Il a vingt trois ans lorsque parait « Endymion » en 1818, hors du cercle de ses amis, nul ne le connaît. Il n’a plus qu’à peine trois ans à vivre !...

 

            John Keats vient au monde le 31 octobre 1795 dans la banlieue de Londres. Apprenti apothicaire à l’âge de quinze ans, à vingt ans il décide de se consacrer à la poésie.

            Le comportement de Keats, tour à tour insolent ou intensément effacé de son identité, drapé dans la chair de ses mots est jugé sévèrement par la société puritaine d’alors.

 

(Les lecteurs se choqueront de ses lettres publiées en 1878.)

 

fanny brawneLe 11 octobre 1818 il fait la connaissance de Fanny Brawne dont il s’éprend. Durant les deux années de cette passion, il va lui écrire trente sept lettres, tour à tour tendres, ardentes où le tourment amoureux qui l’assaille s’exprime avec le lyrisme fervent d’une âme exigeante qui alterne avec une sincérité bouleversante qui ne sait feindre.

 

            Le 1er juillet 1819 :

 

« Dites, mon amour, s’il n’est pas très cruel à vous de m’avoir ainsi pris dans vos filets, d’avoir détruit ma liberté. L’avouerez-vous dans la lettre que vous devez sur – le – champ m’écrire et où vous devez par tous les moyens me consoler ; qu’elle soit aussi envoûtante qu’une bouffée de pavot et me fasse tourner la tête ; tracez les mots les plus doux et baisez-les que je puisse du moins peser mes lèvres là où les vôtres ont été… »

 

Le 8 juillet 1819 :

 

« Votre lettre m’a empli d’une joie immense, de celle que vous seule au monde êtes en mesure de me procurer ; je suis même presque stupéfait de constater l’emprise qu’une personne absente peut exercer sur mes sens. Lors même que je ne pense pas à vous, votre influence parvient jusqu’à moi et m’attendrit… !

Je n’ai jamais connu un amour de la sorte que vous m’avez fait connaître ; je n’y croyais pas ; mon imagination le redoutait, de peur d’être consumé. »

 

 

Keats sait son infortune et son mariage sans issue. Il travaille à sa poésie et ne leurre point Fanny.

 

« N’oubliez pas que je n’ai eu aucun loisir pour songer à vous, cela vaut peut-être mieux ainsi ; je n’aurais guère pu supporter la foule des jalousies qui m’assaillaient si profondément au cœur de mes préoccupations imaginaires »…

« Je survole des yeux cette page cruellement dépourvue de paroles galantes et courtoises ; je n’y peux rien, je ne suis ni préposé aux discours d’usage ni Roméo – prêcheur…

Pourtant, je vous en conjure, réfléchissez-y à deux fois et demandez-vous s’il ne vaut pas mieux que je vous expose mes sentiments plutôt que de vous témoigner une passion factice ; et puis vous me perceriez à jour, il serait vain de vouloir vous tromper…

Vous dites que je peux faire comme bon me semble… en mon âme et conscience, voilà qui me paraît impossible. Mes liquidités sont à cette heure taries, pour quelque temps, je le crains ; tout argent que je dépense ajoute à mes dettes. »

 

Vains efforts que de renoncer à celle qu’il aime et dont il est aimé, même si le doute l’effleure. Fanny a dix-huit ans, elle n’est pas exempte de coquetteries… ce dont il souffre cruellement.

 

Le 13 octobre 1819 il lui écrit :

 

« Je n’existe pas sans vous ; je suis oublieux de tout sauf du moment où je vous retrouverai ; ma vie semble s’interrompre net à cet endroit ; je ne vois pas plus loin. Vous m’occupez tout entier. J’ai présentement la sensation de disparaître ; je serais profondément malheureux sans l’espoir de vous revoir bientôt. Songer que je pourrais être loin de vous m’effraie. Fanny, ma douce, ton cœur changera – t – il  jamais ? Mon amour, ce cœur changera – t – il ? J’éprouve en cet instant un amour sans borne ; votre billet vient tout juste d’arriver ; je ne peux être plus heureux loin de vous, cela est plus précieux qu’un galion de perles. Ne me menacez pas, même pour plaisanter… mon amour est égoïste ; sans toi je ne respire plus. 

                                                                                                                      Tout à toi. »

 

 

 

John Keats possède un diplôme d’apothicaire, de médecin et de chirurgien, aussi est-il sans illusion sur le mal qui après avoir emporté sa mère et son frère Tom, va s’abattre sur lui. Dès le 18 août 1818, il commence à souffrir d’un mal de gorge. Le 3 février 1820, il prend froid et crache du sang. Il sait que c’est là le premier signe de son arrêt de mort.

Et même si l’aile de la mort porte sur lui son ombre funeste, jamais elle ne ternit le resplendissant éclat de la Nature, l’ourlet d’écume de la mer, le murmure des ruisseaux, les pétales des fleurs odorantes où s’abreuvent ses vers au vol rapide frémissant du malheur qu’il sait venir le frapper !

 

« Vous devez croire, vous le croirez, il le faut, que je ne puisse rien dire rien penser de vous qui n’ait sa source dans l’amour qui depuis si longtemps fait ma joie et mon tourment. Le soir où je tombais malade, où un afflux de sang se produisit dans mes poumons si violement que je faillis suffoquer – Je vous assure que j’entrevis la possibilité de ne pas y survivre et qu’en cet instant ma seule pensée fut pour vous… mais j’attends avec impatience le printemps ainsi que la régularité de nos anciennes promenades. »

 photo keatshouse hampstead

  

Fanny Brawne refuse de rompre leurs fiançailles.

  

« Si je devais mourir, je n’aurais laissé aucune œuvre immortelle derrière moi ; rien dont le souvenir rendrait mes amis fiers ; pourtant j’ai révéré le principe de la beauté en toutes choses et, si j’en avais eu le temps, j’aurais fait en sorte qu’on se souvienne de moi. De telles pensées me traversaient à peine lorsque j’étais vaillant et que mon cœur ne battait que pour vous ; à présent toutes mes réflexions se partagent entre vous et cette (est-ce à moi de le dire ?) ultime infirmité des esprits nobles ».

 

« J’ai hâte de croire en l’immortalité. Je ne serai jamais capable de vous adresser un adieu définitif. »

 

« Je serai aussi patient envers la maladie et aussi confiant envers l’amour que je le puis

… … ….

V

 

Je ne puis voir quelles fleurs sont à mes pieds

Ni quel subtil encens hésite sur les branches,

Mais dans l'obscurité, infuses, je devine

Les senteurs que le mois saisonnier distribue

A l'herbe, et au buisson, aux sauvages fruitiers –

L'épine blanche et l'églantine des prairies ;

Aux violettes tôt flétries enfouies sous les feuilles ;

Et à la fille aînée de mai,

La rose musquée mi-close et gorgée de rosée,

Des mouches murmurant refuge aux soirs d'été.

 

VI

 

Dans l'obscur j'écoute; et je l'ai bien souvent,

M'éprenant à demi de l'apaisante Mort,

Nommée de noms plus doux dans mes rimes rêvant,

Pour qu'elle prenne en l'air mon souffle sans effort ;

Mourir plus que jamais voluptueux me semble,

Cesser d'être à minuit sans douleur aucune

Alors que tu répands ton âme au loin

Dans une telle extase !

Tu chanterais encore, et moi l'oreille vaine –

Pour ton haut requiem je ne serais que terre.

                           (Ode à un rossignol. Extrait

                                           Traduit par Fouad El – Etr)

 

 

Une nouvelle hémorragie en juin 1820. Il fait parvenir à Fanny son exemplaire de l’Enfer de Dante sur lequel est recopié le sonnet « Bright Star ».

En Août son mal empire. Il cède aux instances de son éditeur et de ses médecin qui craignent que le climat de l'Angleterre ne lui soit par trop néfaste.

 

« Je sens qu’il m’est presque impossible de partir en Italie ; le fait est que je ne peux vous quitter, que je ne connaîtrai le moindre instant de contentement que lorsqu’il plaira à la fortune de me laisser vivre avec vous pour de bon. Mais je ne veux continuer de la sorte. Une personne bien portante comme vous ne peut se représenter les horreurs qu’endurent des nerfs et un tempérament comme le mien… Je doute que ma santé s’améliore sensiblement tant que je serai séparé de vous. En dépit de tout cela, je suis peu disposé à vous voir ; je ne supporte plus les éclairs de lumière suivis du retour dans mes ténèbres… »

 

En septembre, un échange de portraits, de mèches de cheveux et de bagues scellent les adieux de Keats et de Fanny.

Joseph Severn, un ami connu alors que Keats étudiait au Guy’s Hospital l’accompagne ; hélas, le bateau sera immobilisé en quarantaine dans la baie de Naples, et Keats est tenté de mettre fin à ses jours tant l’épuisement l’accable.

Après une longue agonie, à onze heures du soir, le 23 février 1821, Keats expire dans les bras de son fidèle ami Severn. 

 

Sur sa tombe au cimetière protestant de Rome, est gravée l’épitaphe qu’il désirait :

 

Here lies one whose name was writ on water.

(Ci – gît celui dont le nom fut écrit sur l’onde.)

 

            De même il désirait que le porte – monnaie offert par sa sœur Fanny et la dernière lettre qu’il n’avait pas lue ainsi que celles de Fanny Brawne, non lues non plus, soient déposées dans son cercueil.

 

            Shelley apprenant la disparition de Keats en sa vingt sixième année est bouleversé et compose une admirable élégie où explose la foi panthéiste de son âme.

            En Août 1820, il avait offert à Keats de l’accueillir chez lui à Pise, mais sa proposition fut déclinée.

 

                                         « Il vit, s'éveille - Mort, tu es morte, et non lui ;

Ne pleurez pas sur Adonaïs. – Jeune Aurore,

Fais de ta rosée· une splendeur, car celui

                      Sur qui tu t'affligeais, ne t'abandonne point ;

                                           Cavernes et forêts, ne vous lamentez plus !

Ni vous, fleurs alanguies, fontaines; et toi, Air,

Qui jetais comme un voile de deuil ton écharpe

Sur notre Terre délaissée, découvre-la

Même .aux astres joyeux souriant à son désespoir.

 

 

Il n'est plus qu'un avec la Nature ; on entend

Sa voix dans toute sa musique, de la plainte

Du tonnerre, aux accents du doux chanteur des nuits ;

Il est une présence, à sentir et connaître

Dans l'ombre et la lumière, en l'herbe et le rocher,

Partout diffuse, où peut s'étendre ce Pouvoir

Qui a repris son être et le mêle au sien propre ;

Dont l'inlassable amour travaille l'univers,

Soutient ses fondements, et l'embrase par le sommet.

                                                                       (Percy Shelley

                                                                       Adonaïs, extrait)

         bright-star affiche  

 









            Autre hommage à John Keats, le film de Jane Campion, la cinéaste néo – zélandaise qui avec « Bright Star » a renoué les fils d’une histoire dont l’essence est encore toute entière palpitante à travers la Poésie de celui qui l’incarnait dans les vers qu’il jetait à la hâte  et sans effort la plupart du temps…

  

 

 

                     Brillante étoile ! que ne suis-je comme toi immuable –

Non seul dans la splendeur tout en haut de la nuit,

Observant, paupières éternelles ouvertes,

Comme de Nature le patient Ermite sans sommeil,

Les eaux mouvantes dans leur tâche rituelle

Purifier les rivages de l'homme sur la terre,

Ou fixant le nouveau léger masque jeté

De la neige sur les montagnes et les landes –

Non – mais toujours immuable, toujours inchangé,

Reposant sur le beau sein mûri de mon amour,

Sentir toujours son lent soulèvement,

Toujours en éveil dans un trouble doux,

Encore son souffle entendre, tendrement repris,

Et vivre ainsi toujours – ou défaillir dans la mort.

 

            (Bright Star !

John Keats

Traduit par Fouad El – Etr)

 

 Odes à un rossignol              Lettres à Fanny

 

 Hécate.

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19 juin 2010 6 19 /06 /juin /2010 20:58

El chocolate« Coplas »

poèmes de l’amour

andalou.

 

« Il n’y a pas, chez l’auteur anonyme de la copla, intention d’art. Il chante quand cela lui chante, se plaint quand il a peine, il mêle souvent l’amour avec la mort, rarement avec la joie. Il n’écrit pas, il donne son soupir au vent, et le vent le rapporte…

La copla pousse en andalousie. Elle est l’une des principales expressions de Cante flamenco ou Cante jondo. Elle est andalouse et gitane…»

                                                           (Guy Lévis Mano)

 Coplas

« Je voudrais être le tombeau

où tu seras enterrée,

pour te tenir dans mes bras

durant toute l’éternité. »

 

« Celui qui a grand peine

qu’il vienne se joindre à moi,

pour voir si pleurant le sang

il nous vient consolation.»

 

« Me dire à moi de t’oublier

c’est prêcher dans le désert,

c’est marteler un fer froid,

et causer avec les morts »

 

 

« Le cantaor, quand il chante, célèbre un rite solennel, il tire les vieilles essences dormantes et les lance au vent enveloppées dans sa voix… »

 

Ces mots sont ceux de Lorca, l’auteur des inoubliables poèmes du « Cante jondo » et du « Romancero gitan ». Il a dit aussi :

 

« La Peine est le seul personnage du romancero, la peine qui s’infiltre dans la moelle des os, dans la sève des arbres et qui n’a rien à voir avec la mélancolie ou la nostalgie ni avec aucune affliction ou maladie de l’âme qui est un sentiment plus céleste que terrestre : La Peine andalouse qui est une lutte de l’intelligence amoureuse avec le mystère qui l’entoure sans pouvoir la comprendre ».

 

            Je me souviens encore comment je me relevais la nuit pour aller coller mon oreille contre le haut - parleur d’un vieux poste de radio longtemps exilé sur le haut d’une armoire avec d’inouïes précautions, pour écouter ces voix âpres du Cante flamenco. La fureur paternelle me surprenant aurait mis fin à ces rendez-vous sacrés. J’en tremblais de crainte. J’y suis encore… Il me suffit de convoquer ma mémoire et j’entends le chant, il éclate, il descend au fond de mes entrailles foudroyées de solitude. Il feule, se brise, halète d’un souffle égaré et sans cesse retrouvé. Aye…

 

 le danseur des solitudes

           

 

 

 

  

 « … rytmes épandus, éperdus, suspendus comme perdus – mais toujours renoués toujours ressaisis » écrit Georges Didi-Huberman dans « Le danseur des solitudes ».

 

 

 

   

            J’avais sans le savoir trouvé une connivence dans ces voix harcelées par la morsure des accords de guitares, le sourd martèlement des talons : zapatéados forcenés, piétinements farouchement ritualisés.

            Cette connivence ne me quitterait plus…

 

            Des années plus tard, sous la plume du poète suédois Arthur Lundkvist, c’est la gitane Carmen Amaya qui surgit. Je n’avais d’elle qu’une coupure de presse jaunie, qui relatait son passage à Paris et comment, tout un palace résonnait du ronronnement de ses castagnettes d’ivoire ; et comment toute la tribu, dédaignant table et couverts d’argent, mangeait sur les tapis précieux. Celle que son père couvait du regard, qu’il appelait la Pharaona.carmenamayaflamenco

                       

                                       Carmen Amaya danse

 « Danseuse :

        Braise avivée par la tempête,

colombe qui a avalé un épervier.

                        Sans herbe ni mousse

         elle est un fourré de ronce que fouette le vent

avec des roses arrachées et des mèches de cheveux… »

 

Carmen Amaya, tour à tour dans le flot de ses volants amidonnés ou dans un habit masculin, campée comme un torero dans l’arène.

 

 

 

       « Ses lèvres sont sucées comme si la mort les baisait de l’intérieur,

                             les frêles peupliers de ses bras sont écorcés

                                                                       sans qu’ils saignent,

                                                et nulle trace de feuille non plus… »

                                                                   (Arthur Lundkvist)

 

            Danse, arrogance des profils, braise des regards, le duende déploie ses sortilèges. Les bras sont arcs de cathédrale au clair de lune, les mains dressent des croix, des calvaires, des deuils. Elles se tordent, implorant d’impossibles pardons. Effleurement, majesté, lenteur… Les reins se cambrent. Un châle glisse, silence frangé de soie. Volupté et douleur du sorcier amour…carmen amaya

            Zapateado enraciné qui délivre et enchaîne, qui empoigne le cœur, le corps, l’âme.

 

            Quand cesse la musique, comme tranchée au couteau, la Danse, statue ardente se fige, yeux clos ou hallucinés, mains ouvertes en un dernier geste d’offrande.

 

            Carmen Amaya tombait sur les genoux et d’une torsion des reins se relevait comme une flamme sur des braises.

 

            La Chunga dansait les pieds nus…

          

 

Il y a bien des années de cela maintenant, j’ai vu sous les boucles de sa chevelure, la fièvre au front de Mario Maya, possédé, habité par le démon de la danse, cet art mystérieux des gestes et des rythmes. Et il mêlait alors à ses pas, sa voix…

 

 

Celle de Rafaël Romero modulait un chant susurré, profond, fait pour la liturgie du silence. Picasso, Dali, Cocteau l’écoutaient…

 

« Viens ici, guérisseuse et soigne mon corps, je suis malade d’amour » paroles de la Petenera. Un chant, une légende, une femme qui revient séduire les hommes pour se venger d’avoir été autrefois abandonnée.

 

« Que Dieu m’envoie la mort, s’il veut bien me l’envoyer » phrase qui achève une plainte, sans une guitare, seulement scandée par le marteau sur l’enclume de la forge.

Mais rien n’est fixé, ni la durée, ni les mots. « Le langage populaire andalou est précisément le plus pur, c'est-à-dire le plus purement analphabète… L’homme cultivé par les lettres ne croit, n’entend, ne comprend rien au Cante jondo, au chant profond andalou : il ne voit que quelqu’un donnant de la voix et poussant parfois des cris. » (J. Bergamin)

 

Aguretas l’insoumis, de son timbre de bronze éraillé, peut tenir une dizaine de minutes la déchirure de son chant forgé de solitude, martelé de blessures.

            « Je ne sais plus qui j’étais

      Ni ne devrais être

     Je suis un tableau de tristesse

     Tombé du mur… »  (Martinete)

 

            « Est-il arrivé à Saint Jean de la Croix de fredonner ses poèmes dans sa cellule (sur le modèle des chants flamencos de prison, un style nommé carcelas ?) » George Didi-Huberman pose la question dans son essai consacré à Israel Galvan « Le danseur des solitudes ».

 

            Est-il possible d’écouter la voix de Guirao et celle de Vicente Pradal sans être bouleversé ?

 

            « Je me meurs de ne point mourir »…

 

            Tel l’épervier dans un ciel ardent s’élancent les beautés de « La nuit obscure ». A mon sens, c’est là la plus puissante composition de Vicente Pradal dont l’arrière grand-père fut l’instituteur de Lorca à Fuente Vaqueros ; des liens étroits unissaient les deux familles.

 

            « Dans la nuit nous sommes plus nus que jamais, car nous attendons ce moment, ce destin, toutes nos solitudes et nos peurs se réunissant pour se mettre à trembler, à bruire, à danser ensemble ».

(G. D. Huberman)

 

                        « Tu es mon premier amour ;

                        tu m’as appris à aimer ;

                        ne m’apprends pas à oublier,

                        je ne veux pas l’apprendre.

 

                        Si tu veux m’oublier,

       mieux vaut me tuer ;

       on prie pour les morts,

       non pour les oubliés. »

 

                                                                                            Hécate.

 

 

 

 

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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 21:13

Beranger par moreau de Tours Pierre Jean de BÉRANGER  

 

 

             Lorsque Pierre Jean de Béranger compose les paroles de cette chanson, peut-être repense-t-il aux jours où, accablé de pauvreté il vivait sous les toits du Boulevard Saint-Martin avec sa maîtresse et cousine Adélaïde.

 

 

 

 

« Sois-moi fidèle, ô pauvre habit que j’aime,
Ensemble nous devenons vieux,
Depuis dix ans je te brosse moi-même,
Et Socrate n’eut pas fait mieux.
Quand le sort à ta mince étoffe
Livrerait de nouveaux combats
Invite-moi, résiste en philosophe :
Mon vieil ami ne nous séparons pas.

Je me souviens, car j’ai bonne mémoire,
Du premier jour où je te mis :
C’était ma fête et, pour comble de gloire
Tu fus chanté par mes amis ;
Ton indigence qui m’honore
Ne m’a point banni de leurs bras ;
Tous ils sont prêts à nous fêter encore :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas !

À ton revers j’admire une reprise,
C’est encore un doux souvenir :
Feignant un soir, de fuir la tendre Lise,
Je sens sa main me retenir,
On te déchire, et cet outrage
Auprès d’elle, enchaîne mes pas.
Lisette a mis trois jours à tant d’ouvrage :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas !

T’ai-je imprégné des flots de musc et d’ambre
Qu’un fat exhale en se mirant ?
M’a-t-on jamais vu dans une anti-chambre
T’exposer au mépris d’un grand ?
Pour des rubans la France entière
Fut en proie à de longs débats ;
La fleur des champs brille à sa boutonnière :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas ! »

 

            C’est encore cette vie de bohème des jours quand même joyeux, qu’il évoque dans cette autre romance :

 

« Je viens revoir l’asile où ma jeunesse
De la misère a subit les leçons.
J’avais vingt ans, une folle maîtresse,
De francs amis et l’amour des chansons.
Bravant le monde et les sots, et les sages,
Sans avenir, riche de mon printemps,
Leste et joyeux, je montais six étages.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

Dans un grenier, point ne veux qu’on l’ignore.
Là fut mon lit bien chétif et bien dur ;
Là fut ma table : et je retrouve encore
Trois pieds d’un vers charbonné sur le mur.
Apparaissez, plaisirs de mon bel âge,
Que d’un coup d’aile a fustigé le Temps.
Vingt fois pour vous j’ai mis ma montre en gage.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

(…)

Quittons ce toit où ma raison s’enivre.
Oh ! Qu’ils sont loin, ces jours si regrettés !
J’échangerais ce qu’il me reste à vivre,
Contre un des mois qu’ici Dieu m’a comptés,
Pou rêver gloire, amour, plaisir, folie,
Pour dépenser sa vie en peu d’instants,
D’un long espoir pour la voir embellie.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans ! »

(1828) (Extrait de « Le grenier »)

 

            Béranger est le fils d’un homme aventurier et d’une mère volage qui l’abandonne. Béranger raconte :

 

« Dans ce pays plein d’or et de misère,
En l’an du Christ 1780
Chez un tailleur, mon pauvre vieux grand père
Moi, nouveau-né, sachez ce qui m’advint. »

 

            Béranger écrira des chansons et des poèmes qui encouragent à boire, mais il ne boira pas trop lui-même. Placé chez un orfèvre, puis un juge de paix, à douze ans, il devient apprenti typographe et se lie d’amitié avec le fils de l’imprimeur qui lui donne des leçons de grammaire et l’initie aux règles de la versification. Écrire en vers sont des banalités pour les jeunes gens du 19ème siècle !

            Béranger dévore tous les classiques de Racine à Voltaire. Son regret le plus vif est de ne pas savoir écrire le latin. Il s’en frappe la poitrine, le déplore !

             En 1837, Arago dans une discussion sur l’enseignement, clame : « Un poète dont tout le monde sait les vers par cœur, ce n’est pas monsieur de Lamartine, mais Béranger ! Eh ! bien, Béranger ne sait pas le latin ! »

          Il a dix-sept ans, quand il revient à Paris, sa ville natale. Son père le réclame. Après des complots avec les royalistes (il a même frisé la guillotine ce père !) il n’a pas hésité à se fabriquer une généalogie nobiliaire, se baptisant Jean-François de Béranger de Mersix !

             Notre poète, accepte en héritage la première particule, ce qui lui est reproché sous la restauration. Il sympathise avec les sans-culottes et lance à ses détracteurs :

 

« Hé quoi ! J’apprends que l’on critique le « de «  qui précède mon nom :
Êtes vous de noblesse antique ?
Moi noble ? Oh ! Vraiment non ! »

 

           Il ne déplore pas la mort de son père, homme inconstant et sans tendresse et écrit ainsi à un ami :

 

« Si vous me voyez tout en noir, c’est que je suis trop gai, sans trop savoir pourquoi ! »

   

           Béranger taquine la muse, fréquente les cabinets de lecture et les cabarets où celui qui est l’auteur d’un mauvais poème est impitoyablement condamné à cette suprême injure pour une compagnie dont la devise est celle-ci :

 

« Tous les méchants sont buveurs d’eau, c’est bien prouvé par le déluge ! »

 

           Béranger n’est ni ivrogne, ni libertin ; il est plutôt timide, même si son inspiration est d’abord galante, et quasi pornographique.

Des générations ont chanté dans les ateliers, les mariages, les soirées ses fameuses chansons coquines, dont, la plus célèbre « Ma grand-mère » comporte des sous-entendus à faire rougir les uns, sourire les autres :

 

« Ma grand-mère, un soir à sa fête,
Du vin pur ayant bu deux doigts,
Nous disait en branlant la tête :
Que d’amoureux j’eus autrefois !

Combien je regrette,
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !

(…) »

 

            Quand il rencontre la blonde Judith aux yeux bleus, Béranger est séduit. Elle est distinguée, discrète et chante à ravir. Il se met à vivre avec elle. Les vers, ni les chansons ne nourrissent les tourtereaux. La pauvreté les accable. Bonaparte ne goûte pas le grivois : les arts se doivent de servir l’armée.

            Béranger tente l’envoi de deux poèmes accompagné d’une lettre à Lucien Bonaparte !

 

- « Monsieur, vous qui protégez les Beaux-Arts, la poésie serait-elle moins heureuse auprès de vous ?... Je n’ai que 23 ans et j’ose me croire capable de faire mieux quand le joug de l’adversité ne pèsera plus sur moi... »

 

            Trois jours plus tard, il est convoqué et se présente vêtu d’un pauvre habit yvetot.jpgravaudé par Judith. Il va connaître douze années de répit. Il bénéficie d’un traitement qui lui permet, sans trop de tracas, de s’instruire et d’affiner sa lyre; mais il se voit contraint d’écrire des poèmes de circonstances qui louent le 18 Brumaire et le Concordat. Béranger connaît très vite la notoriété, car en quelques mois la France entière fredonne « Le Petit homme gris » et le « Roi d’Yvetot ». Il a trente-trois ans et dix milles exemplaires de ses chansons se vendent en dix jours.

 

            Même les illettrés connaissent par cœur ses textes, car ils se répètent dans la rue, au café, dans les ateliers et à la veillée dans les villages. « Je peux me passer d’imprimerie ! » écrit Béranger.

            En 1821, le voila condamné pour atteinte à la morale religieuse. Il n’est pas athée, mais il n’admet pas qu’on fasse du christianisme une arme politique. « Les deux sœurs de charité » scandalise, quand à la chanson du Bon Dieu, elle s’attaque à la personne même du Roi !

 

             Le procès de Béranger a lieu en cour d’assises. Le tout Paris est là et envahit le palais de justice. À cause de la foule trop immense, Béranger entre en sautant par la fenêtre et hurle :

 

« On ne peut commencer sans moi ! »

 

            Les avocats, les magistrats aussi quémandent des autographes. Toutefois Béranger n’échappe pas à la prison où il restera trois mois avec 500 francs d’amendes à payer. La prison est l’apothéose de sa consécration. Il est le poète national, le chantre de la liberté.

 

            De toute la France, il reçoit des victuailles : du foie gras du Périgord, des fromages de Brie, des cornichons de Touraine, du vin de Saumur et de Bourgogne. Sa seule inquiétude : celle de trop manger. Il ressort de prison, bedonnant, mais insoumis !

            Ses attaques de moins en moins déguisées contre la Monarchie et l’Église le font entrer vivant dans la légende. Ses nouvelles chansons se vendent en trois jours et la police ne parvient pas à les saisir ! En 1825, Béranger est de nouveau condamné. Cette fois, à neuf mois de prison et dix milles francs d’amendes. Une souscription publique est levée, l’amende est payée en quarante-huit heures et ses chansons interdites sont clandestinement diffusées à plus de cent milles exemplaires. Comme la première fois, la nourriture afflue de toutes les provinces.

 

BerangerLaForce« Comme je suis gâté ! Il ne me manque plus qu’un bon estomac ! » dit Béranger, qui voit défiler dans sa cellule toutes les célébrités d’alors pour le serrer dans leur bras, dont Lafayette, Chateaubriand, Victor Hugo, Alexandre Dumas.

            C’est à lui, que sera remis le drapeau tricolore qui remplacera définitivement le drapeau blanc. Mais Béranger refuse toute compromission et tout poste. Il s’en explique ainsi :

 

« La Révolution de Juillet a voulu faire ma fortune, je l’ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut être en mesure de résister. J’aurais pu avoir ma part à la distribution des emplois. Malheureusement, je n’ai pas l’amour des sinécures. »

 

            Béranger pense que la République idéale ne sera que pour l’an 2000 !

 

            Quand la révolution consommée, Béranger est convié aux Tuileries par Louis Philippe, il décline l’invitation, prétexte son âge. En réalité pour préserver son indépendance, Béranger choisit la solitude et la modestie. Il est de ceux que l’admiration fatigue et que la louange blesse. Généreux, discret, alors qu’il est peu fortuné, il fait libérer Rouget de l’Isle emprisonné pour dettes, car la « Marseillaise » ne l’a point enrichi. Béranger l’aidera jusqu’à sa mort.

À cinquante-trois ans, il écrit à un ami :

 

« Je vieillis beaucoup... le chansonnier est bien mort, seul survit un humble philosophe, un vieil ermite. »

 

            La GrenadiereEn 1836, il décide de s’installer en Touraine. Il loue la Grenadière à Saint-Cyr, où Balzac avait fait un bref séjour avec Mme de Berny. Non sans péripétie, il s’installe, après avoir surmonté l’épouvante de loger dans une habitation si célèbre. L’hiver cette année là est très rigoureux, et celui de l’année suivante plus encore.

             Béranger est dégoûté du jardinage. Il écrit :

 

« Il faut que vous sachiez qu’entre autre chose le Jardin de la France n’a que des fruits très médiocres. Ajoutez à cela l’entêtement des Tourangeaux à se croire les privilégiés de la création : de bonnes gens, du reste, tout fiers d’avoir produit Rabelais, moins compris ici, que partout ailleurs ! »

 

              Toutefois, le moindre rayon de soleil chasse la mélancolie de Béranger ; loin des aspirations politiques ou sociales, il chante en Touraine, le merle, la colombe et la tourterelle.

 

« Oiseaux, merci ! Rome fut sage
De vous consultez autrefois.
Je vais au prochain rivage,
Vivre en un coin, sous d’humbles toits.
Ici, vous qui du vieil ermite
Picoriez en paix les raisins,
S’il a des arbres pour voisins,
Venez charmer son nouveau gîte,
Oiseaux, adieux. Peuple heureux et chéri,
En vous créant, l’Éternel a souri. »

 

             C’est dans le regret de la Grenadière qu’il a écrit ces vers, car il quitte ces lieux pour s’installer rue Chanoineau. Judith avec l’âge devient revêche et percluse de rhumatismes. Le propriétaire prête la clef du jardin pour ses chats. Très vite, rien ne va plus, les chats de Judith prennent la clef des champs, elle en est très affectée. Béranger se contente de chanter à sa façon leur caprice.

 

« Tu réveilles ta maîtresse,
Minette, par tes longs cris.
Est-ce la faim qui te presse ?
Entends-tu quelque souris ?
Tu veux fuir de ma chambrette,
Pour courir je ne sais où.
Mia-mia-ou ! Que veut Minette ?
Mia-mia-ou ! C’est un matou.

(…) » (Extrait de « La chatte »)

 

            Béranger déménage donc encore une fois, rue du faubourg St Éloi (l’actuelle rue Jules Charpentier). Il y broie vite du noir. C’est à Tours qu’il entreprend d’écrire sa biographie qui ne sera publiée qu’après sa mort.

 

            Boulevard BerangerToutefois, c’est bien de son vivant, grâce à ses quatre années de séjour dans la ville de Tours, que le conseil municipal va décider en 1843 de nommer boulevard Béranger la partie du mail qui va à la barrière St Éloi. L’émoi d’une certaine partie de la population tourangelle n’approuve pas cet honneur rendu à un homme de son vivant !

Béranger est triste et désenchanté, le vieillissement lui pèse. C’est en Touraine qu’il écrit ces vers :

 

« Avec Dieu, bien souvent je cause,
Il m’écoute, et dans sa bonté,
Me répond toujours quelque chose
Qui, toujours me rend la gaîté.

Bien triste, un jour j’ose lui dire :
Je vois poindre mes soixante ans,
Des vers en moi le souffle expire,
De quelles fleurs parer le temps ?

Le vin rallume en nous la joie,
Mais bien que Dieu nous l’ait permis,
Que faire du peu qu’il m’envoie
Loin de tous mes bons vieux amis ?

Plus d’amour dans l’hiver de l’âge,
Mon cœur en vains soupirs se fond,
C’est le poisson qui toujours nage
Sous la glace d’un lac profond.

(…)

Oui le repos sur ce rivage
Voila, mon lot. Mais que le ciel
M’accorde un des plaisirs du sage :
Au pauvre ermite un peu de miel !

Dieu bon, avec toi ma tendresse
De tout mot pompeux se défend.
Dieu bon, pitié pour ma faiblesse,
Donne un jouet au vieil enfant ! »

 

            C’est alors qu’un amour comme il n’en a jamais connu va bouleverser Béranger à l’âge de soixante ans ! On a longtemps pensé qu’il n’avait pas connu les amères inquiétudes, les folies et le déchirement de l’amour. Ce n’est pas le démon de midi qui le frappe, mais un venu d’Angleterre. Sainte-Beuve fait, dans ses « Nouveaux Lundis » un récit de cet enivrant amour si tardif.

            Béranger voit fréquemment à Tours, deux dames anglaises. L’une est jeune et il s’aperçoit avec effroi qu’il s’en éprend comme jamais il ne l’a été dans toute sa vie.

 

             Bretonneau 3Il écrit à Bretonneau son médecin et son confident, que s’il quitte la Touraine, c’est sous le prétexte que sa compagne Judith s’ennuie loin de Paris.

 

            Il est difficile d’éluder cette mystérieuse histoire d’amour, car les avis sont contradictoires. Pourtant, s’installe une année bien énigmatique. Il part s’installer près de Vincennes dans un logis sous un nom d’emprunt. Une crise de solitude, ou plutôt une aventure amoureuse.

 

            Car Judith ne le rejoindra qu’une fois, qu’il sera de nouveau installé à Paris ; où cette fois, il va vraiment vieillir tristement ! Il est adulé, mais les flatteries les plus insensées ne le grisent pas. Il écrit :

 

« Ah ! Que les vieux
Sont ennuyeux !
Malgré moi j’en grossis l’espèce -
Ah ! Que les vieux sont ennuyeux !
Ne rien faire est ce qu’ils font mieux ! »

 Tours vue générale 1

            À soixante-dix ans, Béranger se complaît dans la mélancolie. Il regrette le bon vieux temps. Lucide, il pense que son nom ne lui survivra pas.

Sa santé devient chancelante et il en fait part à Bretonneau le grand médecin de Tours qui le fait suivre par ses illustres élèves, Velpeau et surtout Trousseau.

 

 

             Sa compagne Judith meurt en 1857. Béranger s’éteint trois mois plus tard.

            Afin d’éviter tout incident, le gouvernement impérial ordonne des funérailles nationales. Béranger repose au Père-Lachaise. Un médaillon de bronze fait par David d’Angers, représente son visage au front chauve, aux cheveux ramenés vers la joue, au visage imberbe. Sur une plaque, on lit cette inscription :

Béranger, Poète National
Né à Paris le 19 Août 1780
Mort le 16 Juillet 1857

 

Comme il l’avait toujours pensé, après sa disparition, peu à peu les chanteurs des rues abandonnèrent ses couplets et ses refrains sur la liberté et la patrie.

 

                                                                                                            Hécate

 

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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 22:02

poeUne nuit avec

Edgar Allan Poe

  { 2 }

« Tout ce que nous voyons ou paraissons n’est qu’un rêve dans un rêve »

(E. A. Poe)

La vie d’Edgar Allan n’avait été que de très longues et obsédantes fiançailles avec la Mort. Chaque chant un prélude funeste, chaque mélodie s’achevait en requiem.


           « La journée la plus heureuse – l’heure la plus heureuse

              Mon cœur endurci et brisé les a connues. »

 

-               On ne connaît de moi que des portraits de brocante regardés dans de mensongers faux jours…

La tristesse de sa voix portait au frisson.

-               Comment a-t-on pu jeter sur moi tant de honte !… Lorsque ma Virginia sombra dans la maladie nous étions démunis de tout… Comment a-t-on osé dire que j’aurais tenté d’assassiner ma bien-aimée épouse pour trouver l’inspiration du « Corbeau » !

L’affreuse jalousie de cet unique retentissant succès que j’eus. La seule gloire de ma brève existence !

        

Il s’était sans doute relevé, sa silhouette plus ténébreuse que le ciel l’occultait. Il s’était tourné vers la fenêtre. Etait-ce une hallucination, sa voix me parvenait caverneuse, déformé, étranglée.

         Un chat miaula plaintivement quelque part au dehors. Qu’en avait-il été de son union avec cette femme-enfant d’à peine 14ans (Edgar Allan en avait alors 26). Virginia était sa cousine, on lui reconnaissait de grands yeux de houri, un teint très mat, d’une parfaite pâleur.

 

         Un témoin de l’époque rapportait avoir vu la jeune femme secouée deVirginia Eliza Clemm Poe terribles frissons, enveloppée dans le grand manteau de son mari, avec un grand chat couché sur son sein. Le couple avait en leur logis une chatte noire nommée Catterina. (Edgar préférait les chats de cette couleur). Cette bête merveilleuse refusait toute nourriture en l’absence de son maître.

         Bien sournois de la part de l’entourage d’alors de vouloir confondre le chagrin de l’époux à l’âpre volupté de son aptitude supposée à la nécrophilie. L’engrenage des déductions horribles avait pesé lourdement sur les épaules du poète qui guettait les prémices tant redoutées de la métamorphose d’un corps ruiné. Etait-il facile d’échapper à l’hérédité aux tares de sang. Fils d’alcoolique, névrosé, doté d’une cérébralité obsessionnelle où s’était ajouté tout ce qu’on supposait : une absence douteuse de lucidité, à la limite de l’impuissance, une tendance à l’homosexualité décelée dans ses nouvelles. Marie Bonaparte qui s’était penchée sur son œuvre, n’avait fait que disséquer ses travers aux lumières de la psychanalyse naissante.

 

         La main du Malheur toujours le rattrapait inexorablement. Dans la Mort n’était-ce point l’avidité désespérée de la vie qu’il cherchait à retenir.

 

         Je n’avais pas allumé, cependant ma vue s’accoutumait si bien que je distinguais sans effort et de plus en plus nettement l’emplacement du mobilier tout comme sa silhouette sanglée de noir. Il n’y avait plus de séparation entre le réel et l’irréel. La densité de cette présence inexplicable, si elle m’emplissait de stupeur me semblait être la conséquence de quelques liens oubliés. Nous aurions pu être lié par une amitié ancienne. Son comportement était loin de m’être inconnu. C’est la particularité de certains songes.

 

         Aux abords de quelle frontière étions-nous cette nuit là ?

 

         Même si j’eus un léger tressaillement, je m’attendais au geste qu’il eut. Seul le bruit de son doigt heurtant l’huisserie de la fenêtre en fut la cause. Il s’amusait. Il avait été tant de fois sollicité à déclamer les strophe de son fameux poème au succès tapageur qu’il voulait sans doute parodier le coup de bec de l’oiseau plutonien qu’il en renouvelait l’attraction tout à coup par facétie me montrant comment il avait dans l’âme le goût de la mise en scène.

 

" Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, – murmurai-je, – qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela et rien de plus. »

 

Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, – et qu’ici on ne nommera jamais plus."... ...


 

Nous n’abordâmes point les dérèglements dont il fut la proie au sortir de son deuil ; épuisé, à demi fou à attendre, à redouter, à souhaiter la mort sans cesse reportée de Virginia (ce qu’il avait confié au seul ami qu’il eut de véritable) il s’était précipité dans des passions simultanées avec une telle fougue, que bientôt le scandale l’auréola. Il ne cessait de courtiser plusieurs femmes, leur écrivant des lettres presque semblables avec un égarement et une sincérité confondante ! Sa confusion était troublante et ardent son désir de se trouver une nouvelle compagne. Présenté à Annie Richmond, il oublia Jane Locke. La faille intime qui le rongeait faisait qu’il s’attachait ardemment à quiconque lui témoignait de l’affection ou même seulement de la gentillesse.

 

SarahHelenWhitman-Brown         Sa rencontre avec celle qu’on surnommait la Prophétesse de Providence, Helen Whitman l’agita. Drapée de voiles dans lesquels elle s’emmêlait, elle se targuait de communiquer avec l’au-delà et était d’une distraction éthérée. Se promenant ensemble dans un cimetière, il brigua sa main. De six ans son aînée, elle prétexta son refus par la fragilité de sa constitution.

 

« Ma très chère Helen, j’ai tant pressé votre lettre sur mes lèvres et l’ai tant baignée de larmes de joie ou d’un divin désespoir. J’ai pleuré pendant une longue, longue et hideuse nuit de désespoir. »


      «Pour être avec vous en cet instant - et pouvoir murmurer à votre oreille les émotions divines qui m'agitent - je renoncerai volontiers à ce monde et à tous les espoirs d'un autre, j'y renoncerai joyeusement.»
 

Ainsi écrivit-il à Annie Richmond avant d’avaler la moitié des deux onces de laudanum qu’il avait acheté, se réservant de prendre l’autre moitié lorsqu’elle accourrait après avoir lu une lettre qu’il voulut porter à la poste. Jamais la lettre ne fut expédiée ! La raison le quitta avant d’atteindre le bureau postal. Rien ne semblait apaiser sa peur. La mort qui apaise n’étant point dans ses conventions.

 

         Nous savions que les mots devenaient superflus par un accord tacite de nos pensées à cet instant. Il s’était tourné sur le côté et la blafarde clarté d’Astarté me dévoila ses yeux clairs brillants comme deux étoiles.

 Crâne corbeau chat gough poe

-         Mémorable  hiver que celui du Corbeau ! L’ascension du succès sur les ailes de l’oiseau plutonien. Le comble pour un volatile censé être de mauvais augure !...

 

         La renommée de son Corbeau avait fait sensation jusqu’en Angleterre. Elizabeth Barret  Barret à sa lecture avait ri. Un peu plus tard, elle lui avait adressé un courrier afin de narrer que des personnes étaient hantées par ce « Nevermore » lugubre, que des amis en subissaient la terreur, d’autres la musique… Et même l’une de ses connaissances qui avait le malheur de posséder un buste de Pallas n’osait plus le regarder le crépuscule venant !

         Edgar Allan émit un bref rire mi-plaisant mi-sarcastique. On disait toujours qu’il ne riait jamais.

 

-         Vous savez bien, les biographes écrivent n’importe quoi. Mes ossements eurent bien des tribulations !

Vingt six ans d’attente avant que me soit dédié un cénotaphe de granit et de marbre, un beau discours, et le Stabat Mater de Rossini. Une gerbe de camélia, de lys et de roses et un très remarqué grand Corbeau floral tressé de noires immortelles.

 

         Il marqua une pause, puis il reprit comme reporté à cette époque où l’on se pressait autour de lui.

 Edgar-Allen-Poe-j'étais le Corbeau





-        
Le noir est ma couleur. Je n’en ai jamais porté d’autre. Avec ce poème, dès que j’entrais dans un salon, pour tout le monde j’étais le Corbeau.

 







-        
Jamais plus…

 

Avais-je imaginé ce murmure ? Peut-être était-ce l’imminence de la séparation qui le soufflait ? Probablement un avertissement mystérieux distillé par l’heure avancée. La nuit glissait doucement vers l’aube comme une draperie tirée par une main invisible. J’avais toujours à portée de la mienne, près de mes stylos familiers, quelques plumes de mes chers corvidés. Obéissant  à une impulsion irréfléchie, je pris la plus grande, la plus belle, la plus noire, chatoyante comme du jais et la lui tendis…

 

                                                                                                                                               Hécate

... ... « Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou démon ! – hurlai-je en me redressant. – Rentre dans la tempête, retourne au rivage de la nuit plutonienne ; ne laisse pas ici une seule plume noire comme souvenir du mensonge que ton âme a proféré ; laisse ma solitude inviolée ; quitte ce buste au-dessus de ma porte ; arrache ton bec de mon cœur et précipite ton spectre loin de ma porte ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

 

Et le corbeau, immuable, est toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, – jamais plus !

 Maison du Corbeau

                                                                                                                                                                          


(Fin de la deuxième partie)

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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 21:37

poeUne nuit avec

Edgar Allan Poe

{ 1 } 

« Tout ce que nous voyons ou paraissons n’est qu’un rêve dans un rêve »

(E. A. Poe)

 

Dans la pénombre d’un rêve il est assez difficile de distinguer tout à fait un visage. Les rideaux n’étant qu’à demi tirés et par la fenêtre la lune dénudée part les mains effilées de quelques nuages intermittents et égarés éclairait celui-ci si curieusement que ses traits loin d’être précisés s’effaçaient dans une pâleur qu’on attribue généralement aux spectres.

         De la main, celui qui venait de m’apparaître et que j’avais de suite reconnu, lissait le tissu de sa longue redingote noire comme pour en chasser un froissement inopportun.

 

-         Les pages d’un livre sont bien moins confortables que les capitons d’un cercueil,  avait-il marmonné avec une raillerie qui sous-entendait une certaine rancœur. Il avait ajouté avec un sérieux qui n’aurait autorisé aucun sourire.

 
dessin d'Alastair pour la chute

-         Je suis comme Usher… Il ne vivait pas dans la maison Usher, lui et sa maison ne faisaient qu’un vous saisissez ?...

         Usher et sa maison ne pouvaient que disparaître ensemble. Je l’ai écrit. Je sais ce que j’ai écrit… Donc tant que mes livres ne disparaîtront pas, vous saisissez ?...

        

     L’ironie se glissait entre ses lèvres, elle y fleurissait subtilement en un suave relent de satisfaction amère et vindicative.

 

-       Mais vous êtes…commençai-je avec toute l’irréalité dans ma voix qu’obligeait l’insolite circonstance.

-       Mort ? fit-il. On le dit… Du moins on l’a écrit, noté, consigné à la date du 7 octobre 1849. D’une crise de delirium tremens. Les biographes racontent des inepties, ce sont des scélérats, ils inventent n’importe quoi pour récolter un peu de monnaie et avoir leur nom dans les journaux. On m’a odieusement calomnié !... Donc, tant que mes livres ne disparaîtront pas, vous saisissez ?...

 

Un feu sombre anima son regard, sa pâleur était plus frappante encore sous l’abondance de ses cheveux aussi noirs que sur ses portraits.

 

-         On m’a odieusement calomnié répéta-t-il.  Mon médecin, même lui, me soupçonnait de troubles nerveux gravissimes, d’être la proie de délires obscures et il affirmait qu’un seul verre d’alcool suffisait à me terrasser et transformait le gentleman de Virginie que je suis en galvaudeux quelconque !... Jamais je n’ai cru un instant aux regrets poignants qui dégoulinèrent dans les journaux après mes quatre à cinq jours de maladie aux conséquences que l’on sait. Trop d’insanités furent déversées sur ma personne à l’agonie.

Je suis totalement épuisé et las. Puis-je m’asseoir ?

 

     Un chuintement d’étoffe m’apprit qu’il n’avait point attendu d’acquiescement de ma part.

 

-         Annabelle Lee fut aussitôt publié dans sept périodiques, pas moins et vous savez qu’on a voulu y voir l’emblème de l’union du Sépulcre et du Royaume ?

         Il me sembla sentir passer sur mon front le souffle de son dédain plein de morgue.

 

                  « Toujours la lune luit et m’apporte les rêves

                            De la belle Annabelle Lee

                  Les étoiles s’élèvent et je sens la clarté

                            De ma belle Annabelle Lee

                  Aussi par les saisons de nuit, je m’étends aux côtés

                  De mon amour ! Mon amour, ma vie et ma promise

                            Dans sa tombe, ici près de la mer… »

 

         Il me semblait entendre une voix scander l’incantatoire poème…

         Tout se prêtait à l’illusion de l’impossible et le silence bruissait d’invisibles présences.

 

-               La mort est un défi imposé à l’homme, et la poésie a été pour moi un moyen de gagner ma vie. Le seul but légitime du vrai poème est la création de la beauté. Mes idées, je les revendique, doivent beaucoup à l’emprunt de la philosophie platonicienne. Je n’ai jamais fait que caricaturer le romantisme et j’avoue avoir plagié Byron en composant mon « Tamerlan », erreur de jeunesse… J’avais seize ans, j’étais amoureux d’Elmira qui en avait quinze et le soir de nos fenêtres nous agitions nos mouchoirs… Je laissais ma lampe d’agate allumée, ainsi elle savait reconnaître ma chambre dans la vaste maison de l’Andalou. Nous étions fiancés… Hélas, l’hiver 1826 je fus contraint de quitter Richmond et Elmira fut mariée l’année suivante. Elle ne s’est jamais reconnue dans cet épithalame discret.

« Je te vis le jour de tes noces

                  Quand te vint une brillante rougeur… »

Plus de vingt ans s’écoulèrent avant que le Destin nous remette en présence. Elle était veuve et j’osais prétendre à rêver de nouveau à notre union.

 

         Il eut comme un sursaut et il affermit son timbre.

 

-               La mort n’est pas la conclusion de la vie… J’ai jonglé beaucoup avec toutes ces idées dans l’air d’alors, le spiritisme et toutes ces fabulations autour des esprits, cette vague effrénée des romans gothiques.

C’est perceptible dans toute mon œuvre tout de même…aussi nettement que le mouvement de l’air agite ce voilage et suggère une animation d’outre – monde. Il y a une explication scientifique à tout phénomènes. Et si je suis toujours peu crédule aux histoires farfelues, c’est que j’en ai trop composées moi – même pour me laisser prendre à leur subterfuges, mais je crois à la toute puissance de l’Onirisme.

                            Ligeia ! Ligeia !

                            Ma belle Ligeia

                            Dont l’idée la plus discordante

                            Se résout en mélodie

                            Ah ! Ta volonté est-elle

                            D’être portée par les brises ?

 

         J’hésitais à l’interrompre de quelques questions redoutant qu’il ne s’éclipse aussi brusquement qu’il était venu. D. H. Laurence avait écrit que Ligeia est l’histoire d’un amour poussé jusqu’à l’excès , et mon adolescence s’était vautrée corps et âme dans ses nouvelles extraordinaires traduites par Baudelaire, fascinée par sa prose hantée de femmes toutes plus étrangement belles et plus évanescentes les unes que les autres ! Après l’inoubliable Ligeia luttant avec l’Ombre et dont les doigts transparents comme la cire caressaient toutes les féroces terreurs qu’inspirent l’approche de la Mort, il y avait, Rowena, Bérénice, Morella, Lenore, toutes ces irréprochables beautés promises à la fatalité, mère, épouse, fille, amante, sœur… Les songes que procurent l’opium généraient-ils tous de semblables créatures se fondant les unes aux autres, était-ce là le symptôme d’une addiction maladive irrépressible ?

 

-               Je sais ce que vous pensez… Toutes les élucubrations écrites à mon sujet laissent des empreintes… La réalité dépasse toutes les fictions. Gautier a dit que le 19ème siècle était celui du roman - charogne. Berlioz, un soir à Florence, croisant un convoi funéraire s’est complu à faire ouvrir un cercueil pour les délices de méditations douteuses. « - Si j’avais été seul je l’aurais embrassée » s’est-il vanté ensuite.

Poe son chat sur l'épaule
     Pour avoir été moi – même biographe d’un épisode de mon existence, je sais mieux que personne comment se forge l’envers d’une vérité…

J’ai prétendu être allé combattre les Turcs… Puis j’ai rectifié ma légende grecque, par une autre vérité en alléguant être allé jusqu’en Russie. Le mystère ennoblit la sordide nécessité ! Je n’ai jamais traversé l’océan à cette période…mon engagement dans l’armé fédérale, n’était qu’une fuite désespérée dans l’incognito d’une identité falsifiée. Passons…

« Et je désirai à demi être à nouveau de la race des hommes » ai-je écrit, et c’est plus ou moins vrai…à cette heure, sinon serai-je ici cette nuit ?

 

Edgar Allan Poe avais-je lu, possédait le don de créer la contagion de la nervosité. Et là, j’avais bien en face de moi une entité qui cherchait a imposer son état d’esprit, et le sien subissait maintes variations comme j’allais en avoir quelques aperçus.

 

-         Un conte est une chronique de sensation plutôt que de faits. J’ai écrit cela dans « Bérénice »… Mes biographes ont relatés que dans 54 de mes contes on relève 340 fois la couleur noire, 152 fois la couleur écarlate, 88 fois la couleur or. Sauf le blanc, les autres couleurs seraient pratiquement inexistantes.

 

Je l’entendis ricaner.

 

-         Dans « Le Masque de la Mort Rouge » vérifiez par vous – même et vous trouverez une chambre de couleur bleue, une autre de couleur verte et même une de teinte orange sans parler de celle qui succède à la blanche, la violette !!!

         Il n’y a rien d’extraordinaire dans mes contes, Baudelaire s’est trompé. Baudelaire cultivait son hystérie avec jouissance et terreur et moi je n’ai fait toute ma vie que lutter contre le démon de la perversité. Baudelaire affirmait que dans mes nouvelles il n’y avait jamais d’amour…

 

         Le silence qui tomba comme un couperet rehaussait l’accusation. Il la balaya très vite.

 

-         Savez-vous ce qui a été le plus extraordinaire dans toutes ces fariboles ?

 

Il jubilait. Soudain avec une excitation si croissante que les mots trébuchaient sur ses lèvres. Je ne pus même point placer, que le plus extraordinaire en l’occurrence était sa présence illustre, là au pied de ma couche d’où le sommeil s’envolait rejoindre les chimères.

Prodigue de gaieté il se lança dans une narration enflammée et effarée sur les excentricités d’un lecteur admiratif et fervent, qui dans les années 1930 s’était mis en tête de reconstituer le palais du Prince Prospero, comme si l’édification décrite emphatiquement dans « Le Masque de la Mort Rouge », aurait le pouvoir de conjurer sa neurasthénie.

 

-         Ce richissime new-yorkais n’avait point lésiné. Tout y était ! les sept salles, l’immense horloge d’ébène symbole de l’heure fatale et même les tentures de velours noir !.. Moi qui dans une lettre écrivais vivre sans cesse dans la rêverie du futur, que n’avais-je prévu dans mes plus audacieux canulars de journaliste à sensation un tel prodige !.. Il est vrai que je n’aurais pu en jouir de mon vivant…

 

L’auteur des fameuses chroniques de Gotham perdit son animation.

Un nuage plus épais voila subitement l’éclat de la lune et le blême visage de mon visiteur se trouva masqué d’ombre. N’avait-il point toujours vécu masqué. Le jeu n’était-il pas devenu sa seconde nature ?

 

Elizabeth Arnold Hopkins Poe mère d'edgarJe pensai à l’enfant qu’on avait trouvé dans la chambre de sa mère morte. Depuis combien de jours, gisait-elle ainsi, cette jeune femme de 24 ans qui chaque soir sur la scène vivait et mourrait, tour à tour Ophélie ou Juliette ? Combien de fois le petit Edgar avait-il guetté un possible réveil, cherchant une lueur de vie sous les paupières demi closes de la morte. Sa première morte…

 

Il avait été retrouvé dans un état de stupeur dû à ce qu’on l’avait nourri de pain trempé de genièvre. Et quelques jours plus tard, comme si un malheur ne suffisait pas, le théâtre de Richmond avait pris feu dans la nuit de Noël. Les acteurs de la troupe ambulante avaient alors abandonné les orphelins…

 

-         Je n’ai rien oublié…dit-il et rien n’était plus étrange que cette voix désincarnée en écho à mes pensées mais rien ne pouvait plus m’étonner.

-         Je ne suis pas né deux fois comme on le prétend. Trois ans plus tard je suis devenu ce petit fat, choyé dont tous les caprices furent encouragés. On m’a adopté. Je suis devenu Edgar Allan. A six ans je savais lire, dessiner, chanter, réciter des vers. Tout le contraire du dénuement total dans lequel la perte de ma mère m’avait plongé. Cette trêve heureuse, les excès auxquels je fus livré ne devaient, ne pouvaient durer longtemps.

 

Les quelques temps où je fus en Angleterre furent déterminants. C’était vraiment un lieu comme on en voit en rêve. Tout ce que j’ai décrit dans « William Wilson » est authentique. Dans les ormes vénérables, les corbeaux remplaçaient les mouettes et les albatros de Richmond. Cette demeure ancienne et immense, vingt ans plus tard me hantait encore. J’y appris un peu de français, du latin, de l’histoire et beaucoup de littérature…

                                 

                                                                                                                                                                                       Hécate
(Fin de la première partie) 

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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 17:08
Cette publication est normalement temporaire et n'a pour but que de tenter de débloquer les problèmes d'administration et ceux des commentaires sur mon blog puisque l'hebergeur (OB) ne daigne pas répondre à mon courriel...

                    NOUVELLES DU JOUR ... (le 5 mars 2010)
OB m'a répondu aujourd'hui, il a trouvé ce qui bloquait internet
 explorer : un commentaire d'un blogueur qui a posté avec un
 code incompatible avec ce système d'exploitation.
 Ce commentaire supprimé lève donc l'inconvénient, mais dans
l'intervalle, cherchant à résoudre le problème, l'ordinateur a fini
 par débarquer chez le réparateur, car il est hélas HS !!!!
 Je mets cet avis depuis un matériel ne m'appartenant pas.
Les deux ordinateurs du logis sont chez le réparateur ...(sans commentaires... ) 
Merci à vous tous de votre aimable soutien .
A bientôt ,dès que possible.
                                         votre Hécate 

              SUITE...le 06 mars 
Mon ordinateur ne pourra pas être réparé au plus tôt avant 
 une semaine...
En attendant, un matériel prêté me permet de vous informer
 de cette nouvelle et de mes possibles visites chez vous plus ardues pour moi, peu adapté à son utilisation.
      Amitiés à vous tous .
                                 Hécate 
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22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 09:47

Anna-de-Noailles.JPG            ANNA DE NOAILLES
            L'EBLOUISSANTE…
                                     [ 2 ]






En 1903, c'est la rencontre avec Barrès, dandy, homme politique et écrivain. Elle a 27 ans, il en a 10 de plus. Ce sont deux tempéraments très opposés : Barrès passe pour un misanthrope, Anna apparaît comme une extravertie, sûre de son génie, de sa séduction, exprimant à merveille ce qui bouillonne en elle.

 

Barrès dit :

 

-         " Je ne désire pas que tu soit la plus belle de l'univers, je désire que tu sois ma sœur."

 

Barrès est comme elle obsédé de la mort, elle est présente dans ses écrits. Il a le goût de la volupté pour le périssable, ce piment des sensations. Il porte en lui, la hantise de l'échec et l'impatience de la gloire.

 

            Anna attaque Barrès sur ce nationalisme qui lui fait horreur. La discussion se prolonge, car ni Barrès, ni Anna ne désirent faire de concessions. La politique passionne les adversaires : moins ils sont d'accord, plus ils semblent se plaire.

 

            Barrès note :Barrés

 

-         " La bête de tristesse est rentrée dans sa niche, je me retrouve heureux comme un enfant. C'est un concert qui éclate, une pluie de fleurs qui tombe, un émerveillement dans mon âme. J'admire la vie, j'écarte la mort, je souhaite à tous le bonheur, l'univers à pris un sens…"

 

Et encore ceci, parlant d'Anna :

 

-         " Parfois elle est tout le sérail, elle s'enveloppe de soies la tête ; elle se pelotonne : quelle émotivité : éternelle Esther qui défaille sans cesse."

 

Anna écrit au cours du séjour de Barrès à Amphion :

 

-         " Nous étions l'un près de l'autre. Nous nous taisions. Nous n'avions rien à nous dire si grande était la communion de notre esprit."

 

Elle est toute à sa joie d'avoir trouvé, après une jeunesse bousculée, un homme dont "la silencieuse poésie" lui dit, avec un regard profond et triste.

 

-         " Ne vous efforcez à rien, taisons-nous, je vous entends."

 

Barrès aime les femmes, mais pas celles, que, logiquement il devrait aimer.

 Le retiennent, les éblouissantes, les dominatrices. Le voilà fasciné par la comtesse de Noailles.

Anna pour Barrès est la païenne, la sorcière, la Pythie, le fantôme trop vivant de sa rêverie. Elle est à la fois merveilleuse et désespérante.

 

Dans le recueil "Les vivants et les morts" un poème est inspiré de lui.

 

Nous n'avions plus besoin de parler, j'écoutais

Le rêve sillonner votre pensif visage ;

Vous étiez mon départ, mes haltes, mes voyages

Et tout ce que l'esprit conçoit quand il se tait.

…..

 

            En 1904, Anna visite l'Italie avec Barrès. Ils vont à Venise. Anna écrit :

 

café florian-         " Nous menons ici la vie de province, la vie vénitienne, au café Florian où nous nous installons matin et soir, tandis que va, vient, boit et fume la petite notoriété littéraire de Venise. Douceur et tristesse de voir vivre et vieillir dans cette plus belle ville du monde, des êtres faibles et studieux qu'écrase la beauté de la ville."

 

Cette année là, Barrès écrit dans ses cahiers :

-         " Première impression d'une certaine lassitude et d'une certaine mauvaise humeur… Cette volonté de se faire désirer par l'univers, c'est intéressant par le don d'expression qu'elle y joint, mais c'est l'imagination vaniteuse d'une jeune femme d'officier, et peut-être de toute Parisienne."

 

De retour à Paris, elle écrit dans une lettre.

 

-         " Il viendra à Paris demain, il verra bien que rien ne change en moi."

 

A ce moment là, Barrès note dans ses cahiers :

 

-         " Votre chant est pur et votre musique sûre, mais votre cœur…"

 

Quelques jours plus tard :

 

-         " Mon âme indestructible ne peut être détournée de votre âme, mais précisément vous colorez mon âme de la teinte qu'a votre âme chaque jour."

 

Anna écrit :

 

-         " Il n'aime pas les livres, ni les cœurs, ni les âmes, ni la musique, ni la vie, ni la mort, ni le monde…"

 

C'est très injuste : Barrès aime tout cela, mais à sa façon qui n'est pas celle d'Anna. De là, un malentendu se fait, plus profond que les précédents.

Ils se retrouvent pourtant encore avec joie, ils se promènent des après-midi entiers et il lui récite des pages du "Voyage de Sparte" qu'il écrit.

Dans un article paru dans le "Gaulois", il ne peut s'empêcher d'évoquer Anna :

 

-         " Quand elle nous apporte le vin des roses de l'Orient, nul ne veut clore nos frontières à cette enchanteresse de qui l'harmonie pénètrerait la pierre même d'un rempart."

 

Anna se lasse de tant d'empressement, elle avoue pourtant "crever de tendresse auprès de cet être torturé".

 

            Lorsque le 4 décembre 1923 Barrès a une crise cardiaque chez lui à Neuilly, le lendemain Anna dit :

 

-         " Notre amitié inexprimable est située dans une région de l'esprit qui conçoit l'éternité."

Elle consacre un bref poème à la disparition du seul homme dont elle ait jamais accepté la supériorité intellectuelle.

 

Vous êtes mort ce soir à l'heure où le jour cesse.

Ce fut soudain. La douce et terrible paresse

En vous envahissant ne vous a pas vaincu.

Rien ne vous a prédit la torpeur et la tombe.

Vous eûtes le sommeil. Moi je peine et je tombe,

Et la plus morte mort est d'avoir survécu…

 

(L'honneur de souffrir)

 

            Survivre : telle est sa hantise désormais. Survivre à ceux qui lui ont été chers lui paraît un sort pire que la mort. Et pourtant aucune espérance dans un quelconque au-delà ne l'anime.

 

Ils ont inventé l'âme afin que l'on abaisse

Le corps, unique lieu de rêve et de raison,

…..

Je refuse l'espoir, l'altitude, les ailes…

 

            A l'abbé Mugnier qui se précipite chez elle après avoir été se recueillir devant la dépouille de Barrès, elle confie :

 

-         " C'est une belle mort."

 

Elle ajoute :

 

-         " Il n'aimait que moi."

 

Elle n'ira pas aux obsèques nationales le 8 décembre. Entre 1923 et 1926, on relève qu'elle écrit 103 poèmes de deuil.

 

            Elle dit :

 

-         " Mon regard n'est plus que souterrain."

 

Jean Rostand, présence discrète, évoque un excès de la douleur. Elle se remet pourtant avec courage au travail. Elle multiplie les prépublications, comme si elle redoutait que la mort ne vienne la cueillir avant que ses poèmes ne soient rassemblés.

Ses familiers en témoignent, elle est capable d'être par instant drôle, sinon cocasse, comment elle a le pouvoir de passer du sérieux au plaisant, étincelante, vibrante, détendue, se forçant s'il est nécessaire mais sans le paraître, quitte à se replier ensuite sur sa fatigue d'être.

 

Ecoutons cette voix, ce cri longuement modulé, cette passion mise à nu, cette ferveur qui brûle pour renaître et nous faire croire à la vie plus forte que la mort.

 

C'est vrai, je me suis beaucoup plainte

De l'amer bonheur de mes jours,

De l'été avec ses jacinthes

Qui me brisait le cœur d'amour.

 

Je me suis plainte, âpre et pâlie,

De l'univers étincelant,

Et de cette mélancolie

Qui tombe, au soir, d'un rosier blanc.

……………

Mais maintenant bien autre chose

Tourmente ce cœur éploré ;

Je ramène sur moi les roses

Pour que mes bras soient déchirés ;

……………….

Dans toutes les grottes de larmes,

Dans des jardins chauds et glacés,

Et sur des routes de vacarme

Où vos deux pieds seront percés.

 

Je vous mènerai, chère vie,

Dans de si torrides étés,

Que vous crierez, inassouvie,

Et les genoux épouvantés.

 

Ma belle vie échevelée

Si sensible et fine de peau,

Vous serez roulée et foulée,

Vous serez en sang, en lambeaux,

 

Mais je vous dirai : "O mon être,

Portez mieux ce destin fatal ;

Peut-être il nous reste à connaître

Quelque amour qui fera plus mal…"

                                                                       (extrait) Les éblouissements.

 

 

            Tout ce qui vient d'elle, et tout ce qui est elle est célèbre : la virtuosité de son verbe, ses rendez-vous qui ne sont jamais à l'heure, le prestige du poète qu'elle se donne avec orgueil à haute voix.

 Elle suffit à meubler un salon, à animer une table. Elle séduit, elle s'impose, parle de politique, d'herbes, de fleurs, d'étoffes, d'Anatole France, d'un concert qu'elle à manqué, ou de sa jeunesse, ou de riens qui par elle deviennent tout.

 

            Elle arrive, la voici et soudain toute l'assistance se tait, on se tourne vers elle, on se hausse sur la pointe des pieds pour la mieux apercevoir.

 

            Une opulente chevelure noire, le nez fin et racé, les yeux immense au long regard… Elle est là, on la voit, on l'écoute : paroles, soupirs, sourires, entrecoupés de silences bouleversants auxquels chacun est suspendu.

 

Elle lève sa main ornée du saphir qu'elle affectionne et qui parle, elle aussi. Elle étonne, elle ravit, il n'y a qu'elle qui existe, jusqu'au moment où elle va se retirer, tard, le visage livide, les yeux marqués de l'empreinte de la fatigue, et le lendemain, elle sera celle dont on dira :

 anna couchée

La comtesse n'a pas quitté son lit, elle est morte, elle est mourante, elle me l'a téléphoné, j'entendais à peine sa voix, mais elle vient encore de composer un poème.

-         " Sous le masque de la fatigue, de la maladie, du labeur, de la misère de l'âme et du corps, la beauté mystérieuse transporte les sens dans un séjour suave autant que le sera l'éternel repos."

 

A un ami qui lui assure qu'elle deviendra une charmante vieille dame, elle répond indignée :

 

-         " Mais je ne le veux pas ! "

 

Du fond de son lit, elle dessine au pastel, des fleurs, des portraits, elle rêve, pense à ses souvenirs, à ses promenades avec Proust, à Léon Daudet amoureux d'elle, à Maurice Chevalier rencontré en 1921 qu'elle appelait son frère étrange.

Il lui est apparu comme l'homme le plus séduisant du monde et elle lui a écrit des dizaines de poèmes.

 

Tu m'apparus suave et ravissant

Composé par le miel, l'astre, la tubéreuse.

Plus que le suc des fleurs, j'ai révéré ton sang,

Ta grâce m'accablait et me rendait peureuse.

 

 

Elle lui lisait les poèmes qu'il lui inspirait. Il lui dit un jour :

 

-         " Ce ne sont pas des chansons pour moi."

 

Cet amour qu'elle a eu pour lui est demeuré sans espoir.

 

cocteau-par-man-Ray.jpgDepuis 1924, elle a noué avec Jean Cocteau une amitié fulgurante. Ils ont en commun la passion de la poésie, le don de la parole, la fascination de la mort qu'ils conjurent en en parlant sans cesse ; ils ont tous deux été élevés par une gouvernante allemande et, perdu leurs pères lorsqu'ils avaient dix ans.

Comme la vie d'Anna, leur amitié s'effiloche : Jean est pressé, Anna inattentive.

En 1926 elle écrit :

-         " La vie est le temps qu'on met à ne plus s'étonner de souffrir. De toutes les promesses de l'univers, la seule qui ne déçoive pas, la certitude du néant, vous attire, vous contente et vous parle."

 

Sur les photographies, cela ne l'empêche de sourire. Elle publie chaque mois dans "Vogue" une brève chronique pleine de gaieté et de sagesse.

Après des mois de quasi-réclusion, elle sort de nouveau. Le jeune Julien Green l'aperçoit dans un salon.

 

-         " Elle avait l'air d'une personne égarée dans une foule, ce jour là et, répondait à ceux qui lui adressaient la parole. Déjà, elle était ailleurs, et parce que je la devinais un peu au-delà de nous, j'avais été tenté de lui parler, mais que lui dire. Et je n'ai pas osé. Elle était entourée de monde et pourtant elle semblait toute seule. "

 

Anna aime à la folie la vie brillante dans les somptueux salons de Paris ; c'est pour elle une façon de s'évader de sa perpétuelle angoisse, une euphorie qu'elle sait précaire, mais qui lui permet ensuite, de mieux se retrouver. Elle n'est futile qu'en apparence.

 

En 1932, Anna se met à souffrir d'insomnies, de bourdonnements d'oreilles et de migraines ophtalmiques. Elle demande à un médecin.

 

-         " Otez-moi des oreilles cet océan de ferraille."

 

Le psychanalyste René Lafargue rend son verdict :

 

-         " Elle se détruit intérieurement."

 

En 1933, elle songe à composer de nouveaux poèmes, pourtant, elle ne peut plus écrire et la moindre conversation l'épuise.

 

-         " Aucun organe essentiel n'est atteint chez moi, et cependant je m'en vais. Je meurs de moi-même…"

 

Elle s'éteint le dimanche 30 avril à 15 heures à son domicile, 40 rue Scheffer. Elle à 57 ans. Elle repose vêtue de soie blanche, étendue au milieu de brassées de roses blanches sur le lit étroit où elle vient de passé la moitié de sa vie. C'est avec une de ces roses, que le prêtre, à défaut de buis, trace sur son corps figé dans la mort, le signe de la croix.

 

Anna de Noailles est encore une présence proche de nous par la beauté du mot Poésie.


Anna dans son salon

                                                  
                                                   Offrande

        

Mes livres, je les fis pour vous, ô jeunes hommes,

                        Et j’ai laissé dedans,

Comme font les enfants qui mordent dans des pommes,

                        La marque de mes dents.

 

J’ai laissé mes deux mains sur la page étalées,

                        Et, la tête en avant,

J’ai pleuré, comme pleure au milieu de l’allée

                        Un orage crevant.

 

Je vous  laisse, dans l’ombre amère de ce livre,

                                    Mon regard et mon front,

Et mon âme toujours ardente et toujours ivre

                                    Où vos mains traîneront.

 

Je vous laisse le clair soleil de mon visage,

                                   Ses millions de rais,

Et mon cœur faible et doux, qui eut tant de courage

                                   Pour ce qu’il désirait.

 

Je vous laisse ce cœur et toute son histoire,

                                   Et sa douceur de lin,

Et l’aube de ma joue, et la nuit bleue et noire

                                   Dont mes cheveux sont pleins.

 

Voyez comme vers vous, en robe misérable,

                                   Mon Destin est venu.

Les plus humbles errants, sur les plus tristes sables,

                                   N’ont pas les pieds si nus.

 

-   Et je vous laisse, avec son feuillage et ses roses,

Le chaud jardin verni

Dont je parlais toujours ; - et mon chagrin sans cause,

                                               Qui n’est jamais fini… 

 

                                                                                                                                         Hécate.

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22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 09:02

Anna portraitANNA DE NOAILLES

                L'EBLOUISSANTE...

                                                [ 1 ] 


            Est la femme la plus honorée de la 3° République, à 24 ans, elle est célèbre pour sa poésie, elle est de toutes les réceptions.

 

            Proust l'appelle "la femme - mage", Rilke "la petite déesse impétueuse", Colette parle de sa voix de bronze et d'argent ; Anatole France lui écrit " : - Vous êtes jeune comme la poésie grecque. Vous êtes ingénue et robuste". Et Clemenceau lui dit qu'elle ressemble à Bonaparte au Pont d'Arcole.

 

            Elle aime la nature et l'amitié. On n'en finit pas d'énumérer tous ceux qui l'ont approchée, des écrivains, des ministres, des musiciens, des peintres, des grands de ce monde aux artistes de music-hall.

 

            Elle est la première femme faite commandeur de la légion d'honneur, que Bergson lui remet le 15 février 1931.

 noaille par cocteau

            Ses obsèques en 1933 sont suivies par dix mille personnes.

-         " C'est un peu de radium qui entre sous terre" dira Marie Curie. Et Cocteau lui dessine une petite guirlande de mots.

-         "Je ferme les yeux. J'essaie, Anna, de revoir votre sourire."

 

Elle aimait, elle était aimée, elle écrivait pour qu'on ne l'oublie pas, et qu'on l'aime encore par delà la mort.

 

                      J'écris pour que le jour …

 


J'écris pour que le jour où je ne serai plus

On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu,

Et que mon livre porte à la foule future

Comme j'aimais la vie et l'heureuse Nature.

            …………

Et qu'un jeune homme, alors, lisant ce que j'écris,

Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,

Ayant tout oublié des épouses réelles,

M'accueille dans son âme et me préfère à elles …

                                                  ( L'ombre des jours. )

 

Anna naît à Paris le 15 novembre 1876. Elle est grecque par sa mère, roumaine par son père le prince Grégoire Brancovan – Basarab.

 

Dès qu'elle est en âge de comprendre les légendes, Grégoire lui explique celle des princes, ses prestigieux ancêtres. Ils apparaissent puissants et implacables, mais pourquoi l'un d'eux tient-il entre ses mains une colombe ?

 

            La petite Anna harcèle ses bonnes :

 - " Est-ce qu'une petite fille a le droit aussi de mettre une cercle d'or sur sa tête ? "

            Les bonnes ne savent que répondre. Il en faut plus pour décourager Anna. Elle insiste :

 

-         " Où est la couronne ? "

 

Les ancêtres du prince Grégoire en portaient tous une, pourquoi le prince n'en eut-il pas porté lui aussi ?

 

            Dès l'âge de cinq ans, elle commence à raconter des histoires à sa sœur Hélène et à son frère Constantin, des fables, des contes de fées qu'elle invente. Elle écrit ses premiers vers autour de neuf ans.

 

-         " Faire des vers, mais cela s'apprend en une heure ! A l'âge de huit ans, j'ai calqué sur deux strophes d'Alfred de Musset un petit poème que j'essayais de rendre correct."

 

Anna est une enfant anxieuse, plus attentive qu'il n'y paraît de prime abord à l'opinion des autres. La tendresse de ses parents ne lui suffit pas ; elle guette l'approbation et les encouragements de leurs amis, qui, heureusement ne la déçoivent jamais. Une indulgence amusée ne ferait pas l'affaire : il faut un éloge fondé et net.

 

Rachel Brancovan, la mère d'Anna, paraît dans l'ordinaire de la vie, une personne affable et douce, un peu dormante, comme on en voit beaucoup. Mais une âme explosive sommeille en elle. Dès qu'elle pose la main sur le clavier de son piano, elle est transfigurée !…

C'est pourtant toute une histoire que de l'amener à s'asseoir devant son instrument. Fernand Gregh rapporte qu'elle manque toujours de s'évanouir d'émotion et s'écrie.

 

-         " Non, pas aujourd'hui, je ne pourrai pas ! Ah ! Qu'elle torture ! Non, j'en mourrai, tâtez mes mains, sentez si elles sont froides ! "

 

Lorsqu'elle joue sa peur nerveuse se fond aux feux de son cœur artiste brûlant de cette flamme qu'elle transmet à sa fille. La princesse Rachel est une femme vive, primesautière, nerveuse, imaginaire, hardie et craintive.

            Anna pense qu'elle doit tout à sa mère : non seulement l'amour de la musique, mais aussi l'amour de la poésie.

            De nombreuses années plus tard, tandis que la princesse Rachel Brancovan quitte doucement la vie, Anna confie à sa mère mourante :

 

-         " Je suis issue toute entière du bois de ton piano."

 

Anna n'a que trois ans lorsqu'elle vient vivre dans l'hôtel de l'avenue Hoche. Elle y demeurera jusqu'à son mariage, et pourtant elle ne s'y sentira jamais tout à fait à son aise.

 

Entre l'Etoile et le parc Monceau s'étend le royaume du silence. Pas de voitures, pas d'omnibus, pas de magasins. C'est l'endroit le plus élégant de Paris.

 

De cette demeure de facture classique, sa mère Rachel en a fait une sorte de palais oriental, mélange de langueur et d'austérité : tentures fabuleuses, bronzes étranges, porcelaines, ivoires, glaces de Venise, de l'or partout, un faste éblouissant.

 

Anna a consacré quelques lignes au grand salon préféré de sa mère :

 

"Le salon le plus important de l'hôtel était habillé de peluches couleur de turquoise, meublé de canapés et de sièges dorés, et deux larges pianos y étalaient, côte à côte, le désert laqué de leurs reflets de palissandre, sous un haut palmier languissant."

 

Elle n'aime guère la salle à manger meublée en style Henri II :

 

"Le décor de cette pièce spacieuse me déplaisait par les tons heurtés de la peluche bleue des rideaux, voisinant avec des stores coulissés, d'un rouge de pavot, qu'égayait pourtant le soleil de midi."

 

Il y a aussi le petit salon algérien drapé de pourpre et d'or, et sa cheminée ornée d'une pendule d'onyx, d'un éléphant indien en émail cloisonné et d'un coffret de cristal incrusté de pierreries. Aux murs, il y a les portraits des enfants Brancovan peints par une amie de la maison.

La galerie des ancêtres hospodars, étroite et tapissée de vieux chêne noirci, double le salon sur toute sa longueur. Une grande baie vitrée l'éclaire à chaque bout.

 

La petite Anna à du mal à se passionner pour les étranges personnages des tableaux :

 

-         "Je sentais en les regardant que depuis des siècles je les avais quittés… Ce riche décor citadin me désolait de mélancolie."

 

noailles enfant par de gaigneronDe Paris, elle n'aime décidément pas grand chose ! Elle n'hésite pas à comparer la maison de ses parents à un mausolée, une sorte de cimetière surhaussé.

Elle n'aime ni le quartier de l'Etoile où les platanes sont rare, ni le parc Monceau, pas même la pittoresque Naumachie.

            Elevée par des gouvernantes, instruite par des précepteurs, elle voit trop souvent ses parents quitter la maison au moment où il lui faut se mettre au lit. Elle affirme :

 

            "L'enfance est une route ardue."

 

            Un jour une gouvernante l'emmène déjeuner dans un restaurant. Elle avise quelques clients qui lui paraissent très âgés à une table voisine et pose cette curieuse question :

 

-"Pourquoi leur donne -t-on à manger ?"

 

Priée de s'expliquer, elle déclare :

 

-" Il ne faut pas les nourrir, cela prolonge inutilement leur souffrance, il vaut mieux les laisser mourir en paix."

 

Pour Anna, la vieillesse est une disgrâce irrémédiable, elle ne peut imaginer que ceux qui en sont affligés puissent une seconde tenir à la vie. L'enfant, ce jour là, est sévèrement réprimandée. La gouvernante soupçonnée de favoriser l'éclosion d'une sensibilité exagérée est renvoyée.

 

    Anna est incapable de dissimuler sa tristesse. On la gave de gâteaux, de calepins et de chansons amusantes. Rien n'y fait : Anna est en proie à une véritable nausée. Elle sait alors que là "consolation par le divertissement" lui demeura à jamais étrangère. Et pourtant, au cours de sa vie, les divertissements ne lui manquèrent pas !

 

Elle n'a que dix ans, lorsque son père le prince Grégoire Brancovan meurt à l'âge de cinquante-huit ans, le 15 octobre 1886.

 

-"En entrant dans la pièce où ma mère se trouvait assise et comme figée, sans autre expression que celle de la stupeur et vêtue d'un noir opaque, je compris que mon père était mort. Mais je ne voulus pas le savoir. Je tins mes doigts contre mes oreilles pendant des heures, afin de ne pas entendre formuler ce que je n'ignorais plus."

 

    Les promenades sur les Champs –Elysées, les petits théâtres de Guignol, les boutiques de confiseries, la voiture aux chèvres ne suffisent pas à chasser la tristesse ; bientôt Anna refuse de se mêler aux autres enfants.

      Six mois durant, l'hôtel de l'avenue Hoche vit dans ce climat de deuil. Strictement vêtue de noir, Rachel Brancovan, porte lorsqu'elle sort se promener au bois de Boulogne, une épaisse voilette qui l'empêche de respirer à son aise.

 

    Une espèce de directeur de conscience, au zèle religieux sans défaillance ne la quitte pratiquement pas d'une semelle. Il lui parle, ainsi qu'aux enfants, de la mort et de l'au-delà. Il rapporte d'une librairie spécialisée, des livres mélancoliques. Anna lit un titre qui la frappe :

 

"Au ciel on se reconnaît".

 

Des mois durant, de nombreuses cérémonies religieuses rappellent le souvenir du défunt et ravivent le chagrin.

La mort du prince Brancovan a mit fin aux déjeuners dominicaux et autres festivités constituant l'essentiel de leur bonheur de vivre.

 

-         "La mort de mon père, en me séparant de cette vie de réceptions et de faste où une sorte de philosophie heureuse s'apparentait, d'une manière noble, aux orchestrations et aux quadrilles étourdissants d'Offenbach, me laissait languissante, et j'eus une peine extrême à continuer d'exister."

 

Anna songe sans cesse à son père, qui avait eu un si grand rôle dans l'éveil de sa vocation.

            Elle revoit les premières années de sa petite enfance, au bord du lac Leman, dans le chalet d'Amphion, où, assis sur le balcon, Grégoire de Brancovan boit du thé et récite des vers de Corneille ou de Racine.

 

            Cette jolie villa est un bouquet de fleurs posé sur le lac, dans le site le plus ravissant de cette côte féerique.

 

C'est l'image même du paradis pour Anna. Ce nom d'Amphion lui évoquera toujours l'endroit où elle a été le plus souvent et le plus longtemps heureuse !

 

            La véranda est fraîche tout le jour. Le soir, les trois enfants s'y blottissent sur des canapés recouverts de laine et de coussins turcs.

 

Anna est à la fois oppressée et accablée de bonheur.

 

            Elle se souviendra toute sa vie d'un certain été, où deux fois par jour au moins, un moment était consacré à la lecture du plus bouleversant poème des "Contemplations" de Victor Hugo,

"A Villequier".

 

-         "Au comble du désespoir, nous aussi nous portions le deuil de Léopoldine… Ainsi fus-je initiée poétiquement à la catastrophe et aux cruautés de la nature, dont je révérais les prodigues élans par les stances que Hugo dédiait à la disparition tragique de sa fille."

 

Elle a grandi à Amphion, sans jamais cesser de contempler le lac.

 

-   "Je dois tout à un jardin de Savoie et au double azur qui m'a ébloui depuis l'enfance. C'est là que l'univers m'a été révélé."

 

    Entre le ciel et le lac, entre la vie et la mort : deux néants, dont l'un est impalpable et l'autre glisse entre les doigts, à l'image d'un temps éternel, que rien ne peut retenir.

 Amphion-jardin votif

-      "J'avais la certitude d'être capable de marcher sur les flots. Parfois, au bord du lac Léman, quand la nappe tiède d'une eau bleue bordée d'écume m'invitait à la parcourir, j'ai vu se réduire si étroitement le lien qui nous retient à l'existence que je me suis sentie chanceler avec une préférence égale entre la vie et la mort."


    Quand elle écrit le poème de "L'ombre des jours" intitulé "Attendrissement", Anna se rappelle de tous ces chers moments que rien ne détruira à jamais.

 

Maison où j'ai passé tous les plus tendres mois

De mon aventureuse et frissonnante vie,

Mon rêve vous bâtit dans mon âme ravie,

Et voici qu'aujourd'hui je vous habite en moi !

 

 ..............

-    Rien n'est changé là-bas, mais j'ai changé moi-même.

Ce n'est plus qu'en rêvant que je revois encor

Ces beau soleils, venus de l'âme et du dehors,

Près de qui, comme un flot d'abeilles qui essaiment,

Mon plaisir tournoyait avec des ailes d'or ! …

( L'ombre des jours )

 

Sa mère la princesse Rachel trouve un moyen de rompre son deuil obsédant : elle décide de revoir son père Musurus Pacha retiré dans son palais de Constantinople. En outre, elle propose aussi de séjourner à Bucarest afin que Constantin et ses sœurs connaissent enfin le pays de leur père.

 

-         "Soudain la promesse du Bosphore fit renaître chez moi l'instinct du printemps, de la poésie, le délectable plaisir de plaire !"

 

Plaire ! Elle veut déjà plaire à des garçons, elle souhaite également plaire à des paysages, à des villes, à l'espace illimité !

 

Anna ne garde pas un souvenir très marquant de la Roumanie où elle est constamment malade, et dont elle voit peu de choses.

 

Et puis j'ai voyagé, petite fille encore

Dans ce pays doré, raisonneur et naïf

Je me souviens des jours sans fin, couleur d'aurore,

Des enfants nus, des bœufs, des murs blancs et des ifs.

 

(Le souvenir des aïeux)

"extrait"

[ Derniers vers ]

 constantinople 001

            A Constantinople, du palais de Musurus Pacha où domine le marbre bleu, la vue est superbe. Le regard porte jusqu'aux Eaux Douces d'Asie. Dans le palais, d'un confort relatif, le matin l'on déjeune de confitures de roses ou de bergamotes, puis l'on s'amuse.

 

            Anna prise de mélancolie, de rêverie, ressent un sentiment de solitude parmi des jeunes femmes qu'elle compare à des roses qui se fanent ! Ces jeunes femmes ne sont préoccupées que de deux choses : un élu rare à venir, et manger.

 

    Anna commet la folie d'avaler d'une traite 42 abricots. Il s'ensuit indigestion et fièvre. Elle met tout le reste de l'été à se remettre de cette indisposition. Triste, malade, éloignée de toute distraction, immobile dans son lit drapé d'une moustiquaire, elle écoute sa mère jouer du piano.

-         "Ah ! Pourquoi nous avait-on éloignés cette année des douceurs familières d'un lac en Savoie ! "

 Pierre-loti

Lors du retour sur le bateau, elle croise un officier de marine de 37 ans : Pierre Loti.

 

Lorsqu'elle le revoit quelques années plus tard, elle est violemment troublée, elle vient de lire "Pêcheur d'Islande", elle va sur ses dix huit ans, et, ô miracle, il la reconnaît.

 

-         "Quoi donc ! l'écrivain qui, par ses livres de génie, m'installait au paradis, avait distingué, plusieurs années auparavant, une petite fille en larmes qui, à force de souffrance sentimentale aspirait à l'anéantissement sur le pont d'un bateau turc !"

 

Celui qui va vraiment redonner le goût de vivre à Anna et à sa mère, c'est le pianiste Paderewski, la coqueluche des publics féminins de toutes les capitales de l'Europe centrale.

 

-         "Je vis une sorte d'archange aux cheveux roux, aux yeux bleus, purs, durs, examinateurs et défiants, tournés vers l'âme. Combien me plut immédiatement cette allure de vagabond de race noble et fière."

 

Anna oublie d'un coup tous les jeunes gens fugitivement admirés, et sa mère sort enfin de son deuil.

Et ce sont les premiers bals. Anna souvent souffrante, fatiguée, est étonnée de constater que la douleur peut, l'espace d'une soirée céder du terrain.

 

-         "Je passe toutes mes nuits en bals et soirées, et je dors tant bien que mal le jour ; c'est une désorganisation complète, affaiblissante à tous les points de vue, où réside le plaisir du monde.

    Plus moyen d'être à soi-même et à ses amis ; c'est payer bien cher, n'est-ce pas, une jolie valse, un danseur passable et un verre de champagne."

 

Elle rencontre le comte Mathieu de Noailles, un parti non dénué de prestige. C'est un garçon de belle allure, un mètre quatre-vingt-deux, blond aux yeux bleus : il la trouve terriblement attirante, elle le fascine. Ils ont les mêmes fréquentations, les mêmes préoccupations. Dans ce terreau idéal, s'épanouit ce que l'on nomme habituellement l'amour.

 

Sans doute, Anna n'est pas exactement le type de femme qu'il faut à Mathieu. Du côté d'Anna, Mathieu est-il bien l'idéal masculin de ses rêves d'adolescente ? Mais n'a-t-elle qu'un seul idéal ? L'amour l'intéresse bien plus que l'homme.

 Sans doute pressent-elle qu'aucun homme au monde ne lui apportera jamais le délicieux désordre de la passion. Elle songe déjà qu'il lui faudra connaître beaucoup d'hommes, les séduire, se les attacher. Cela seulement, lui apportera l'éblouissement.


    Le mariage a lieu le 18 août 1897. Plus de trois pages du registre des actes de l'état civil sont nécessaires pour énumérer les titres du jeune couple.

Sans se montrer totalement frigide, Anna ne sera jamais portée sur l'amour physique. Les étreintes la laissent insatisfaite. Elle leur préfère de loin les jeux de la séduction.

Elle met au monde un fils, Anne - Jules, le 18 septembre 1900. Un jour d'ardeur dans son enfance, elle avait souhaité un enfant né d'elle.

Fin de la première partie.
                                                                                                               Hécate.

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15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 15:34










Qui est donc
Barbey d’Aurevilly ?





Qui est donc Barbey d’Aurevilly ?

 

            Un écrivain qui n’eut pas un grand avenir, mais entre tous les gens de lettres de son époque, le plus étrange peut-être, le plus vivant à coup sur, le plus fantasque, le plus coquet d’originalité, feinte ou vraie.

 
            Il entre dans la vie par une porte spectaculaire !

            Jules Amédée Barbey d’Aurevilly  naît le 2 novembre 1808, le jour des morts, lors d’une partie de carte 10 mois après le mariage de ses parents, à St Sauveur le Vicomte dans la Manche. La mère de Jules, intelligente, mondaine est peu affectueuse avec lui. Elle aura quatre fils en quatre ans. Il ne manque pas de dire, en, homme qui a conjointement le culte et l’angoisse des souvenirs « Les spectres de la vie sont les souvenirs ».

 

            Barbey reconnaîtra posséder une mémoire infernale, hypertrophique et que très jeune, il a cherché dans l’écriture une soupape à certaines idées qui l’obsédaient et qu’il a, dans la création trouvé une diversion à un arrachement qui le faisait souffrir.

 

            Il se décrira lui-même dans une lettre adressé à son ami Trebutien comme un homme décrié pour les mœurs fougueuses de sa jeunesse, comme une espèce de fragment mêlée de foudre mêlée à de l’argile.

 

            Non sans raison, il se voit comme une espèce de phénix des inimitiés. Il n’accepte pas seulement de s’être fait des ennemis, il se targue d’en avoir ; le luxe de les braver, et de les mépriser calmement avec délices, comme un dandy toise la bêtise et sourit à l’envie.

 

            D’ailleurs il exprimera son ressenti ainsi :

« Ma parole faisait aux esprits médiocres, escarbouillés d’étonnement, absolument le même effet que mes gilets écarlates… Cela leur donnait des ophtalmies…des jalousies enragées. »

 

            Quelques années plus tard, il semble n’avoir pas varié car on trouve sous sa plume cette constatation :

 « Partout où je parais – à l’instant même – je trouve toute la bêtise humaine ; - une forte armée ! Debout et en bataille contre moi. »

 

            Evidemment si on se ravise aux déclarations du patelin Monsieur Ste Beuve :

« Monsieur Barbey d’Aurevilly est un homme d’esprit, mais un écrivain sans autorité… il est si compromettant que si j’étais bon catholique, je ne me féliciterais pas de l’avoir pour défenseur : ce ne sont pas des défenseurs, ce sont des souteneurs que pareille gens. Un fond d’infection de goût et de mœurs perce à travers tout ce brillant qu’il affecte et tous ces flots d’eau de senteur dont il s’inonde. Il a l’amour – propre puant, il l’a ridicule. Dans un temps où rien ne paraît plus ridicule, il a trouvé moyen de le redevenir. Un homme sensé rougirait de traverser Paris avec lui ; même en temps de carnaval ! »

 

            Barbey toute sa vie demeurera outrancièrement Jeune – France et il s’en glorifie. Il affiche, non seulement un choix de couleurs provocantes et propres à épater le bourgeois, mais encore un luxe de produits de beauté qui étonne l’œil autant que l’odorat. Goncourt exaspéré a noté d’une plume assassine :

 « A 67 ans, il apparaît comme un personnage de Byron, un Lara joué à Montparnasse…. Les conceptions esthétiques de Barbey, choquent le goût du jour. »

 

Mais qui est donc Barbey d’Aurevilly ?

            « Vous êtes un beau palais dans lequel il y a un labyrinthe »
lui dira dans un salon, Eugénie de Guérin. Formule saisissante, que Barbey a parfois retournée quand il la citait, mettant le palais dans le labyrinthe. N’a-t-il pas ajouté dans des écrits intimes « que ce palais était également un hypogée, et que dans son labyrinthe très souterrain mainte porte donnant sur le passé a été un jour condamnée par le taciturne châtelain, que bien des issues vers l’avenir, elles aussi, se sont éboulées… Ce ne sont point des images à plaisir. »

 

Qui est donc Barbey ?

 

            Tout d’abord un enfant mal aimé de sa mère, qui lui préfère ses trois frères. Il se voit laid, lui qui aura toute sa vie le culte de la beauté sous toutes ses formes.

« Une éducation compressive avait pesé sur moi sans me briser », écrira – t – il.

            Précoce sur le plan de la sensibilité et de l’écriture. Fier et passionné, solitaire aussi, révolté contre Dieu qui a permis la laideur.

 

            A douze ans, il discute spéculation et métaphysique avec son cousin de 19 ans. Et déjà il s’enflamme d’amour pour sa cousine et lui compose un ardent poème. Ce premier émoi est si intense qu’il ne pourra jamais l’oublier.

            Comme ses trois frères, Jules Barbey est confié à un précepteur en 1816, son admission dans une école militaire demandée par son père ayant été refusée. Ensuite, il semble qu’il poursuive ses études au collège de Valognes. Il habite alors chez son oncle, esprit hardi et vigoureux qui l’aide à se libérer de l’influence paternelle.

 

            A 21 ans, ce seront des études de droit à Caen. A 25 ans, il part pour Paris en dépit de l’opposition familiale. Il a hérité de son parrain. Il part donc quand même, avec l’idée d’être journaliste et écrivain. « Rien de ce qu’écrit Barbey n’est barbant ! » dit-il lui-même. Hélas… il brûle par dépit un volume de vers que personne ne veut publier. Ses poésies, seront rares, pareilles à des gouttes de sang…

            Il note dans son mémorandum, en 1836 que « tordre le cœur épuise les larmes de l’enfant ».

 

            Très vite il se reconnaît sensuel, d’imagination comme de sang. Il a, par hasard, un jour lu Byron. C’est une fraternité qu’il trouve auprès du créateur de Manfred, de Lara, du Corsaire. Que de fois il se référera à Byron pour son propre comportement, la sublimation de ses états d’âme.

 
            L’année 1830 est celle de la grande épreuve sentimentale et passionnelle de sa vie.
            Il rencontre Louise Cautru des Costils, une jeune fille de 19 ans fiancé à un homme de 13 ans plus âgé qu’elle. Durant huit années, cet amour va hanter, labourer l’âme de Barbey.
            Le charme, les éblouissements, les angoisses et les renouveaux de cet amour pénètrent sans cesse les journaux intimes.

 

            La famille Barbey est finalement instruite par des âmes charitables du scandale de cette liaison. On somme le fils pervers de partir se faire oublier à Paris. (Il faisait à ce moment des études de droit à Caen). Deux fois il sera reçu au château conjugal. 

            Le début de cette liaison est marqué de révoltes frénétiques tant les deux amants se heurtent à tous les murs de leur cachot social. Blessé ulcéré que Louise ne parte pas avec lui sans réfléchir ni hésiter à tout laisser pour lui, Barbey laisse l’amertume transparaître à travers ce qu’il écrit. Sans cesse entre doute et ravissement. Barbey est emporté, extrêmement passionné. Louise est blessée à son tour dans sa fierté par les reproches.

 

            La souffrance est trop violente, pour Jules Barbey. En mars 1838 il écrit :

 « Reçu une lettre d’elle qui s’afflige de ne pouvoir venir. – La vie pour un jour, un seul jour avec cette femme est-elle donc à jamais impossible ? »

 

 

            Du 11 au 19 septembre, Barbey interrompt son journal intime. Quand il reprend, après la rupture c’est pour noter :

« Le souvenir se charge du passé et nous emporte l’image. La dernière chose que j’estimais dans cette âme y a été brisée et flétrie ; je suis plus libre, mais à quel prix ? »

 

            Il va traverser une période amère ou il fustige le règne de la femme et tient des propos misogynes. Il est cinglant.

 « Les femmes s’attachent comme des draperies, avec des clous et un marteau. »

 

            Barbey va se murer et compléter son système de défense, à l’égard des hommes et du monde. Adhérant au dandysme, car le dandy est un être que son ironie rend secret, invulnérable, il jette sur le papier que « l’ironie est un genre qui dispense de tous les autres », il signe même une lettre, est ce par jeu par prescience ? « – Votre ami, le prince des ténèbres ».

 

            Sa vie s’écoule partagée entre la Normandie et Paris, entre publications et articles dans divers journaux. Sa santé trébuche, se relève. Il tient bon, tantôt reclus, tantôt sortant très tard.


            Barbey est toujours trop ! Trop conservateur en politique, trop diabolique dans ses romans, trop provocant dans son apparence, trop éblouissant quand il parle, et même trop généreux tant il sait se dépenser pour ses amis. Sous le masque effrayant qu’il se compose se cache un cœur d’or. Difficile de concilier les amitiés. Une brouille avec Trébutien, son ami depuis 7 ans survient. Stupidement Barbey a trop insisté pour la publication des poèmes de Maurice de Guérin chez un bon éditeur. Il défendra « Les fleurs du mal » et plaidera pour Baudelaire, comme pour lui.

 

           En 1851, publication « d’Une vieille maîtresse » Trébutien réagit. Barbey fulmine :

« Ah ! La Vellini ne vous plaît pas ! Le catholique n’accepte pas la bohémienne, baptisée pourtant ! Et vous avez vu du danger dans tous ces tableaux. Le catholicisme est la science du bien et du mal. Il sonde les reins et les cœurs, il regarde l’âme : c’est ce que j’ai fait. »

 
            Il va rencontrer la baronne Emilie de Bouglon, 30 ans veuve depuis 2 ans, mère de deux enfants. L’ange blanc la madone du missel, n’a dit-elle, jamais aimé.


            Barbey va demander en mariage l’Ange blanc. Mais il ne veut pas se marier tout de suite. Il ne veut rien devoir et tient d’abord à rembourser ses dettes. Madame de Bouglon est une amoureuse des plus pondérée. Femme mûrissante et réaliste partagée entre sa tendresse et l’avenir de ses enfants. Elle ne se donne pas à Barbey. Son scepticisme en matière de sentiment va désormais se condenser :

« Saigne, saigne mon cœur… saigne ! Je veux sourire. Ton sang teindra ma lèvre et je cacherai mieux dans sa couleur pourpre et dans ses plis joyeux la torture qui me déchire. »

 

             En 1862, les fiançailles sont compromises. La tristesse de perdre sa fille nouvellement mariée, lui fait, dit-elle repousser ce projet à plus tard. Les moyens financiers de Barbey baissent. Il cache ses besoins sous l’insouciance dans les salons. Il s’adosse à une cheminée sa pose favorite soit vêtu d’un habit noir rehaussé d’une mousseuse cravate de dentelles, soit en grande tenue c'est-à-dire pantalon noir, collant, gilet très évasé en velours bleu ciel. Parement de l’habit en velours noir. Cravate de satin blanc bordée d’une dentelle d’or. Même dentelles aux manchettes de sa chemise, quand aux boutons, simulant le diamant, ils sont si gros que un de ses contemporains le voyant ainsi s’exclame :

« Mon cher, ils sont si gros…si gros que…même en strass ce serait une fortune ! »

 

           A 74 ans, il n’hésite pas encore à se vêtir ainsi. Tout autre que lui serait ridicule en cet accoutrement. Lui est superbe ; même si les opinions sont diverses. Avec sa silhouette élancée et fière, son expression hautaine et perçante, il apparaît plus séduisant qu’autrefois. La coexistence de sérieux et d’extravagance ajoute à son impressionnante prestance.


            Quand il a rencontré Louise Read, il avait 70 ans et elle 35. De suite elle s’enthousiasme comme une jeune fille. De sa générosité, de son esprit étincelant. Elle se propose comme secrétaire Barbey n’est pas pressé. Progressivement elle va s’occuper de tout. L’ancien dandy si exigeant est devenu facile à vivre. Il est pauvre, mais homme d’honneur.

 

            Depuis 1860 par économie, il vit au 25 rue Rousselet à Paris, dans un modeste appartement de 2 pièces qu’il occupera jusqu'à sa mort. Les milieux catholiques lui font toujours des difficultés, l’archevêque de Paris interdit de mettre en vente l’édition « d’Un prêtre marié ». Barbey ne s’en étonne pas :

« Quand on est catholique, on ne doit compter que sur Dieu seul ! »

 

            A 80 ans il s’amuse encore beaucoup de flirts platoniques. Il est si bien conservé. Il fait tout pour l’être. Il possède une physionomie ruinée et superbe. Son front est large, le nez impérieux comme un bec d’aigle, la bouche amère au repos, mais très vite sinueuse d’une parole éloquente et précieuse, rire sifflant ou sonore sans vulgarité !

 

            Quand elle apprend que celui qu’on à surnommé tour à tour, le Connétable des lettres, le Prince des dandy, le Roi des ribauds, le Pirate passionné, est malade, Madame de Bouglon se remanifeste… pensant surtout aux droits d’auteur.

 

            Elle redoute que Louise Read intrigue. Atterré, Barbey fait un testament officiel. Il lègue propriété de ses romans à Raymond de Bouglon. A Melle Read tout le reste ! Madame de Bouglon s’y oppose. Il ne s’agit pourtant que des droits d’auteur, Barbey est pauvre. Un ultime testament de Barbey désigne Louise Read comme légataire universelle.

 

            La baronne furieuse écrit à Barbey qu’il est un homme finit. Celle qu’il nommait son Ange blanc donnera  le coup de grâce. Barbey reçoit d’elle un télégramme et tombe terrassé par une hémorragie. Personne ne connaîtra le contenu du télégramme, Louise Read prétendra l’avoir brûlé. Vomissants du sang, entre deux syncopes Barbey trouve l’élégance de lire des vers, de raconter des histoires.

            Il meurt au matin du 23 avril 1889.

 

            « L’amour ne sait que se regarder dans les yeux qu’on aime » avait noté Barbey, toute sa pensée tournée vers son Ange blanc. Hélas, la baronne refusera de venir lui dire un ultime adieu. Son cercueil est déposé dans le caveau des Reads, avant d’être transféré près de son frère Léon à St Sauveur.

 

            Louise Read finira les publications et se dévouera à sa gloire.


            Ce même mois d’avril 1889, alors qu’il corrigeait les épreuves d’un poème en prose écrit 54 ans auparavant, il ajoute une note essentielle pour bien le comprendre finalement :

« Quand il écrivit ses pages l’auteur ignorait tout alors de la vie. L’âme très enivrée alors de ses lectures et de ses rêves, il demandait aux efforts de l’orgueil humain ce que seuls peuvent et pourront éternellement –  Il l’a su depuis – deux pauvres morceaux de bois mis en croix. »

 

            Il avait répondu ainsi en 1854 lorsqu’il fut sollicité par Monsieur Dessé qui voulait rédiger un article biographique sur lui :

« Je me soucie peu de la gloire des biographies. La mienne est dans l’obscurité de ma vie. Qu’on devine l’homme à travers les œuvres si on peut. J’ai toujours vécu dans le centre des calomnies et des inexactitudes biographiques de toutes sortes, et j’y reste avec le plaisir d’être très déguisé au bal masqué. C’est le bonheur du masque qu’on ôte à souper avec les gens qu’on aime. »

 

            Barbey demandait d’être vu dans sa vérité. Seule réserve : ne pourront la voir que ceux qui en sont dignes. Les autres,  il les méprise… et essaient de ne pas se désoler de leurs fausses visions.


 

            Lorsque B. d’Aurevilly écrit « Une vieille maîtresse » qui comporte environ quatre cent pages, il vient de vivre une période des plus importantes de sa vie. Une femme dont il tente de se libérer, vraisemblablement au moment où il a commencé à l’écrire…  « Toute la journée se passe étendu sur des coussins devant un feu de démon, travaillant jusqu’au moment où les nerfs de ma tête deviennent des tire-bouchons anglais… ».

 

            Le héros du roman, Ryno de Marigny dandy libertin s’était épris malgré lui d’une femme, la Vellini.  Sur le point de se marier avec la pure Hermangarde, il fait confession de cette passion à sa future belle-mère la Marquise de Flers.


            L’extrait de lecture se situe au moment où Ryno évoque le duel avec le mari de la Vellini, un Lord anglais, et où blessé gravement, va éclore cette passion tumultueuse avec celle qui va devenir sa maîtresse et, qui surgit dans sa chambre où il est confiné… 


 

 

Hécate.

 

Œuvres romanesques :

 

Le Cachet d’Onyx, composé en 1831

Léa, 1832

L’Amour impossible, 1841

La Bague d’Annibal, 1842

Le Dessous de cartes d’une partie de whist, 1850 (reprise dans les Diaboliques)

Une Vieille Maîtresse, 1851

L’Ensorcelée, 1852 (sous le titre de La Messe de l’abbé de La Croix-Jugan), 1855

Le Chevalier Des Touches, 1863

Un Prêtre marié, 1864

Le Plus Bel Amour de Don Juan, 1867 (reprise dans les Diaboliques)

Les Diaboliques, 1874

Une Histoire sans nom, 1882

Une Page d’histoire, 1882 (sous le titre Retour de Valognes. Un poème inédit de Lord Byron), 1886

Ce qui ne meurt pas, 1883

 

Œuvres poétiques :

 

Ode aux Héros des Thermopyles, 1825

Poussières, 1854

Amaïdée, 1889

Rhythmes oubliés, 1897

 

Essais et textes critiques :

 

Du Dandysme et de Georges Brummel, 1845

Les Prophètes du passé, 1851

Les Œuvres et les hommes 1860-1909

Les quarante médaillons de l'Académie, 1864

Les ridicules du temps, 1883

Pensées détachées, Fragments sur les femmes, 1889

Polémiques d'hier, 1889

Dernières Polémiques, 1891

Goethe et Diderot, 1913

L'Europe des écrivains (recueil d'articles rassemblés en 2000)

Mémoires, notes et correspondance

Correspondance générale (1824-1888), 9 volumes de 1980 à 1989

Memoranda, Journal intime 1836-1864

Disjecta membra (cahier de notes)

Omnia (cahier de notes)


 

Mémoires, notes et correspondance :

 

Correspondance générale (1824-1888), 9 volumes de 1980 à 1989

Memoranda, Journal intime 1836-1864

Disjecta membra (cahier de notes)

Omnia (cahier de notes)

 

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