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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 21:30

 

"LE FEU SECRET"

de Fernando Vallejo

 

         "…Marquises de la vie ou du roman aujourd'hui les deux ne font plus qu'une pour moi, peut-être parce que la vie, quand on commence à la mettre sur le papier, se transforme en roman."

 

         Fernando Vallejo né en 1942 à Medellin imprégné de philosophie, que l'on nomme l'enfant terrible de la Colombie, manie la plume comme autrefois on maniait l'épée, avec une vaillance furieuse et l'insolence percutante du vocabulaire populaire. – "Merde ! dit la Marquise, en flanquant ses seins sur la table. Avec qui je vais pouvoir me bagarrer, je ne vois ici que des pédés…"

        
       
Ainsi commence "Le feu secret". Qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas un livre ordurier… hormis, que dans ce mot là, il y a or…car l'or ruisselle au long des pages, rencontrant la beauté sous toutes ses formes, la charnelle, la mystique ; l'or et la misère, l'or coule comme coule le sang. Il n'y a plus d'épée à Medellin, il n'y a que des coups de couteaux, de revolvers. Rimbaud n'est pas si loin . Il aimerait, j'en suis sûre, le feu intense qui illumine l'écriture de Vallejo.

        

         Certes, il faut pouvoir entrer dans ce livre qui raconte les souvenirs de l'auteur, dans un entrechoquement de visions, de conversations, d'allers et retours étourdissants.


        
"Ici et maintenant, dans cet autocar déglingué sur cette route défoncée la réalité est un rêve de marihuana. Le haschich complice dilate le temps : il le fait enfler comme un enfant avec sa paille une bulle de savon. Fragile, la bulle s'envole et finit par éclater. Dans ce bref laps de temps ma naïveté court chercher le bonheur dans le grenier des vieilleries…" C'est le grand-père à sa table qui écrit sur une vieille machine à écrire l'histoire de sa vie… Tantôt c'est la grand-mère qui est là, et sur les murs de la salle, une vieille estampe de saint François d'Assise.


         " – Ce tableau est très vieux, il faudrait le jeter. – Mais pourquoi protesta la grand-mère… – Parce qu'il est très vieux. – Alors vous devez me jeter aussi. Et ce n'est pas saint François d'Assise : c'est saint François de Paule. – Et qu'est-ce que ça change ? – Ca change tout : ce sont deux saint distincts. – Et lequel fait le plus de miracles ? – Les deux."


         Le miracle c'est de vivre, à Medellin et dans les livres de Vallejo, car la mort est partout, à chaque coin de rue. Le meurtre est une tradition colombienne depuis une centaine d'années ; mais Medellin est une exception : trois fois plus de mort par violence qu'à Bogota.


       Le cinéaste Barbet Schroeder qui a adapté au cinéma "La Vierge des tueurs" de Vallejo après avoir lu toute son œuvre dit que ce fut une révélation, et que cette rencontre eut la même intensité que celle éprouvée après l'œuvre de Bukowski. Exilé depuis trente ans, Fernando Vallejo est nourri de ses souvenirs à Medellin, et il y est revenu aux côtés de Barbet Schroeder.


       "Ma vie est étayée de chansons : on m'en retire une et elle penche d'un côté, une autre et elle penche de l'autre, encore une et elle se retrouve le cul par terre. Ulysse, l'éternel voyageur, entend au bastingage de son paquebot le chant d'une flûte éolienne, émanée d'une fissure du temps. – "Quand tu m'auras appris que personne ne peut t'aimer comme moi, tu me reviendras, je sais que tu me reviendras." Le chanteur  "Juan Arvizu soleil de ma jeunesse, à vécu si longtemps que, bien que je fusse un jeune homme et lui un vieux, l'âge a fini par nous rapprocher. La vieillesse nous a mis dans le même sac. – Juan Arvizu est mort ! – Je ne savais même pas qu'il était encore vivant ! – … Quand on est un soleil on ne peut être ni vivant ni mort."


      Des chants, partout, dans les bouges, des voix qui chantent tristesse et bonheur d'aimer. Car l'amour est pourtant sous la plume de Vallejo, partout dans Medellin "ville de bars, de bordels et d'églises. Abattoir, baisoir, oratoire. En toi je suis né et en toi je meurs instant après instant, jours après jours, année après année, devinant ce que je n'arrive à voir que du bout de ma tour : que Lawrence d'Arabie traverse mon désert, Lawrence l'anglais sur son chameau suivi de ses deux pages, deux enfants : Aoud et moi".


        L'amour sous toutes ses formes, la beauté des garçons de Medellin et pour tous "la même conviction d'un amour éternel. L'amour n'existe pas : il existe des moments d'amour. C'est la seule phrase textuelle du saint que je me rappelle."


       Michel-Ange ne renierait pas cette beauté, lui qu'elle a jeté dans les affres de la mélancolie ardente et qui a composé pour l'aimé Tommaso Cavalieri ses plus beaux sonnets, et sculpté ses formes les plus splendides dans la pureté du marbre.


         Avec Vallejo, il suffit d'un accordéon, d'une guitare pour que s'élèvent : "de vieilles chansons colombiennes, et un paso doble espagnol qui parlait du Portugal : Ah ! embrasse-moi, embrasse-moi, j'ai froid, la chaleur de tes baisers me manque mon amour. Et le refrain nous résonnait jusqu'au fond de l'âme."

 
        Lorsqu'il évoque Bogota, il écrit :"J'y reviens parce que je ne suis pas le romancier omniscient qui va et qui vient et qui se retire et ajoute à sa fantaisie, qui jongle avec les vies, et arrange et ment ; je suis celui qui avance en revenant sur ses pas. Le spectre doit retourner là où il à été. Humble enquêteur sur des fait vécus, évanouis, je me raccroche à des lambeaux de souvenirs, au chapeau du noyé."


       Grammairien, il joue avec les mots, les paradoxes du langage avec saveur, pianiste, il parle de la musique avec un humour qui arrache un sourire aux larmes retenues qu'appelaient les phrases des pages précédentes. Biographe de poètes latino-américains, il écrit en poète, biologiste dans ses essais, tous, sont  personnages : du plus humble au plus grand, de l'objet à l'enfant, du voleur au président, des quartiers de la ville aux quartiers de la lune.


       On quitte ce "Feu secret" l'âme brûlante, l'esprit enchevêtré dans les images, entre tendresse et violence, comme on sort d'un rêve trop riche, d'un cauchemar lourd de symboles sans avoir tout à fait compris, sinon, qu'il faudrait peut-être encore une autre plongée dans cette nocturne écriture éclatante de lumières hallucinantes.

    Quelque part, Vallejo semble nous dire : il n'y a qu'un seul péché l'oubli.

 
Traduit de l'espagnol (colombie) par Michel Bibard.

 

                                                                  Hécate.  

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Published by Hécate - dans Avis de lectures
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commentaires

aiolos 08/04/2012 18:45


Très vieux, alors il faut jeter ? Ouf ! Une gravure avec St François d'Assise...

Hécate 09/04/2012 17:00



Aïolos !!!!!!!!


         J'ai du mal à jeter quoi que ce soit....J'ai des vieux bouquins qui s'effritent , je les aime ...


                                                                                                                                     
Hécate



Anonyme 15/03/2010 10:30


Un auteur à ne pas oublier...


Enee 26/04/2009 20:36

Je suis sûr que je lirai ce livre un jour

Humanimalités 10/03/2009 21:53

Un prisme de passions dionysiaques, schizophréniques, sublimes et fangeux à la fois. Une esthétique morale de l'orgie.

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