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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 18:18

VATHEK.

 

 

 

VATHEK

et ses épisodes

 

de

William Beckford.

(1760 / 1844)

 

             Vathek, neuvième Calife de la race des Abbassides, était fils de Motassem, et petit-fils d'Haroun Al-Rachid. Il monta sur le trône à la fleur de l'âge et les grandes qualités qu'il possédait déjà faisaient espérer à ses peuples que son règne serait long et heureux. Sa figure était agréable et majestueuse mais quand il était en colère, un de ses yeux devenait si terrible qu'on n'en pouvait soutenir les regards et le malheureux sur lequel il les fixait, tombait à la renverse et quelquefois même expirait à l'instant: Aussi, dans la crainte de dépeupler ses états et de faire un désert de son palais, ce prince ne se mettait en colère que très rarement.

 

            Comme il était fort adonné aux femmes et aux plaisirs de la table, il cherchait par son affabilité à se procurer des compagnons agréables; en quoi il réussissait d'autant mieux que sa générosité était sans bornes, et ses débauches sans retenue; il n’était nullement scrupuleux et ne croyait pas comme le Calife Omar Ben Abdalaziz, qu'il fallût se faire un enfer de ce monde, pour avoir le paradis dans l'autre.

 

           le calife Il surpassa en magnificence tous ses prédécesseurs. Le palais d'Alkorremi que son père Motassem avait fait bâtir sur la colline des Chevaux Pies, et qui commandait toute la ville de Samarahb ne lui parut pas assez vaste; il y ajouta cinq ailes, ou plutôt cinq autres palais qu'il destina à la satisfaction particulière de chacun des sens.

 

            Dans le premier de ces palais, les tables étaient toujours couvertes des mets les plus exquis qu'on renouvelait nuit et jour, à mesure qu'ils étaient consumés; tandis que les vins les plus délicats et les plus excellentes liqueurs, coulaient à grands flots de cent fontaines qui ne tarissaient jamais: ce palais s'appelait le Festin éternel ou l'Insatiable.

 

            On nommait le second palais le Temple de la Mélodie, ou le Nectar de l'âme. Il était habité par les plus habiles musiciens et les plus grands poètes de ce temps, qui, se dispersant par bandes, faisaient retentir tous ceux d'alentour de leurs chants toujours variés.

 

            Le palais nommé les Délices des yeux, ou le Support de la mémoire, n'était qu'un enchantement continuel. Des raretés, rassemblées de tous les coins du monde, s'y trouvaient dans une profusion qui aurait ébloui, sans l'arrangement avec lequel elles étaient étalées On y voyait une galerie de tableaux du célèbre Mania, et des statues qui paraissaient animées. Là, une perspective bien ménagée charmait la vue; ici, la magie de l'optique la trompait agréablement tandis que le naturaliste déployait d'un autre côté les divers dons que le ciel a fait à notre globe. Enfin,  Vathek n'avait rien omis dans ce palais de ce qui pouvait contenter la curiosité de ceux qui le visitaient, quoique la sienne ne fut pas satisfaite; car il était le plus curieux de tous les hommes.

 

            Le palais des Parfums, qu'on appelait aussi l'Aiguillon de la Volupté, était divisé en plusieurs salles où brûlaient continuellement, dans des cassolettes d'or, les différents parfums que la terre fournit: des flambeaux et des plantes aromatiques y étaient allumées, même en plein jour; mais on pouvait dissiper l'agréable ivresse dans laquelle on y tombait, en descendant dans un vaste jardin, où l'assemblage de toutes les fleurs odoriférantes faisait respirer l'air le plus suave et le plus pur.

 

            Dans le cinquième palais, nommé le Réduit de la Joie, ou le Dangereux, se trouvaient plusieurs troupes de jeunes filles, belles comme les Houris, et prévenantes comme elles, qui ne se lassaient jamais de bien recevoir tous ceux que le Calife voulait admettre en leur compagnie; il n'en était point jaloux ayant ses propres femmes dans l'intérieur du palais qu'il habitait. Malgré toutes les voluptés où Vathek se plongeait, il n'en était pas moins aimé de ses peuples, qui croyaient qu'un souverain qui se livre au plaisir n'est pas moins propre à gouverner que celui qui s'en déclare l'ennemi. Son caractère ardent et inquiet ne lui permit pas d'en rester là. Il avait tant étudié pour s'amuser du vivant de son père, qu'il savait beaucoup; mais ce n'était pas assez pour lui; il voulait tout savoir, même les sciences qui n'existaient pas. Il aimait à disputer avec les savants; mais il ne voulait pas qu'ils poussassent trop loin la contradiction : aussi fermait-il la bouche aux uns par des présents, tandis que ceux dont l'opiniâtreté ne pouvait être vaincue par sa libéralité, étaient envoyés en prison pour calmer leur sang: remède qui souvent réussissait... … … …

 

Editions José Corti Domaine Romantique.

 

Autour de William Beckford : Portrait de William Beckford, par George Romney 

 

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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 19:51

Kafka coverKafka,

l’éternel fiancé.

 

de

Jacqueline Raoul – Duval.

 

 

Il a passionnément aimé Felice, Julie, Milena, Dora. Elles habitaient Berlin ou Vienne. Il n’aurait jamais épousé une jeune fille de Prague. Il fallait que celles dont il faisait la conquête fussent loin pour avoir le bonheur de leur écrire et le soulagement de ne pas les voir dans leur réalité. Fiancé quatre fois, il échappe au mariage. Lorsque s’achève chacun de ses amours, il rédige d’une traite un roman qui lui, ne s’achève pas. « L’Amérique, Le Procès, Le château ».

            Sa vie ressemble au monde qu’il a créé : impénétrable, hérissé de pièges, mais où l’exigence de la vérité débouche sur la lumière. Aucun écrivain n’a suscité autant de livres, mais rares sont ceux qui font revivre, comme celui-ci, la vie amoureuse si singulière, de Franz Kafka. »

 

 

« Le 20 septembre 1912, il écrit sa première lettre à Felice Bauer. Une lettre à en-tête de la compagnie d’assurances ouvrières où il occupe un poste important.

 

…Il lui rappelle son nom, Franz Kafka, leur rencontre chez les Brod, leur projet d’aller en Palestine. Au cas où elle n’aurait pas de raisons de le prendre pour compagnon de voyage, pour guide, fardeau, tyran et tout ce qu’il pourrait devenir, il lui propose, de le prendre à l’essai comme correspondant. Il ajoute qu’il n’est pas ponctuel et en échange il n’attend pas qu’on lui écrive régulièrement.»

 

Cinq pages écrites à la main suivront cette première lettre. Franz, sollicite l’aide de son entourage, il veut briser ce silence que Felice lui oppose. Lorsqu’elle lui répond au bout de trois semaines, Franz exulte et s’engage aussitôt dans une correspondance frénétique. Il lui envoie une moyenne de trois lettres par jour.

 

« Je tremble comme un fou quand je reçois vos lettres, des palpitations me traversent tout le corps et mon cœur ne connaît que vous. »

 

… « Il n’y a guère de quarts d’heure de ma vie éveillée que je n’ai pensé à vous, et il y en a beaucoup pendant lesquels je ne fais pas autre chose. Depuis le soir où j’ai fait votre connaissance, j’au eu le sentiment d’avoir un trou dans la poitrine par où tout entrait et sortait comme aspiré hors de moi. Vous êtes intimement liée à ma littérature. »

 

De toutes ces lettres, émerge un portrait de lui-même : impitoyable, humoristique, fidèle, extravaguant. 

 

« J’aurai trente ans, le 3 juillet prochain. J’ai l’air d’un adolescent, c’est vrai. »

 

« Vous voulez connaître mon emploi du temps ? Très routinier. De 8 heures à 2 heures au bureau, déjeuner jusqu’à 3 heures ou 3 heures et demie et jusqu’à 7 heures et demie sieste au lit, puis dix minutes de gymnastique, nu et la fenêtre ouverte, puis une heure de promenade, seul ou avec un ami, puis dîner au milieu de ma famille. Puis vers 10 heures et demie (quelque fois plus tard encore), j’écris. Cela dure selon mes forces, mon envie et ma chance jusqu’à 1, 2, 3 heures du matin. »

 

« Ma façon de vivre ? Elle vous paraîtrait folle et intolérable. Je m’habille à la diable. Je n’ai qu’un costume pour le bureau, la rue, même pour l’été et l’hiver. Contre le froid, je suis mieux aguerri qu’une souche, je n’ai encore porté jusqu’à présent, au milieu de novembre, aucune espèce de par-dessus lourd ou léger ; parmi les passants emmitouflés, je fais figure de fou en petit chapeau de paille et costume d’été, sans gilet (je suis devenu l’inventeur du complet sans gilet). »

 

« Bien entendu, je ne fume pas, je ne bois ni alcool, ni café, ni thé !

Je fais trois repas par jour, dans l’intervalle, je ne mange rien, mais ce qui s’appelle rien. Le matin de la compote, des biscuits et du lait… Le soir, à neuf heures et demie en hiver, du yoghourt, du pain complet, du beurre, des noix et des noisettes, des châtaignes, des dattes, des bananes, des pommes, des poires, des oranges. Et je n’ai jamais mon content de citronnade. Ma très chère Felice, ne me rejetez pas pour cela, acceptez-moi gentiment. »

 

« Aucun détail n’est trivial, si il est exact » affirmait Kafka dont l’exigence de la vérité est obsession.

 

Dans son journal, il avoue ses audaces alimentaires, il s’examine :

 

           Kafka 2 « Je me suis trouvé mieux de visage que je ne le suis à ma propre connaissance. Il est vrai que c’était à la lumière du soir et que j’avais la source de lumière derrière moi, de sorte que seul le duvet qui couvre l’ourlet de mes oreilles était vraiment éclairé. C’est un visage pur, harmonieusement modelé, presque beau de contours. Le noir des cheveux, des sourcils et des orbites jaillit comme une chose vivante de la masse du visage qui est dans l’expectative. Le regard n’est nullement dévasté, il n’y a pas de trace de cela, mais il n’est pas non plus enfantin, il serait plutôt incroyablement énergique, à moins qu’il n’ait été simplement observateur, puisque j’étais justement en train de m’observer et que je voulais me faire peur. »

 

Lettres tour à tour angoissées, pressantes, véritable interrogatoire. Il a la tête pleine d’autant de questions qu’il y a de mouches sur un pré.

 

« Réponds exactement à mes questions, il me faut des réponses aussi rusées et aussi vives que des serpents… Moi, il faut que je t’écrive sinon la tristesse me tuerait. »

 

Il quémande, se lamente.

 

« Rien que deux lignes, un bonjour, une enveloppe, une carte, je t’en prie. Je t’ai envoyé depuis vendredi quatorze ou quinze lettres. Une folie. »

 

Le tourment lui devenant insupportable il écrit :

 

« Si je veux continuer à vivre je ne peux plus attendre en vain des nouvelles de toi. Ne m’écris plus. »

 

            Une lettre qui arrive et le voici dans le remords, le regret. Il supplie.

 

« Tu m’écriras encore n’est-ce pas ? !

Mon besoin de correspondance ininterrompue avec toi n’a pas son origine dans l’amour, mais dans ma malheureuse disposition d’esprit. »

 

Jacqueline Raoul – Duval sous une forme romancée, s’appuie sur les journaux et les correspondances de Kafka et en dessine un portrait intimiste. L’œuvre de Kafka s’est nourrie de ses lettres. Avant sa brève rencontre avec Felice, il n’écrivait pratiquement plus… Elle est l’étincelle qui va déclancher l’exaltation qui lui permet de se jeter dans la création de son œuvre.

 

« Mes nuits ne seront jamais assez longues pour cette occupation voluptueuse au plus haut degré. »

 

Max Brod l’ami de toujours s’est marié. Sa sœur Valli s’est mariée aussi. Franz se sent de plus en plus seul.

 

« Un homme sans épouse n’est pas une créature humaine, cet anathème du Talmud le poursuit. »

 

Il avait osé confier à Felice que pensant à elle, pris d’un désir violent il avait dû chercher la consolation… à la fenêtre dans le ciel gris.

Plus singulière lettre est celle où il se délivre de ce qui l’étouffe.

 

« Le vrai objet de ma peur, c’est que je ne pourrai jamais te posséder. Dans le meilleur des cas, je devrai me contenter, tel un chien éperdument fidèle, de baiser la main que tu m’abandonneras distraitement, ce qui ne sera pas acte d’amour, mais le signe du désespoir de l’animal condamné au mutisme et à une distance éternelle. »

 

FeliceL’auteur de « La métamorphose » va se fiancer avec Felice. Elle ne lit pas ses livres. Son éducation lui interdit de lui demander pourquoi il s’humilie avec tant d’obstination. Il lui est impossible de parler de sexualité.

 

« L’idée d’un voyage de noce m’emplit d’épouvante » écrit-il dans son journal lors de son voyage en Italie.

 

Plus approche la date officielle de ses fiançailles, plus il est en proie de maux de tête, d’insomnies. Tout les oppose. Ils ne sont d’accord ni sur leurs futurs meubles, ni sur la nourriture, ni sur la température de leur chambre.

 

Kafka ne cesse de renforcer ses règles de vie. Il ne mange pas avec ses parents. Il mange contre eux. Tout à la fois lié et séparé d’autrui.

 

 

Même quand il se met à cracher du sang, il plaisante. « Ma tuberculose n’est pas une maladie que l’on couche sur une chaise longue, c’est une arme qui m’est nécessaire, et nous ne pouvons pas rester en vie tous les deux, elle et moi. »

 

Max Brod n’a jamais vu Franz pleurer en public. Il s’effondre en larmes après avoir accompagné Felice à la gare. Il sait qu’il ne la reverra jamais.

 

Franz n’est plus le fringuant jeune homme décidé à conquérir Felice quand il rencontre Milena. Trente neuf ans, des cheveux blanchis. En promenade il s’essouffle vite. Milena a vingt trois ans. D’avril à novembre, environ cent cinquante lettres. Milena

 

« Les lettres, nées d’un tourment incurable, ne sont qu’incurables tourments. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route » écrit-il à Milena. Elle est mariée à un homme qui la trompe ouvertement, accumule les dettes.

 

« A Milena, et à elle seule, il livre le récit de sa première expérience sexuelle, qui, dit-il, est à l’origine de sa peur du sexe. Il a vingt ans, il est étudiant en droit… !  Par la suite, son corps (il en parle comme d’un objet dont il a la charge) a été à intervalles réguliers insupportablement secoué de ce désir lancinant, ce désir d’une petite chose sale, répugnante.»

 

Il ne confie qu’à son journal son goût pour les bordels.

 

« Depuis qu’il connaît Milena, il n’est plus absurdement poussé dans un monde sale absurdement. Grâce à elle il n’a plus la nostalgie de la saleté. Il n’a plus peur… »

 

Elle est la seule personne à laquelle il confie ses volumineux cahiers bleus. Il se demande peut-être si Milena a pris la peine d’ouvrir l’un de ses cahiers…

Rejeté par Milena, banni, expulsé du monde des vivants, incapable, croit-il de se lier avec quiconque, il s’enterre : il se sauve dans le silence, dans la nuit de son terrier, le seul lieu où il se sente à l’abri. En neuf mois, il édifie son troisième et dernier roman « Le Château ».

 

« Jusqu'à sa mort, il a pensé que tout ce qu’il entreprenait, le piano, le violon, l’italien, l’anglais, l’hébreu, les études germaniques, l’antisionisme, le sionisme, la menuiserie, le jardinage, la littérature, les tentatives de mariage, il ne progressait que lentement. »

 dora diamant

     

  

C’est avec Dora, qu’il va connaître un bonheur qu’il ne croyait plus possible. Elle va le rejoindre à Wiener Wald, un sanatorium universitaire.

  

  

Franz a un visage décharné, des yeux brûlant de fièvre, des mains d’oiseau… Il commence à être atteint par une tuberculose du larynx. Puis ce sera le sanatorium de Kierling où Dora le verra tous les jours.

 

  

Presque aphone, sur recommandation des médecins, il communique par écrit, quelques phrases.

 

« Si un homme voué à la mort peut rester en vie par bonheur, alors je resterai en vie. »

 

« Le lilas c’est merveilleux, n’est-ce pas, il boit en mourant, il se saoule encore. »

 

Son dernier billet, écrit alors que le médecin quitte sa chambre :

 

« Voila comment le secours repart, sans vous avoir secouru. »

 

 Il ne peut plus s’alimenter depuis trois jours lorsqu’il reçoit les épreuves d’ « Un artiste du jeûne » texte écrit deux ans auparavant. Feuilles et crayons tombent par terre. Kafka pleure, il n’est plus en état de poursuivre ses corrections.

 

Le 3 juin 1924 l’inconcevable horreur de l’asphyxie l’arrache au sommeil. C’est le commencement des terribles noces avec la Mort de l’éternel fiancé !...

  

                                                                                                                                   Hécate.

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 20:54

Mystères de lisbonne couvertureMystères de Lisbonne

 

De

Camilo Castelo Branco

(1825 – 1890)

 

Avertissement

 

« Essayer d’écrire un roman est un désir innocent. Le baptiser d’un titre pompeux serait un prétexte ridicule. Prendre une nomenclature, éculée et vieillie, la graver au frontispice d’un livre et s’enorgueillir d’avoir un parrain original, cela, chers lecteurs, est une supercherie dont je suis incapable.

Ce roman n’est ni mon fils, ni mon filleul…

Ce roman n’est pas un roman : c’est un journal de souffrance, véridique, authentique et justifié. »

 Camilo Castelo Branco

 

            Pour la première fois « Mystères de Lisbonne » paru en 1854 est traduit et publié en France aux éditions Michel Lafon en 2011. Son auteur Camilo Castelo Branco enfant naturel né à Lisbonne en 1825 perdit sa mère à l’âge de deux ans et son père à huit ans. Recueilli par une tante, puis par une sœur aînée, il quitta sa ville natale pour le nord du pays. Un curé de village s’occupa de sa première instruction.

            Il semble que la fiction romanesque pourrait bien être brodée sur le canevas des réalités de la vie très mouvementée de Camilo…

 

 

            « J’étais un garçon de quatorze ans, et je ne savais pas qui j’étais.

            Je vivais en compagnie d’un prêtre, d’une dame que l’on disait sa sœur et de vingt garçons, mes condisciples. Parmi eux, certains plus instruits des choses du monde me demandaient parfois si j’étais le fils du prêtre. Je ne savais pas quoi répondre.

            Bien que ce prêtre, semblât un homme fort vertueux il n’aurait pas été extraordinaire que je fusse son fils.

            Je voulais savoir qui j’étais.

  

enfant            Serais-je le fils d’un cordonnier ? Serais-je une chose que ce prêtre avait trouvé au coin d’une rue, comme il aurait trouvé un chat ? Serais-je le fils d’un voleur exécuté que l’abbé aurait accompagné à la potence ? Ces questions commencèrent à ronger mon cœur.

            Je n’étais que João. Et mes camarades donnaient à mon nom des intentions moqueuses. Ces enfantillages me faisaient rire, mais c’était un rire que l’on aurait pu appeler un sanglot. »

 

            Essayer de narrer l’avalanche des événements qui s’enchaînent et se déchaînent tout au long de ce fabuleux roman serait déflorer le plaisir d’en tourner les pages, pages qui sont comme les rideaux d’un théâtre où se dissimulent des secrets qui à peine révélés entraînent vers de nouveaux mystères. João que protège le Père Dinis donne d’emblée le ton de la sensibilité douloureuse et ardente qui parcourt tout le roman. Roman étourdissant, fascinant qui effare par sa dramaturgie. Oserait-on encore écrire ainsi ? Et pourtant que de délices dans cette écriture brûlante où les passions toutes d’ombres et de sang sont entre larmes et prières !

            Un trait acidulé, parfois virulent et plein d’humour fait naître un sourire et tempère le paroxysme romantique d’une tendre mélancolie.

 

            « La pudeur a un instinct qui devine non les secrets, mais l’embarras des personnes susceptible de les raconter. Des circonstances de ma naissance, je me passais volontiers, c’était l’histoire de mon père, dont j’avais gravé dans mon imagination, comme si je les avais embrassé mille fois, les traits du visage, dessinés par l’abbé, profonds et saillants. »

 

            « N’idéalisons pas trop, (nous dit Camilo Castelo Branco) car le temps ne s’y prête pas. Matériellement, rien n’est explicable ; tous comprennent. Les subtilités de l’esprit, laissons-les à ceux qui sentent en eux l’éther d’extases communicatives. »

 

            Le père Dinis dont les identités sont multiples est l’un des personnages qui détient les fils emmêlés de la vie des hommes et des femmes qui hantent d’abondance toute l’œuvre…

            Au XIX° siècle le droit d’aînesse réduisait au néant la destinée des jeunes gens de la noblesse. Riches de titres, pauvres matériellement l’amour ne les conduisait qu’aux affres du tourment. Les grilles des couvents n’étaient que des protections précaires.

 

            Lorsque João rencontre sa mère Angela de Lima, devenue Comtesse de Santa Barbara, ce ne sera que pour la perdre bientôt. Comme dans un roman d’Anne Radcliffe le passé étend sur cette femme éplorée l’obscurité obsédante de son passé. Episode gothique que le récit de sa séquestration, s’il n’était teinté de la désespérance farouche de son mari le Comte de Santa Barbara face à l’indifférence forcenée d’une épouse pareille à une esclave morte dont le cœur n’appartenait qu’à celui qu’elle appelait son ange de nostalgie ; le père de João… Le bourreau s’avère être le père de la Comtesse, le marquis de Montezelos…

 Père Dinis

 

            « - Je suis le dépositaire de vos biens. En voila une énigme… déclara le Père Dinis à João …c’en est fini de ce Joãozinho … monsieur Dom Pedro da Silva.

…Je ne sais quoi vous dire en ce tournant hasardeux, et le plus inattendu de votre vie.

            Ce que je puis vous prédire, c’est que la femme à qui vous accorderez votre première affection vous sauvera ou vous perdra… »

 

 

            Ce n’est là qu’une infime partie de ces aventureuses histoires et confidences qui sont comme autant de confessions…

Gitans, flibustiers, marchandes de morue, nonnes, salons, alcôves, duels apparaissent le plus naturellement du monde, tel un certain Alberto de Magalhães étalant les merveilles d’une richesse fabuleuse.

 « Ses voitures déprimaient l’orgueil des courtisans. Son manoir, édifié avec une promptitude magique et paré des plus superbes inventions en or, avait irrité la rudesse insolente des seigneurs détenteurs de terre.

 

Alberto            Alberto de Magalhães venait du Brésil. Quand et d’où il était parti, personne ne le savait, et il ne donnait pas l’occasion qu’on le lui demandât. La propension pour ce qui avait trait au mystère s’était chargée de le rendre célèbre. L’homme portait beau. Il avoisinait les quarante ans… »

 

            « - Qu’ai-je à voir avec Alberto de Magalhães ? » se demandera Pedro da Silva.

 

 

            J’ai lu « Mystères de Lisbonne » avant de voir le film de Raoúl Ruiz dont j’étais impatiente pourtant, mais les caprices des programmations en salle en avaient décidé autrement. Le hasard a voulu que je me jette avec avidité sur l’œuvre en un premier temps. Cette édition est préfacée par le cinéaste.

 

            « Personne n’échappe à son destin, disaient les anciens Germains. Et les fictions de Camilo le confirment, mais c’est le destin lui-même qui nous échappe. Le Fatum…

            Les médecins aliénistes des XVIII° et XIX° siècle distinguaient deux types de comportements extrêmes chez les fous : enthousiasme et mélancolie.  Camilo, lui, les confond, nous invitant à voyager dans un monde de joyeuses infortunes et de triomphes pénibles. Et le monde de l’« incroyable mais vrai » des péripéties propres aux Mystères de Paris cède la place à celui du « vrai parce qu’incroyable » des Mystères de Lisbonne.

Et quand Paulo Branco m’a proposé de réaliser les Mystères de Lisbonne, j’ai compris que j’attendais en fait ce genre de proposition depuis des années. »

 

Les éloges autour du film sont des plus mérités. La mise en scène est somptueuse, onirique tant par la beauté des couleurs, de la lumière et le temps est suspendu… Les heures glissent, la camera s’attarde, virevolte, caresse…

Les héros de Camilo Castelo Branco prennent corps, vont, viennent comme de fantomatiques disparus ramenés à la vie. L’enchantement est total. Visages, châteaux, paysages…baignent dans l’irréalité d’un songe.

ThéâtreLa musique de Jorge Arriagada et de Luís de Freitas Branco (1890 – 1955) compositeur classique portugais, accompagne majestueusement ce long fleuve de plus de quatre heures. Les chapitres sont ingénieusement signalés par un petit théâtre en carton absolument délicieux, un jouet d’enfant, dont le décor se renouvelle aux grès des intrigues.

 

Les six épisodes destinés à la programmation télévisée complètent le film avec bonheur. (ARTE le jeudi 19 mai et vendredi 20 mai 2011 à 20h30).

Dois-je dire que je vais du film au livre, et du livre au film?  Inséparables désormais dans la complétude l’un de l’autre.

 affiche

 

 

 

« Si quelqu’un me demandait de résumer ma position par rapport au film Mystères de Lisbonne, (écrit Raoúl Ruiz), je dirais qu’elle fut celle d’un jardinier.

Un jardinier d’amour

Arrose une rose puis s’en va.

Un autre la cueille et en profite.

Auquel des deux appartient-elle ? »

 

 

 

 

                                                                                                                             Hécate

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 09:59

tome 1La Trilogie de Transylvanie

de

Miklós Bánffy

 

« C’est au cœur de cette Transylvanie, dans la vieille capitale Koloszvar (devenue Cluj – Napoca), que je croisai pour la première fois ce nom : Bánffy. On ne pouvait l’éviter… depuis l’arrivée des Magyars il y a dix siècles, les Bánffy comptaient parmi les grands noms qui avaient présidé aux destinées de la Hongrie et de la Transylvanie, et sur bien des murs on peut les voir représentés, dolman jeté sur l’épaule, en tunique de brocart, ceints d’un cimeterre orné de pierreries et coiffés du halpag de fourrure dont les plumes semblent s’échapper vers le ciel comme des jets de vapeur. 

 

tome 3Le livre qu’on va lire a pour cadre la période qui suit : il s’ouvre sur l’année 1904. L’univers qu’il décrit est celui de la Milteleuropa de la Belle Epoque.

 

Les hommes de ce temps là, fussent-ils atteints de myopie, avaient décidés de jeter leurs lunettes aux orties pour les remplacer par d’élégants monocles… La vie dans la capitale était une succession de fêtes, de bals, de réunions hippiques, puis l’on se retrouvait à la campagne pour de grandes battues… L’air des salons était saturé de potins, de fumée de cigare et d’anglophilie. Certains clans prisaient Monet, d’Annunzio et Rilke.

 

             La place que tenait la politique n’était pas sans rappeler l’heureux temps des romans de Trollope et de Disraeli. Les plaines aux loin étaient agitées de mirages parcourues de chevaux sauvages, des processions tome 2effilochées d’oiseaux migrateurs traversaient le ciel.

 

Bánffy on le verra bientôt, est un conteur né. Il s’entend à convoquer tous les démons de l’intrigue, du crime, de l’imbroglio politique et de la passion amoureuse… Un drame immense à tous les sens du mot. Il est clair que l’auteur y a mis sa vie, et toute la pénétration d’un esprit hors du commun… Le dévouement de celui qui nous parle aux valeurs de sa caste échappe lui-même, on le verra, à tous les pièges de la vanité.

 

Qu’on ne s’étonne pas de voir courir sur ces pages une ombre de mélancolie ; les méchants signes prémonitoires n’ont pas manqué à l’époque qui retient ici ; l’homme qui les recense au long de ce récit avait en lui trop de sensibilité, et une trop haute culture, pour les laisser. » 

            (Extrait de la préface de Patrick Leigh Fermar.)

 

 

 

Vos jours sont comptés ( I ), Vous étiez trop légers ( II ), Que le vent vous emporte ( III ), excellent à nous décrire une valaszut-banffy-kastely 9multitude de personnages qui évoluent dans un monde qui se défait. Dès le début, cette grande fresque nous attache à la vie de deux jeunes aristocrates, Bálint Abády et László Gyeróffy qui sont cousins, et amis depuis leur enfance.

Bálint est devenu député au parlement de Budapest et László envisage une carrière d’artiste.

« A lui seul il avait confié son désir de plus en plus fort de devenir musicien. Adulte, il était toujours orphelin. Il n’était chez lui nulle part : ni ici, ni là-bas. »

 

Si la passion amoureuse de Bálint Abády pour Adrienne Milhot mariée à un homme qu’elle n’aime pas ne sera pas sans tourment, celle de László pour sa cousine Klára sera jalonnée d’obstacles.

La destinée de László commencée comme une grande fête étourdissante, valses, polkas, quadrilles, czardas, s’achèvera bien pathétiquement.

 

« Pressé de rentrer à Budapest pour s’inscrire à l’académie, Laszló avait hypothéqué le domaine qu’il avait hérité de son père dans la vallée de Szamos… »

 

Au fil des années, de menues vexations dues à sa différence de fortune et de statut social, blessent le jeune homme dans son amour propre. 

 

« Les laquais imbus de leur importance lui faisaient sentir leur dédain… Toujours il se sentait comme un manant que des êtres supérieurs daignent tolérer parmi eux. Pourquoi ?... En quoi les autres valent-ils mieux que lui ? Sa famille à lui est plus ancienne : les Gyeróffy, dès le Moyen Age étaient déjà de grands personnages, ses biens ne sont pas considérables mais suffisent à assurer son indépendance, il ne les doit pas à une récente donation de la couronne, il les tient de ses ancêtres… 

Ce n’était que dans la musique qu’il se libérait… Il donnait libre cours à la violence qui couvait en lui sans jamais s’exprimer dans ses mouvements ni dans ses propos. »

 

La narration mêle merveilleusement l’intimisme des sentiments aux tourbillons des bals, aux paysages superbes, aux saisons. L’ivresse de vivre n’efface pas la diffuse inquiétude qui étreint l’âme.

 

Quelques phrases suffisent à dresser le portrait d’un personnage Pal Uzdy le mari d’Adrienne « ressemble à ces bronzes de Méphisto, ces statuettes françaises que le « Faust » de Gounod a mis à la mode et dont certaines ornent encore à l’occasion les dessus de cheminées.

Sa tête a quelque chose d’oriental : une peau brune, presque olivâtre, des tempes dégarnies qui lui agrandissent le front, des sourcils obliques, des pommettes saillantes… S’ajoute à cela une légère moustache de Tatar coupée court sous le nez mais longue et frisottée. Une tête insolite qui ne laisse pas indifférent. »

 

Types-et-costumes-de-HongrieLa rudesse de la montagne, les habits des forestiers contrastent avec la moiteur des salons raffinés où les fenêtres sont tenues fermées pour éviter que la cire des bougies des lustres ne tache les parquets sous l’effet d’un mouvement d’air ; Il fait bon rêver accouder à la balustrade du balcon, tandis que la nuit s’achève.

 

Une conversation échangée un soir comme celui-là, sera pour Bálint la motivation du thème d’un livre qu’il a commencé à écrire : « La Beauté comme action ».

La beauté comme loi éthique.

 

« Mais la beauté dont il parlait maintenant, était celle de leur vie. Franchise, liberté et sincérité, refus du mensonge. »

 

Impossible de résumer cette Trilogie Transylvaine ! Tant de détails minutieux qui témoignent du quotidien, tant de dialogues enchâssés dans les sursauts de la politique d’alors, mais impossible d’oublier certaines pages. Elles chantent longtemps dans la mémoire, comme le violon chantait langoureusement ces romances hongroises sous l’archet du primas. Pas un bal sans tziganes !... Pas une fête sans danser une czardas !

 

Inoubliables aussi certains personnages secondaires ; tel celui de la petite Regina qui écoute László tombé dans la déchéance évoquer les jours de fêtes de son temps passé.

 

« Jamais il ne prononçait le nom de Klára, il parlait seulement de ce qui l’entourait : vêtements, lumières, fleurs et parfums, mais jamais d’elle-même, jamais il ne la mentionnait. Tel un primitif, pour qui le nom de la divinité est tabou. La boisson assoupissait ses remords, ne laissant place qu’à la beauté d’un passé dont il faisait revivre les plus menus détails, et à l’ivresse de l’alcool se mêlait l’ivresse du souvenir. »

 

A peine si László prête attention à cette fillette. Jusqu’à saturation la malchance s’acharne sur lui. La fin de son existence ressemble à la musique qu’il improvisait « et d’où s’élevait un sanglot éploré qui se muait en rêve, en désir, en chagrin pour retomber dans un staccato indéfiniment martelé. Et pour finir, une question, un accord brisé en plein vol. »

 

 

Miklós Bánffy (1873 – 1950)

  

BanffyMiklos ministreUn des premiers défenseurs de l’œuvre de Bartok ; ministre des affaires étrangères en 1921 – 1922, il s’écarte ensuite du gouvernement et choisit de se retirer dans ses terres de Transylvanie. Il ne sortira de sa retraite qu’au début de la dernière guerre et se verra chargé en 1943 d’une mission secrète en vue de rassembler différents mouvements de résistance au nazisme.

 

L’arrivée du pouvoir communiste le voue à un nouvel exil à Budapest où il meurt. C’est une traduction anglaise à la fin des années 90 qui fera connaître son œuvre au monde.

 

Les illustrations des premières de couverture sont de Jószef Rippl – Ronai, (1867 – 1927) et de Faragó Géza (1877 – 1928) peintres hongrois.

  

  

  

                                                                                                           Hécate.

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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 10:24

les reliques

 

 

 Les reliques 

de Jeanne Benameur

 

 

 

Un jour de neige, Hésior, le magicien, Zeppo, le clown, et Nabaltar, le soigneur de fauves sont débarqués par un camion de cirque au bord d’une route.

 

            « Aucun des trois n’avaient regardé le camion s’éloigner.

Et ils avaient marché. »

 

Dans une cabane de chantier abandonnée ils vont vivre. Combien de temps ?...

 

« Ils ne comptent pas. Les calendriers, c’est bon pour ceux qui ont encore à faire avec les autres.

Eux, c’est fini.

Ils font entre eux.

On n’invente pas de calendrier juste pour trois. Même le jour où ils sont nés, ça n’a plus d’importance. C’est écrit quelque part, là-bas où les dates sont sûres. Loin. Ici, ce n’est plus la peine.

Hésior a juste gardé sa montre. Elle ne donne pas l’heure des autres montres, celle que sonne l’église du village, de l’autre côté du bois. Non, non, elle donne son heure à elle, fixe pour toujours, et lui en fait ce qu’il veut.

Pas de retard. Pas d’avance.

C’est juste un désaccord.

Un désaccord avec le temps. »

 

En marge des autres, la vie des trois hommes liés pour toujours, se déroule au fil des jours, des saisons. Mira, la trapéziste qu’ils aimaient est morte. « Trois cœurs pour une seule, Mira. »

Les cheveux blonds du magicien n’ont pas résisté une seule nuit à sa mort.

 

« Est-ce d’avoir partagé Mira vivante ? Ils peuvent la partager maintenant, même avec la mort.

Le cirque ne continue jamais à aimer ce qui est mort.

Eux trois, ils ont continué.

 

On ajuste la mâchoire des morts. On serre la vie entre les dents.

 

Les simples ne distraient pas. Ils font frémir. Hésior avait arrêté sa montre à l’instant où le souffle de Mira cessait de pouvoir être partagé sur terre.

Il savait qu’on ne leur pardonnerait pas.

On les a laissés.

C’était inévitable. Et après tout.

 

Liberté de vivre et de mourir laisse le cœur en plein vent. »

 

Le magicien, le clown, le soigneur de fauves dans la connivence de leur amour fou pour celle qu’ils aimaient et ne peuvent cesser d’aimer vont inventer un rituel pour qu’elle ne soit jamais perdue.

 

« Une relique est une chose qui demeure bien après que tout a disparu. Derrière le verre, protégée, la relique est là. On la révère.

Eux trois ne possédaient que des restes. Des ballerines usées, un costume qui deviendrait guenille avec le temps. Des riens…

Un reste n’est pas relique. »

 

Ils vont se faire fabricants de reliques. « Pour chaque relique, il faut un os… »

 

Une narration incantatoire qui arrache au silence, à la neige, au vent, au sang, à l’écorce du malheur, la plainte et son chant, la mémoire et son murmure, le drame et son mystère.les reliques babel

 

 

 

 

 

« Attention Mesdames et Messieurs. C’est le numéro du risque et du péril. Total.

Sans musique. Sans filet.

Sans roulement de tambour.

Vous êtes prêt ?... »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                     Hécate

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4 février 2011 5 04 /02 /février /2011 11:59

le nécrophilleLe Nécrophile

 

 

 « Tout conformisme me fut toujours étranger »

                                           (Gabrielle Wittkop)

 

 

            Publié en 1972 par Régine Deforges et réédité chez Verticales en 2001, ce roman d’amour extrême se décline en un journal intime, celui de Lucien N. qui tient une boutique d’antiquités.

            Pour Lucien N. l’amour ne peut commencer que lorsque la vie s’achève.

 

 

 

 

1er décembre 19…

            « Je ne déteste pas mon métier ; ses ivoires cadavéreux, ses faïences blêmes, tout le bien des morts, les meubles qu’ils ont faits, les tableaux qu’ils ont peints, les verres où ils ont bu quand la vie leur était douce. Vraiment le métier d’antiquaire est un état nécrophilique presque idéal. »

 

7 janvier 19…

            « On parle du sexe sous toutes ses formes, sauf une. La nécrophilie n’est ni tolérée des gouvernements ni approuvée des jeunesses contestataires. Amour nécrophilique, le seul qui soit pur, puisque même amor intellectualis, cette grande rose blanche, attend d’être payée de retour. Pas de contrepartie pour le nécrophile amoureux, le don qu’il fait de lui-même n’éveille aucun élan. »

 

            Lorsque j’ai publié ma chronique sur « La mort propagande » de Hervé Guibert, j’ai dit : « entrer dans son écriture c’est comme prendre un mort dans ses bras

            Je n’avais pas lu ce livre de Gabrielle Wittkop !

 

            Lucien N., prend dans ses bras les morts dont il tombe amoureux, il les dérobe aux tombes fraîches, les porte jusqu’à son lit avec d’infinies délicatesses.

 

            « J’avais dès le premier instant senti ce que Suzanne serait pour moi. Aussi, bien que frileux, m’empressai-je de fermer le chauffage, d’établir ces sournois courants d’air qui réfrigèrent les pièces en un instant et pour bien des heures. Je préparai de la glace, j’éloignai de Suzanne tout ce qui pouvait lui nuire. Sauf moi, hélas !... »

 

            « Pendant quatorze jours, j’ai été indiciblement heureux. Indiciblement mais pas absolument car pour moi, jamais la joie ne vient sans le chagrin de le savoir éphémère, tout bonheur porte ostensiblement le germe de sa propre fin. Seule la mort – la mienne – me délivrera de la défaite, de la blessure que nous inflige le temps. »

 

« Eros et Thanatos. Tous ces sexes sous la terre, y pense – t – on jamais ? »

 

            Le tailleur de Lucien N. ne peut s’empêcher de lui suggérer une garde – robe moins morose : « Car, si élégant soit – il le noir fait triste.

            C’est donc la couleur qui me convient, car moi aussi, je suis triste. Je suis triste de toujours devoir me séparer de ceux que j’aime. »

 

            L’audace de ce roman s’équilibre d’une haute élégance de style, délétère et élégiaque.

            Les chairs mortes ont – elles jamais été sous la plume de Gabrielle Wittkop aussi envoûtantes, aussi tendres, aussi prenantes que dans ces affaissements, ces abandons ultimes qui précèdent la décomposition irrémédiable ?

            Au risque de choquer, je m’y attends, avec le recul, flotte dans ces pages aux voluptés dérangeantes, une pathétique douceur.

 

            Comme dans « Sérénissime Assassinat », quelques phrases sont en correspondances avec l’art de la peinture.

 

16 janvier 19…

            le jardin des délices bosch détail« Jérôme – Hiëronimus. Dans son Jardin des Délices, Hiëronimus Bosch a peint deux jeunes hommes qui se divertissent avec des fleurs. L’un d’eux a planté de naïves corolles dans l’anus de son compagnon.

            Ce soir je suis allé chercher des cypripèdes chez le fleuriste et j’en ai paré mon ami Jérôme dont les chairs accordent déjà leur nuances au souffre vert, brun et violâtre des orchidées. Les unes et les autres ont atteint ce stade triomphant de la matière à son sommet, à l’extrême accomplissement de soi – même, qui précède l’effervescence de la putréfaction. »

 

 

15 juin 19…

            « Depuis plus d’un mois que je suis à Naples, bien content de m’être éloigné de Paris pour quelque temps… Je flairais le danger. Sans compter que j’avais aussi bien envie de retrouver Naples, la plus macabre des villes, Naples la bouche de l’Hadès. On y joue avec les morts comme avec de grandes poupées. »

 

16 juillet 19…

            « Je viens de visiter Capodimante, le parc aux tritons moussus, le long château jaune qui, derrière les bouquets de palmiers, abrite une merveilleuse collection de peintures. La Mort de Pétrone par Pacecco de Rosa… Une composition mouvementée mais d’où transpire l’indifférence ; de belles couleurs limpides mais aucune intuition du sujet. Du moins pas la mienne. »

 

            Les actes érotiques de Lucien N. avec les morts de tous âges, dont aucun détail n’est éludé, ne se veulent pas une provocation de la transgression. L’indicible est dit. L’amour s’inscrit dans la fatalité où la splendeur du désir est dans la finalité du néant.

            Les plus belles, les plus émouvantes pages sont celles où Lucien N. se trouve face à deux jeunes noyés, le frère et la sœur, peut-être  des jumeaux.

 

            « Etrangers au monde des vivants, ils avaient été faits pour mourir et la Mort les avait passionnément marqués dès l’origine.

            Maintenant qu’ils sont en ma présence, j’ose à peine approcher de leur beauté.

            Dehors la tempête s’est levée et secoue les arbres du Pausilippe. D’énormes nuées roulent sur le ciel. La meute d’Hekate passe en hurlant. »

 

 

 

Blogs à consulter :

 

LA TAVERNE DU DOGE LOREDAN

http://latavernedudogeloredan.blogspot.com/search/label/Wittkop%20Gabrielle

 

GABRIELLE WITTKOP

http://blog.gabrielle-wittkop.fr/

 

Le VAMPIRE RE’ACTIF

http://vampirereactif.canalblog.com/archives/2008/12/22/11810043.html

 

                                                                                                                                                                                                      Hécate.

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 17:45

JohnKeats1819 hires

  

 

  

John Keats

 

 

  

  

  

Je ne puis exister sans poésie disait celui qui traversant le Jardin de la Vie disparut de ce monde comme une étoile filante. Tout à la conscience de sa condition mortelle, le cœur étreint par la fiévreuse ardeur de joindre l’impossible Gloire à la gloire d’aimer, Keats nous a donné les radieux élans de ses vers, ses chants mélodieux son souffle éperdu de vitalité insaisissable quand bien même chancelant vers l’inévitable agonie, encore intrépide quoique épuisé, il cueillait les fleurs de la Beauté éphémère en un bouquet à jamais impérissable !

  

 

                        « Mon esprit inquiet ne supporterait jamais

                        De couver si longtemps une volupté,

                        S’il n’épiait, quoique craintivement

                        Une espérance derrière l’ombre d’un rêve. »

                                                                       (Endymion)

 

Il a vingt trois ans lorsque parait « Endymion » en 1818, hors du cercle de ses amis, nul ne le connaît. Il n’a plus qu’à peine trois ans à vivre !...

 

            John Keats vient au monde le 31 octobre 1795 dans la banlieue de Londres. Apprenti apothicaire à l’âge de quinze ans, à vingt ans il décide de se consacrer à la poésie.

            Le comportement de Keats, tour à tour insolent ou intensément effacé de son identité, drapé dans la chair de ses mots est jugé sévèrement par la société puritaine d’alors.

 

(Les lecteurs se choqueront de ses lettres publiées en 1878.)

 

fanny brawneLe 11 octobre 1818 il fait la connaissance de Fanny Brawne dont il s’éprend. Durant les deux années de cette passion, il va lui écrire trente sept lettres, tour à tour tendres, ardentes où le tourment amoureux qui l’assaille s’exprime avec le lyrisme fervent d’une âme exigeante qui alterne avec une sincérité bouleversante qui ne sait feindre.

 

            Le 1er juillet 1819 :

 

« Dites, mon amour, s’il n’est pas très cruel à vous de m’avoir ainsi pris dans vos filets, d’avoir détruit ma liberté. L’avouerez-vous dans la lettre que vous devez sur – le – champ m’écrire et où vous devez par tous les moyens me consoler ; qu’elle soit aussi envoûtante qu’une bouffée de pavot et me fasse tourner la tête ; tracez les mots les plus doux et baisez-les que je puisse du moins peser mes lèvres là où les vôtres ont été… »

 

Le 8 juillet 1819 :

 

« Votre lettre m’a empli d’une joie immense, de celle que vous seule au monde êtes en mesure de me procurer ; je suis même presque stupéfait de constater l’emprise qu’une personne absente peut exercer sur mes sens. Lors même que je ne pense pas à vous, votre influence parvient jusqu’à moi et m’attendrit… !

Je n’ai jamais connu un amour de la sorte que vous m’avez fait connaître ; je n’y croyais pas ; mon imagination le redoutait, de peur d’être consumé. »

 

 

Keats sait son infortune et son mariage sans issue. Il travaille à sa poésie et ne leurre point Fanny.

 

« N’oubliez pas que je n’ai eu aucun loisir pour songer à vous, cela vaut peut-être mieux ainsi ; je n’aurais guère pu supporter la foule des jalousies qui m’assaillaient si profondément au cœur de mes préoccupations imaginaires »…

« Je survole des yeux cette page cruellement dépourvue de paroles galantes et courtoises ; je n’y peux rien, je ne suis ni préposé aux discours d’usage ni Roméo – prêcheur…

Pourtant, je vous en conjure, réfléchissez-y à deux fois et demandez-vous s’il ne vaut pas mieux que je vous expose mes sentiments plutôt que de vous témoigner une passion factice ; et puis vous me perceriez à jour, il serait vain de vouloir vous tromper…

Vous dites que je peux faire comme bon me semble… en mon âme et conscience, voilà qui me paraît impossible. Mes liquidités sont à cette heure taries, pour quelque temps, je le crains ; tout argent que je dépense ajoute à mes dettes. »

 

Vains efforts que de renoncer à celle qu’il aime et dont il est aimé, même si le doute l’effleure. Fanny a dix-huit ans, elle n’est pas exempte de coquetteries… ce dont il souffre cruellement.

 

Le 13 octobre 1819 il lui écrit :

 

« Je n’existe pas sans vous ; je suis oublieux de tout sauf du moment où je vous retrouverai ; ma vie semble s’interrompre net à cet endroit ; je ne vois pas plus loin. Vous m’occupez tout entier. J’ai présentement la sensation de disparaître ; je serais profondément malheureux sans l’espoir de vous revoir bientôt. Songer que je pourrais être loin de vous m’effraie. Fanny, ma douce, ton cœur changera – t – il  jamais ? Mon amour, ce cœur changera – t – il ? J’éprouve en cet instant un amour sans borne ; votre billet vient tout juste d’arriver ; je ne peux être plus heureux loin de vous, cela est plus précieux qu’un galion de perles. Ne me menacez pas, même pour plaisanter… mon amour est égoïste ; sans toi je ne respire plus. 

                                                                                                                      Tout à toi. »

 

 

 

John Keats possède un diplôme d’apothicaire, de médecin et de chirurgien, aussi est-il sans illusion sur le mal qui après avoir emporté sa mère et son frère Tom, va s’abattre sur lui. Dès le 18 août 1818, il commence à souffrir d’un mal de gorge. Le 3 février 1820, il prend froid et crache du sang. Il sait que c’est là le premier signe de son arrêt de mort.

Et même si l’aile de la mort porte sur lui son ombre funeste, jamais elle ne ternit le resplendissant éclat de la Nature, l’ourlet d’écume de la mer, le murmure des ruisseaux, les pétales des fleurs odorantes où s’abreuvent ses vers au vol rapide frémissant du malheur qu’il sait venir le frapper !

 

« Vous devez croire, vous le croirez, il le faut, que je ne puisse rien dire rien penser de vous qui n’ait sa source dans l’amour qui depuis si longtemps fait ma joie et mon tourment. Le soir où je tombais malade, où un afflux de sang se produisit dans mes poumons si violement que je faillis suffoquer – Je vous assure que j’entrevis la possibilité de ne pas y survivre et qu’en cet instant ma seule pensée fut pour vous… mais j’attends avec impatience le printemps ainsi que la régularité de nos anciennes promenades. »

 photo keatshouse hampstead

  

Fanny Brawne refuse de rompre leurs fiançailles.

  

« Si je devais mourir, je n’aurais laissé aucune œuvre immortelle derrière moi ; rien dont le souvenir rendrait mes amis fiers ; pourtant j’ai révéré le principe de la beauté en toutes choses et, si j’en avais eu le temps, j’aurais fait en sorte qu’on se souvienne de moi. De telles pensées me traversaient à peine lorsque j’étais vaillant et que mon cœur ne battait que pour vous ; à présent toutes mes réflexions se partagent entre vous et cette (est-ce à moi de le dire ?) ultime infirmité des esprits nobles ».

 

« J’ai hâte de croire en l’immortalité. Je ne serai jamais capable de vous adresser un adieu définitif. »

 

« Je serai aussi patient envers la maladie et aussi confiant envers l’amour que je le puis

… … ….

V

 

Je ne puis voir quelles fleurs sont à mes pieds

Ni quel subtil encens hésite sur les branches,

Mais dans l'obscurité, infuses, je devine

Les senteurs que le mois saisonnier distribue

A l'herbe, et au buisson, aux sauvages fruitiers –

L'épine blanche et l'églantine des prairies ;

Aux violettes tôt flétries enfouies sous les feuilles ;

Et à la fille aînée de mai,

La rose musquée mi-close et gorgée de rosée,

Des mouches murmurant refuge aux soirs d'été.

 

VI

 

Dans l'obscur j'écoute; et je l'ai bien souvent,

M'éprenant à demi de l'apaisante Mort,

Nommée de noms plus doux dans mes rimes rêvant,

Pour qu'elle prenne en l'air mon souffle sans effort ;

Mourir plus que jamais voluptueux me semble,

Cesser d'être à minuit sans douleur aucune

Alors que tu répands ton âme au loin

Dans une telle extase !

Tu chanterais encore, et moi l'oreille vaine –

Pour ton haut requiem je ne serais que terre.

                           (Ode à un rossignol. Extrait

                                           Traduit par Fouad El – Etr)

 

 

Une nouvelle hémorragie en juin 1820. Il fait parvenir à Fanny son exemplaire de l’Enfer de Dante sur lequel est recopié le sonnet « Bright Star ».

En Août son mal empire. Il cède aux instances de son éditeur et de ses médecin qui craignent que le climat de l'Angleterre ne lui soit par trop néfaste.

 

« Je sens qu’il m’est presque impossible de partir en Italie ; le fait est que je ne peux vous quitter, que je ne connaîtrai le moindre instant de contentement que lorsqu’il plaira à la fortune de me laisser vivre avec vous pour de bon. Mais je ne veux continuer de la sorte. Une personne bien portante comme vous ne peut se représenter les horreurs qu’endurent des nerfs et un tempérament comme le mien… Je doute que ma santé s’améliore sensiblement tant que je serai séparé de vous. En dépit de tout cela, je suis peu disposé à vous voir ; je ne supporte plus les éclairs de lumière suivis du retour dans mes ténèbres… »

 

En septembre, un échange de portraits, de mèches de cheveux et de bagues scellent les adieux de Keats et de Fanny.

Joseph Severn, un ami connu alors que Keats étudiait au Guy’s Hospital l’accompagne ; hélas, le bateau sera immobilisé en quarantaine dans la baie de Naples, et Keats est tenté de mettre fin à ses jours tant l’épuisement l’accable.

Après une longue agonie, à onze heures du soir, le 23 février 1821, Keats expire dans les bras de son fidèle ami Severn. 

 

Sur sa tombe au cimetière protestant de Rome, est gravée l’épitaphe qu’il désirait :

 

Here lies one whose name was writ on water.

(Ci – gît celui dont le nom fut écrit sur l’onde.)

 

            De même il désirait que le porte – monnaie offert par sa sœur Fanny et la dernière lettre qu’il n’avait pas lue ainsi que celles de Fanny Brawne, non lues non plus, soient déposées dans son cercueil.

 

            Shelley apprenant la disparition de Keats en sa vingt sixième année est bouleversé et compose une admirable élégie où explose la foi panthéiste de son âme.

            En Août 1820, il avait offert à Keats de l’accueillir chez lui à Pise, mais sa proposition fut déclinée.

 

                                         « Il vit, s'éveille - Mort, tu es morte, et non lui ;

Ne pleurez pas sur Adonaïs. – Jeune Aurore,

Fais de ta rosée· une splendeur, car celui

                      Sur qui tu t'affligeais, ne t'abandonne point ;

                                           Cavernes et forêts, ne vous lamentez plus !

Ni vous, fleurs alanguies, fontaines; et toi, Air,

Qui jetais comme un voile de deuil ton écharpe

Sur notre Terre délaissée, découvre-la

Même .aux astres joyeux souriant à son désespoir.

 

 

Il n'est plus qu'un avec la Nature ; on entend

Sa voix dans toute sa musique, de la plainte

Du tonnerre, aux accents du doux chanteur des nuits ;

Il est une présence, à sentir et connaître

Dans l'ombre et la lumière, en l'herbe et le rocher,

Partout diffuse, où peut s'étendre ce Pouvoir

Qui a repris son être et le mêle au sien propre ;

Dont l'inlassable amour travaille l'univers,

Soutient ses fondements, et l'embrase par le sommet.

                                                                       (Percy Shelley

                                                                       Adonaïs, extrait)

         bright-star affiche  

 









            Autre hommage à John Keats, le film de Jane Campion, la cinéaste néo – zélandaise qui avec « Bright Star » a renoué les fils d’une histoire dont l’essence est encore toute entière palpitante à travers la Poésie de celui qui l’incarnait dans les vers qu’il jetait à la hâte  et sans effort la plupart du temps…

  

 

 

                     Brillante étoile ! que ne suis-je comme toi immuable –

Non seul dans la splendeur tout en haut de la nuit,

Observant, paupières éternelles ouvertes,

Comme de Nature le patient Ermite sans sommeil,

Les eaux mouvantes dans leur tâche rituelle

Purifier les rivages de l'homme sur la terre,

Ou fixant le nouveau léger masque jeté

De la neige sur les montagnes et les landes –

Non – mais toujours immuable, toujours inchangé,

Reposant sur le beau sein mûri de mon amour,

Sentir toujours son lent soulèvement,

Toujours en éveil dans un trouble doux,

Encore son souffle entendre, tendrement repris,

Et vivre ainsi toujours – ou défaillir dans la mort.

 

            (Bright Star !

John Keats

Traduit par Fouad El – Etr)

 

 Odes à un rossignol              Lettres à Fanny

 

 Hécate.

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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 10:35

202 Champs Elysée202, Champs – Elysées

 (A cidade e as serras) 

de

Eça de Queiroz

 

 

 

 

 

Ma rencontre avec ce livre est tout un roman !

 

Je passais dans une petite rue quand mon attention se trouva attirée par une affiche sur la porte d’un restaurant. Elle annonçait une soirée de Fados. Des artistes totalement inconnus, un numéro de téléphone pour la réservation. Rien de plus. Renseignement pris, me voici donc à traverser la ville, à déambuler dans les couloirs d’une mairie d’une commune voisine.

 

La conversation s’engage très naturellement. Etais-je une habituée des soirées autour du Portugal ? Ebahie, j’avoue mon ignorance quand à ces réunions, et, effarée plus encore quand j’apprends que la précédente avait été consacrée à l’un des plus grands écrivains de ce pays.

 

-         Lequel ?

 

La personne m’avoue que ce nom bien connu se refuse soudain à sa mémoire. Je cite au hasard quelques poètes et auteurs, en premiers ceux dont j’avais réussi à grand peine à me procurer partiellement les œuvres, puis celui dont je commençais à désespérer de les lire : Eça de Queiroz.

 

-         Ah ! celui-là même !...

 

Ma curiosité ne se tient plus.

 

-         Vous n’avez pas lu « 202, Champs – Elysées » ?

-         Non…

 

Et là, en quelques mots, on me vante le charme irrésistible de ce roman. Et même l’adresse d’une librairie où dénicher ce bijou.

Je tiens à préciser que je n’étais pas encore initiée à la cyber navigation, et que j’avais renoncé à lire un jour Eça de Queiroz !

 

Ce qu’en dit la quatrième de couverture :

 

 

« Dans le Paris de la fin du XIXème siècle, peuplé d’anarchistes, de poèteseça de queiros symbolistes, de dandies, de gros financiers boursicoteurs et de buveurs d’absinthe, se dresse 202, avenue des Champs Elysées l’hôtel particulier d’un jeune aristocrate portugais, Jacinto prosélyte acharné de la modernité.

Télégraphe, téléphone, gramophone, phonographe, cave d’eaux minérales, ascenseur et autre « gadgets » meublent cet hôtel, mais Jacinto en est devenu l’esclave et sombre dans la mélancolie…

 

Eça de Queiroz, dans ce roman incisif, enjoué, où la décadence a du charme et de l’esprit, se livre à une dénonciation du danger du progrès d’une science au service de la puissance et du profit ».

 

 

 

 

Le narrateur, Zé Fernandez est un ami de Jacinto. Les deux jeunes gens s’étaient rencontrés à Paris, aux écoles du Quartier latin.

« A cette époque, Jacinto avait conçu une Idée…que l’homme n’est supérieurement heureux que lorsqu’il est supérieurement civilisé. »

Sept ans plus tard ils se retrouvent, très émus. Rien n’avait changé dans le jardin, mais Zé Fernandez va d’étonnement en étonnement…

 

         « A l’intérieur, dans la galerie, j’eus la surprise de découvrir l’ascenseur, que Jacinto avait fait installer bien que le 202 n’eût que deux étages, reliés par un escalier si facile à monter qu’il n’aurait jamais porté atteinte à l’asthme de Dona Angelina ! Spacieux, tapissé, il proposait, pour ce voyage de sept secondes, de nombreuses commodités : un divan, une peau d’ours, un guide des rues de Paris, des étagères superposées avec des cigares et des livres… »

 

         Une fois à l’étage, en dépit d’un mois de février frissonnant un calorifère répand la douce température d’une après-midi de mai…

         « Je murmurai alors, du plus profond de mon être stupéfait :

 

-         Voila la civilisation !... »

 

Mais il n’a pas encore vu la bibliothèque monstrueuse de livres neufs et le feston de lumière qui jaillit d’un effleurement du doigt. Invité à dîner par son ami, Zé Fernandez dit :

 

« -   Ecoute, Jacinto, non, vraiment… Tu sais j’arrive de Guiães, des montagnes j’ai besoin de m’imprégner lentement précautionneusement, de toute cette civilisation, sinon je vais en crever. Dans la même après-midi, l’électricité, le conférençophone, les espaces hyper – magiques, ton spécialiste de la femme, ton peintre éthéré, la dévastation symbolique, trop, c’est trop, je reviendrai demain. »

 vieux telephone s

 

 

 

 

La grande aventure de Zé Fernandez au cœur de la Civilisation va commencer dès son installation au 202 ; son ami Jacinto, le Prince de grande Fortune le presse de quitter son modeste hôtel, au 202 il aura le téléphone, le théâtrophone, des livres…

 

Eça de Queiroz de sa plume aussi drôle que tendre, égratigne tout ce monde qu’il nous dépeint, mais sans jamais se départir d’une grande compassion pour l’humanité.

Le progrès trahit sa fonction première qui est de libérer l’homme, et, il est pris d’une discrète mélancolie à voir l’homme en devenir l’esclave.

 

La seconde partie du roman, un retour à la nature se déroule au Portugal.

Jacinto a reçu un courrier. Les vénérables restes de ses illustres aïeux vont être transférés dans la nouvelle chapelle de Tormès.

 

« -    Je pense que tu sais, mon bon Jacinto, que la maison de Tormès est inhabitable ?

 

Il fixa sur moi des yeux épouvantés.

 

-         Affreuse, hein ?

-         Affreuse, affreuse, non… C’est une belle maison, en belle pierre. Mais les fermiers qui vivent là depuis trente ans, dorment sur des paillasses, mangent leur soupe devant la cheminée et se servent des pièces pour faire sécher le maïs…

 

… … …

 

Et jamais mon Prince (que je contemplais en train de tirer sur ses bretelles) ne m’était apparu aussi voûté, aussi amoindri, comme usé par une lime qui depuis longtemps l’aurait limé jusqu’à la corde. C’est ainsi que s’éteignait, épuisé par la Civilisation, sous la forme de ce maigrichon hyper – raffiné, sans muscle et sans énergie, la si robuste race des Jacintos… »

 

         Et voilà les deux amis lancés dans d’extravagants préparatifs de départ pour Tormès dans le Douro !... Le 202 devient le théâtre du colossal déménagement de toutes les commodités nécessaires…

 

« Jacinto, songeant tout à coup aux orages en montagne, acheta un immense paratonnerre… Et la colonne des bagages franchissant le porche du 202 me rappelait une page d’Hérodote évoquant la marche de l’armée des Perses. »

 

Zé Fernandez, en vieil habitué des montagnes ne succombe pas aux mêmes transports qui soulèvent l’âme novice de son ami.

 

« Mon Prince poussait des rugissements, avec l’indignation d’un poète qui découvre un épicier baillant à Shakespeare ou à Musset.

Alors je riais.

-         Pense à ce que dit la Bible « Tu travailleras la terre à la sueur de ton front !  Elle ne dit pas : Tu contempleras la terre dans l’extase de ton imagination ! »

 

José Maria Eça de Queiroz est né le 25 novembre 1845 dans le nord du Portugal, quatre ans avant le mariage de son père et de sa mère qui ne le reconnaîtront que quarante ans plus tard !

     Il en a souffert profondément.

    

     « Positivement raconter des histoires est l’une des plus belles occupations humaines… écrit-il dans une lettre. Toutes les autres occupations humaines tendent plus ou moins à exploiter l’homme ; seule celle de raconter des histoires a pour but agréable de le distraire, ce qui le plus souvent équivaut à le consoler. »

 

     Avocat, journaliste, puis Consul du Portugal en Angleterre, c’est dans son appartement de Neuilly qu’il va écrire 202, Champs Elysées qui ne sera publié qu’après sa mort en 1900.

 

 

                                                                                                                               Hécate.

Œuvres :

  • Le Mystère de la route de Sintra (Titre original: O mistério da estrada de Sintra) 1870, La Différence, 1991.
  • La Relique (Titre original: A relíquia) 1870, Nouvelles éditions latines, 1996.
  • Le crime du Padre Amaro (O crime do Padre Amaro’') 1875, Collection: Littérature étrangère, Éditions de la Différence, Paris, 2007
  • Son Excellence. Le Comte d'Abranhos (Sua Excelência. O Conde de Abranhos), 1879, Editeur La Différence, 1998.
  • Alves & Cie, La Différence, 2000.
  • Les Maia (titre original : Os Maias) 1888, 5° ed. 2003.
  • Le Cousin Bazilio (O primo Basílio) 1878, Collection : Littérature étrangère, Éditions de la Différence, Paris, 2001.
  • Le Mandarin (O Mandarim)  Collection : Littérature étrangère, Éditions de la Différence, Paris, 2002.
  • 202 Champs-Elysées (A cidade e as serras), Gallimard, Folio, 2000.
  • La Capitale (A Capital), Actes Sud, 2000.
  • L'Illustre Maison de Ramires (A ilustre casa de Ramires), La Différence, 1999.
  • Contes et nouvelles (Contos e novelas), Éditions de La Différence, 2008.
  • "Lettres de Paris " ("Cartas de Paris"), présentation, La Différence, 2007

 

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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 20:36

Lieutenant Darmancour

 

  

Lieutenant Darmancour 

 Eric Jourdan

 

 

 

 

             En l’an 1697, un jour d’hiver, Pierre Perrault Darmancour est conduit à la prison du Châtelet. Il vient de blesser mortellement l’un de ses camarades, Guillaume Caule. Pourtant le fils du grand commis du Roi Charles Perrault et le jeune charpentier s’entendaient comme les meilleurs amis du monde… Etait-ce seulement un accident ? 
 

 

 

Pierre Perrault Darmancour à dix neuf ans est célèbre par la publication de ses « Contes de ma mère l’Oye », précédés d’une dédicace à Mademoiselle, la petite nièce de Louis XIV.

 

 

 

« On ne trouvera pas étrange qu’un Enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce Recueil mais on s’étonnera qu’il ait eu la hardiesse de vous les présenter… 

 

… …

Pouvais-je mieux choisir pour rendre vraisemblable

Ce que la Fable a d’incroyable ?

Et jamais Fée au temps jadis

Fît-elle à jeune Créature,

Plus tard de dons, et de dons exquis,

Que vous en a fait la Nature ?

 

Je suis avec un très profond respect,

MADEMOISELLE,

 

De Votre Altesse Royale,

 

Le très humble et

très obéissant serviteur,

P. Darmancour. »

 

 

         Mademoiselle une jeune pimbêche, l’aînée de trois ans de Pierre Darmancour, jettera un œil sur lui comme sur un insecte. « Sa coiffure l’accablait tant elle se compliquait de friselis. » Les Contes de ma mère l'oye

   

   

  

         Les Contes enchantèrent tout Paris.

 

 

 

 

 

         Eric Jourdan fait revivre dans ce livre la courte vie de leur auteur, hélas oublié.

 

        

Qui ne connaît ces Contes la plupart du temps publiés sous le seul non de Charles Perrault, les éditions ne mentionnant plus guère celui de Pierre Darmancour !

 

Dans la pièce qu’assombrit le jour qui tombe, incarcéré au Châtelet, dans l’inquiétude de son sort et de la réaction de son père le jeune homme vient d’écrire sa déposition, sachant que s’il dit la vérité il sera perdu.

 

« Le pire des châtiments est la lapidation morale. Ce siècle est un siècle de pierres qu’on jette sur tout ce qu’on ne comprend pas, n’accepte pas, qui ne ressemble pas à ce qu’un homme doit être selon les conventions et les règles qui ne sont que des meurtres cachés .»

 

 

«  C’est à seize ans que mon père m’avait acheté le nom Darmancour, dans son optique de ma réussite à venir. »

« Tout a commencé comme un conte de fées. Je fais bien de dire ça, car ce fut exactement comme ce que j’écrivais après que mon père m’eut demandé de noter les histoires du temps passé… »

« En réalité, il brodait à sa façon qui était la plus simple du monde et qui venait de l’intérieur de lui-même. D’où ? De partout, la cervelle, le cœur, le sexe, le vrai moi de chaque être, ne ressemblant à aucun autre et dans son cas l’essence même d’un garçon jeune décidé à vivre sans contraintes et sans ordres. »

 

Charles Perrault est enchanté de ce que Pierre a écrit « Son petit dernier serait bien le nouvel Orphée de la famille selon le langage des dames exquises du Marais. »

 

Charles Perrault marié tardivement est veuf. Pierre vénère son père, mais regrette les tendresses absentes de cet homme âgé préoccupé de choses d’importances.

 

« Il se souvenait de ses deux premières histoires que son père avaient arrangées à sa façon.

le petit chaperon rouge

 

 

 

            Le Petit Chaperon rouge d’abord. Un chaperon, pour lui, c’était au masculin le couvre chef des hommes et de quelques veuves aussi (c'est-à-dire des presque hommes) et des garçons. L’histoire du gamin (son père en avait fait une fille) qui musait dans les bois (est-ce qu’on laisse une fille aller seule par les bois ?), écoutait le premier beau parleur venu alors qu’on le lui avait défendu, devait se finir le plus mal possible. Au fond le petit chaperon avait le secret désir d’être dévoré par la part sombre de lui-même. Et n’était-ce pas lui Pierre Perrault, lui en face du loup dévorateur ?...

 

         Pendant plus d’une année il fit mine de récolter des contes qu’il arrangeait à sa guise avec simplicité. Le cœur d’un jeune garçon est rempli de pièges, de meurtres, de dévouements secrets où le pire est toujours sûr. »

 

         « Le cœur de l’homme, disait Monseigneur Bossuet, encore un ami de son père, est un lieu plein d’ordures. »

 

         Charles Perrault s’empare des contes de Pierre, les ponce jusqu’à les rendre inoffensifs, du moins en surface et revêt le tout des oripeaux de la Cour.

             maitre chat

  

         « Chaque fois je compliquais les péripéties pour que toute modification ne fut pas simple ni naturelle. Pour le change je donnais parfois mains à des bienséances voulues, mais si on lisait de près mon Petit Poucet, Barbe – Bleue ou l’histoire du Maître Chat, la subversion souterraine faisait irruption dans les détails. J’ai fait des Contes à double fond. Je ne voulais pas de fille pour héroïne, mais quelqu’un à part comme moi, prêt à se sacrifier pour quelqu’un comme lui. 

 

         Les Contes faisaient leur chemin, même dans l’état où mon père les avait corrigés… je le ressentais comme s’il m’avait corrigé moi.»

 

         La narration d’Eric Jourdan dose l’intime et esquisse l’univers de la Cour, du Bain des Pages aux feux d’artifice Royaux. On entrevoit personnages et décors, la Palatine dans une robe bleu acide, les oreilles brinquebalantes de bijoux ; le vieil abbé de Choisy avec ses robes couvertes de dentelles, ses coiffures à étages, l’éventail en bataille, les mains embijoutées. « Il avait écrit une histoire de marquis – marquise, ambiguë comme lui dont le Mercure parla l’année même des Contes. »

 

         «…  des antichambres de crépuscule succédaient à des pièces qu’on traversait sans voir le jour. Détour après détour nous arrivâmes enfin, moi le cœur levé par ces relents de parfum et de foutre dans une pièce dont la fenêtre se trouvait à moitié bouchée d’un immense paravent.

         Le frère du Roi glapissait au milieu de sa petite cour, surveillé par son sigisbée qu’on disait beau et qui avait dû jadis profiter d’un visage de poupée aux joues rondes, la méchanceté coincée aux plis de la bouche. »

 

 

Pierre Perrault Darmancour déteste les chapeaux autant que les perruques, il est vêtu simplement sans tous les colifichets à la mode ; justaucorps, culottes sans canon, des bottes courtes, la cravate nouée à la diable.

 

         « Ainsi je vivais les jours magnifiques et désespérés de la jeunesse. Le désespoir, c’est le bonheur qui vous échappe toujours, comme si vous refermiez votre main sur de l’air. »

 

 

         Pierre Darmancour ne sera sauvé que grâce à la protection de François de Conti, qui lors de circonstances particulières lui avait donné un anneau qu’il porte au doigt et, aux démarches de son père. La seule issue pour lui est de s’enrôler dans le régiment du Dauphin. Charles Perrault achètera une lieutenance à son fils.

 

         Va commencer pour le jeune homme une vie de garnison…

 

         « Il ne doutait pas de l’avenir qui s’avançait à grand pas vers son double uniforme, celui de lieutenant au Royal Dauphin et celui de peau du jeune être sensuel. »

 

 

         Parmi les pages les plus poignantes, celles de ses adieux à son ancienne vie. Celui que Ninon de Lenclos appelait le garçon des contes de fées, avant de partir pour l’armée du Nord va lui remettre le dernier conte qu’il a écrit et que personne ne connaît. Ninon, fait allumer un chandelier, cache son visage derrière son éventail et lui en demande lecture.

 

         « Darmancour avait une voix claire, il lisait vite, jouait l’histoire et en un instant ils se trouvèrent tous deux, la femme de nuit et le petit lieutenant, loin de Paris dans un monde enchanté : …. Il était une fois… »

 

 

         Eric Jourdan, auteur des « Mauvais anges » longtemps censuré, fils adoptif de l’immense écrivain Julien Green rend un superbe hommage à Pierre Perrault Darmancour.

         Une histoire individuelle en filigrane de l’Histoire écrite avec ferveur et sensualité, celle d’un jeune homme impétueux épris des plaisirs inavouables à la recherche de l’amour et qui trouvera la mort le 2 mars 1700.

  

                                                                                  Hécate.

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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 22:24

l'époux impatient

  

  

  

  

 

L’Epoux impatient

de Grazia Livi

 

 

 

 

 

 

 

            L’époux impatient, c’est Lev Nikolaïevitch Tolstoï dont les noces avec Sofia Andreevna viennent d’être célébrées à Moscou le 22 septembre 1862 après de très brèves fiançailles.

 

            « Tout devait s’accomplir en une seule semaine : la préparation, la séparation, le rite, l’adieu. Alors que Sonia vivait en symbiose avec sa mère, mesurant, choisissant, achetant et quelle dormait la nuit d’un sommeil entrecoupé de rêves incompréhensibles, Lev se couchait tard, se promenait beaucoup et parlait nerveusement. »

 

            Toutes les bassesses de ma jeunesse me brûlent le cœur : terreur, douleur, repentir. Je me dis :

Est-ce possible de souffrir tellement et d’être en même temps heureux ? Chaque jour je deviens de plus en plus fou. 

 

            Entre la pure colombe effarouchée et le tumultueux Lev Tolstoï qui vit comme un moujik, exige l’absolu de lui-même et des autres, le voyage de noces se déroule dans l’exaltation de la passion et de l’angoisse enfiévrée.

            Le passé, le présent s’enchevêtrent dans les pensées de Sofia et de Lev. Verste après verste, durant ces deux jours en berline, ces deux êtres vont se découvrir, s’apprivoiser. Frémissements de l’âme se heurtant aux embrasements de la chair.

 

            Lev Tolstoï« Il était en proie à un désir irrépressible, prendre d’assaut sa nouvelle vie. Il avait trente quatre ans et elle, à peine dix huit. Entre eux il y avait une telle différence, un écart, un abîme. Seize ans.

 

 

« Aide-moi Seigneur. J’ai gaspillé mon temps, je me suis gaspillé. »

 

 

            Il se détestait pour tout ce qu’il avait laissé advenir, en brute qu’il était, irasciblement  impulsif, maladroit en société, rétif à toute critique, volubile, intolérant, amoureux de la gloire à outrance. Les insultes qu’il s’adressait dans son journal n’avaient d’égale que sa soif de perfection. Elle lui imposait une foule de règles, de corrections, de freins. »

 

            Dans les 157 pages de ce livre Grazia Livi restitue magnifiquement toute l’âpreté romantique de l’âme russe ; s’appuyant sur des écrits intimes de Tolstoï et de Sofia Andreevna qu’elle intègre subtilement aux dialogues et aux descriptions qui rythment ce troublant voyage jusqu’à Iasnaïa Poliana, la résidence de l’écrivain.

 

            « Il avait lui-même acheté cette berline construite sur un modèle parisien, tapissé à l’intérieur d’un damas gris, munie de lanternes cylindriques et d’un marchepied revêtu de cuir. Il avait choisi lui-même cette épouse intimidée et tendre. »

 

            - A quoi pensiez-vous ? demanda-t-elle, oubliant qu’elle devait éviter le vous et le français. Langue de salon, de petits mouchoirs brodés, langue qui ornait les livres mais n’exprimait pas la vérité de l’âme russe.»

Il le lui dirait plus tard…

  Sofia Andreevna

 

            « Elle voyageait dans la nuit des temps. Quelque chose d’inconnu, d’ajourné, en suspens, pesait sur elle depuis le moment où elle avait dit « oui » à Lev Tolstoï. Cela avait un rapport avec le mot « union » qui transmettait de mère en fille un secret archaïque, entouré d’un essaim de chuchotements… Mais par orgueil, par timidité, elle n’avait pas demandé d’explication et préférait se soumettre au secret qui se révélerait peut-être la nuit à l’improviste dans la tanière inconsciente du sommeil. »

 

            Grazia Livi est née à Florence en 1930 elle vit aujourd’hui à Milan. Journaliste, essayiste et romancière, elle a obtenu le prix Viareggio du meilleur essai en 1991 pour « Le lettere del mio » et le prix Alessandro Manzoni, en 2006 pour «Lo sposo impaziente», publié chez Actes Sud en 2010.

                                                                                                                                                                    Hécate

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