Dimanche 3 juin 2012 7 03 /06 /Juin /2012 11:10

lorca

  

 

 

   

Federico Garcia Lorca

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma rencontre avec la poésie de Lorca, je n’en sais plus ni l’année ni la saison… mais jamais je n’ai oublié cette voix obsédante qui scandait…

 

 

arbre et branchage vert 1

 

Verde que te quiero verde.

Verde viento. Verde ramas

El barco sobre la mar

y el caballo en la montaña.

 

Verde, verde… comme un refrain toujours, verde…

  feuillage 1

 

"Romance Somnambule"

 

Vert comme je t’aime vert.

Vert le vent. Vertes les branches.

Le bateau sur la mer

et le cheval dans la montagne.

L’ombre lui barrant la taille

elle rêve à sa balustrade,

verte la chair, chevelure verte,

avec des yeux d’argent froid.

Vert comme je t’aime vert.

Sous la lune gitane,

les choses la regardent

et elle ne peut les regarder.

 

Traversée de couleurs, de parfums, de fièvres de fleurs et de vent est la poésie de Lorca assassiné à trente huit ans par les franquistes.

 

« Les émotions de l’enfance sont en moi. Je n’en suis pas sorti. »

 

Ne vois-tu pas ma blessure

de la poitrine à la gorge ?

trois cents roses brunes

à ton plastron blanc.

Ton sang s’égoutte et s’exhale

tout autour de ta taille.

 

Mais déjà je ne suis plus moi,

et ma maison n’est plus ma maison.

Laissez-moi monter au moins

jusqu’aux hautes balustrades,

laissez-moi monter ! laissez-moi

jusqu’aux vertes balustrades.

Balustrade de la lune

par où l’eau retentit.

lune gros plan 

Mille petits tambours de cristal

blessaient le petit matin

… …

 

Le grand vent laissait

dans leur bouche un étrange goût

de miel, de menthe et de basilic.

 

Lorca tombé sous les balles franquistes à la « Fontaine aux larmes ».

 

casa natal de LorcaNé à Fuente Vaqueros, petit village silencieux et odorant de la Vega de Grenade : « C’est dans ce village que je serai terre et fleurs. » écrit-il à dix sept ans se voyant déjà devenu poussière donnant naissance à une profusion de fleurs dont déborde sa poésie, de l’œillet viril à la giroflée, la peau est d’olive et degiroflée jasmin, et le sombre magnolia est au ventre de plâtre ou de neige.

 

Moins d’un an avant sa mort, alors qu’on lui pose cette insolente question : qu’est-ce que la poésie ?

 

Lorca répond :

 

« L’homme approche le plus rapidement par la grâce de la poésie du bord où le philosophe et la mathématicien tournent le dos au silence. »

 

cover LorcaLorca emploie le mot « grâce » et non pas «  force » ou « mystère » par exemple. La grâce ! est-il écrit dans la préface de Yves Vequaud. Editions Orphée La Différence, deuxième édition parue en mai 2012 consacrée à Lorca. (1899 – 1936.)

 

            « Sa conversation étincelait comme un diamant fou. » (Dali)

 

            « Sa clarté était enrichissante. » (Jorge Guillen)

 

            Paré de talents, il est marionnettiste, dramaturge, dessinateur, pianiste et guitariste.

            Telle fut sa destinée et d’entrer sans purgatoire, dans la légende.

 

            Noces de sang, son entrée dans la mort. Il avait écrit le chant funèbre pour Ignatio Sanchez Mejias.

 

A cinq heures du soir

Il était juste cinq heures du soir

Un enfant apporta le drap blanc.

a las cinco de las tarde…

 

« Cinq heures du soir est-il plus heureux que cinq heures de l’après-midi ? Nous nous sommes prononcés, en tenant compte aussi de l’euphonie ou du rythme. Choisir, c’est renoncer, n’est-ce pas ? C’est se priver d’un double sens, d’une allusion ou d’une musique. Nous en demandons merci. Lorca est mort sans avoir pu revoir ses manuscrits. Nous avons décidé pour lui. Et priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! » (Yves Véquaud)

                                                

            C’est  à cinq heures du matin, que Lorca va mourir… Son corps jeté dans la fosse sera mêlé à d’autres corps, à la terre, à la poussière… dans le murmure ininterrompu des sanglots de la « Source des larmes. »

            Le jour n’est pas encore levé…

  mare verte sous-bois

"Mort d’amour"

 

Mère quand je mourrai,

qu’on informe les messieurs.

Envoie des télégrammes bleus

qui aillent du sud au nord.

Sept cris, sept sangs

sept pavots doubles

brisèrent des vitres opaques

dans les salons obscurs.

Pleines de mains coupées

et de petites couronnes de fleurs,

la mer des serments

résonnait, je ne sais où…

 

Et mon front est place baigné de lune, et mon cœur un tambour de nacre, quand les mille petits chevaux perses de Lorca galopent dans ma chevelure, son Romancero gitan me traverse de mille parfums de fleurs de couteaux encore et ce, depuis le premier jour.

Des émeraudes lyriques pour des questions au ciel suspendu :

 

« Combien d’enfants la mort a-t-elle ?

Ils sont tous en mon sein ! »

 

« Les roses du soir seront

Comme celles du matin. »

  5

            La griffe des années n’a pas desserré son étreinte de mon amour pour les chansons de Lorca l’andalou.

 

« Le soir a dit : Je suis altéré d’ombre !

La lune a dit : Moi, d’étoiles brillantes.

La source cristalline veut des lèvres

Et des soupirs le vent. »

 

« Vent du Sud

brun, ardent,

ton souffle sur ma chair

apporte un semis

de brillants

regards et le parfum

des orangers. »

 

D’une sensualité à fleur de peau, le vent dans son œuvre est un personnage violent et érotique; Lorca est un être traversé de frôlements et d’effluves, la nature le trouble  et il veut en traduire les sortilèges.

 

« Je voudrais faire une œuvre mystérieuse et claire, qui serait comme une fleur : tout en parfum… je ferai une œuvre populaire et tout à fait andalouse. »

« Je compte construire plusieurs romances avec étangs, romances avec montagnes, romances avec étoiles.

Evocation de bruits d’ongles sur le tissu, de chuchotis de lèvres amoureuses. »

rose dragon et noeud 

« Je suis un pauvre garçon passionné et silencieux qui, à peu près comme le merveilleux Verlaine porte en lui un lys impossible à arroser, et j’offre aux yeux stupides de ceux qui me regardent une rose très rouge à la nuance sexuelle de pivoine d’avril qui n’est pas la vérité de mon cœur. » (Lorca)

 

Déjà, lorsque j’écoutais « L’amour sorcier » et « Nuit dans les jardin d’Espagne » de Manuel de Falla, mon cœur s’emplissait d’indicible nostalgie ardente. Je ne savais pas que Federico Garcia Lorca était un ami du compositeur, ni qu’il jouait aussi du piano. Pas davantage que les quatrains d’Omar Khayyâm enchantaient la sensualité de Lorca qui lisait aussi Hâfez de Chiraz, les deux poètes persans célébraient les belles femmes, le vin, les roses, les pierres mystérieuses, la nuit bleue infinie et les échansons. « Gacelas » et « Casidas » leur empreintent beaucoup… parfums, nard, et se vêtent d’amour obscur, d’amour désespéré ou imprévu. Casida de la main impossible...  

...Casida de la rose…   rose eternelle

La rose

ne cherchait pas l’aurore :

presque éternelle sur sa branche

elle cherchait autre chose.

 

La rose

ne cherchait ni science ni ombre :

confins de chair et de songe,

elle cherchait autre chose.

 

            « Lorca se définissait non comme homme, ou même poète, mais comme pulsation blessée qui sonde les choses de l’autre côté » (A. Bensoussan)

 

"Thamar y Amnon"

 

Thamar rêvait,

des oiseaux dans la gorge,

au son de froids tambourins

et de cithares baignées de lune.

Sa nudité dessous l’auvent,

nard coupant de palme,

appelle des flocons pour son ventre

et de la grêle pour ses épaules.

Thamar chantait

dénudée sur la terrasse.

 

Autour de ses pieds,

cinq colombes de glace.

Amnon, mince déterminé,

de la tour la regardait,

l’aine pleine d’écume

et la barbe d’oscillations.  

… …

La lymphe d’un puits, oppressée

fait naître le silence des jarres.

Dans la mousse des troncs

chante étendu le cobra.

Amnon gémit sur la toile

très fraîche du lit.  

… …

Thamar, efface-moi les yeux

avec ton aube immuable.

Mes fils de sang tissent

des volants sur ta jupe.

Laisse-moi tranquille, frère.

Tes baisers sur mon épaule

sont des guêpes et des brises

en un double essaim de flûtes.

 

Déjà, il lui saisit les cheveux

déjà, il lui déchire la chemise.

 

Ah ! quels cris on entendait

par-dessus les maisons !

Quelle épaisseur de poignards

et de tuniques déchirées !   7

Autour de Thamar

crient des vierges gitanes

et d’autres recueillent les gouttes

de sa fleur martyrisée.

Des linges blancs s’empourprent

dans les alcôves fermées.

  Duende Lorca[1]

 

 

 

 

            Le Duende est en Federico Garcia Lorca, force mystérieuse qui s’empare de l’être en certaines circonstances, dans les ultimes demeures du sang. Il en fait la condition même de l’émotion. Avec le Duende le corps est habité par les dieux, - Dionysos ou Méduse -, et parcouru de frissons.

 

            « Un mort en Espagne est plus vivant en tant que mort que nulle part au monde : son profil blesse comme le fil d’un rasoir. » (Lorca)

 

 

 

            « L’annonce de sa mort fut un choc terrible. De tous les êtres vivants que j’ai rencontrés, Federico est le premier. Le chef d’œuvre c’était lui, il me semble même difficile d’imaginer quelqu’un de comparable. Il pouvait lire n’importe quoi, la beauté jaillissait toujours entre ses lèvres. Il avait la passion, la joie, la jeunesse. Il était comme une flamme. » (Luis Buñuel)

 

« Qui a fauché la tige

de la lune ?

(Mais l’eau

nous laisse ses racines)

Comme il nous serait facile de couper les fleurs

de l’éternel acacia ! »

  clair de lune

 

            Tous mes chaleureux remerciements à la générosité d’Aiolos dont le regard de photographe inspiré s’est fait complice de cette chronique poétique.

 

 

 

                                                                                                                                                            Hécate

Par Hécate - Publié dans : Lectures
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