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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 16:54

Le Chant, d'Achille

de

Madeline Miller

 

            "Ce ne sont encore que des enfants : Patrocle est aussi chétif et maladroit qu'Achille est solaire, puissant, promis par da déesse de mère à la gloire des immortels. En grandissant côte à côte, l'amitié surgit entre ces deux êtres si dissemblables.

Indéfectible.

            Quand à l'appel du roi Agamemnon, les deux jeunes princes se joignent au siège de Troie, la sagesse de l'un et la colère de l'autre pourraient bien faire dévier le cours de la guerre... Au risque de faire mentir l'Olympe et ses oracles."

 

            "On dirait que toute ma vie n'a été qu'un travail de recherche en vue de ce livre " dit Madeline Miller jointe par Le Monde des livres au téléphone dans le Massachusetts où elle vit.

 

            Elle avait cinq ans lorsque sa mère commença à lui lire L'Iliade et l'Odyssée . "Je trouvais ça absolument fascinant et ne pouvais pas m'en lasser."

 

            Et, moi, dans mon enfance j'ai souvent rêvé sur les héros de l'Antiquité en regardant les pages illustrées du dictionnaire de mes parents... Au fil des jours et des ans mon attrait pour la Mythologie à continué au hasard des lectures, poésies, films, tableaux...

 

            J'ai vraiment beaucoup aimé ce livre où c'est Patrocle qui raconte son enfance, puis son exil et la naissance de son amitié pour Achille. Ayant provoqué la mort d'un garçon sans le vouloir, Patrocle fut condamné à quitter son pays afin d'être élevé dans le royaume d'un autre.

 

            " En échange de mon poids en or, on m'y éduquerait jusqu'à l'âge adulte. Je n'aurais ni parents, ni nom de famille, ni héritage. A notre époque, la mort était préférable, mais mon père était pragmatique. Cette solution représentait une dépense moindre en comparaison aux somptueuses funérailles que ma disparition aurait nécessitées.

 

            Voilà comment je me retrouvai orphelin à dix ans. Voilà comment j'arrivai à Pthie. Pélée son roi, était l'un de ces hommes aimé des dieux : sans être divin, il était intelligent, courageux, beau, et aucun de ses pairs ne pouvait égaler sa piété. En guise de récompense, nos divinités lui avait offert une nymphe des mers pour épouse, une marque d'honneur suprême."

                                             

            Chaque apparition de Thétis est saisissante, longs cheveux noirs, peau brillante et lumineuse d'une pâleur improbable comme si elle absorbait les rayons de la lune, une odeur d'eau de mer et de miel brun, une voix rauque et râpeuse...Une bouche comme une entaille rouge, pareil à un estomac éventré pour un sacrifice, sanguinolent et prophétique, des dents aussi pointues et blanches que l'os.

 

            "Ce sera un dieu , proclama-t-elle. A court de mots, je gardais le silence. Elle se pencha en avant, et je crus presque qu'elle allait me toucher. Evidemment, elle n'en fit rien.

-Comprends-tu ? "

            Achille avait prévenu Patrocle que sa mère détestait devoir attendre.

"- Oui.

- Parfait.

            Comme pour elle-même, elle ajouta avec désinvolture.

- De toute façon, tu seras mort bien assez tôt.

             Sur ce, elle se retourna pour plonger dans les flots sans laisser la moindre vague derrière elle.

Tu seras mort bien assez tôt. Elle avait prononcé cette phrase froidement, d'un ton factuel. Elle ne voulait pas que je sois le compagnon de son fils, mais je ne valais pas la peine d'être tué. Pour une déesse, quelques décennies de vie humaine représentaient à peine un inconvénient. Elle souhaitait qu'il devienne un dieu. Pour elle, c'était simple, une évidence. Un dieu. Je ne pouvais pas imaginer Achille ainsi. Les dieux étaient insensibles et distants, aussi lointain que la lune. Ils n'avaient rien à voir avec ses yeux vifs, la chaleur malicieuse de ses sourires.

 

            Pélée avait souvent encouragé Achille à choisir des compagnons. Or durant des années, son fils n'avait pas manifesté d'intérêt particulier pour un seul d'entre eux. Et voilà qu'il avait octroyé cet honneur à celui d'entre nous qui avait le moins de chance de le recevoir, tout petit, ingrat, et probablement maudit qu'il était .

                                       

            Notre amitié s'épanouit tout à coup à la manière des inondations printanières qui dévalent des montagnes...Un jour nous allions nager ; le lendemain nous grimpions aux arbres. Nous nous inventions des jeux où nous faisions des culbutes, ou bien nous nous allongions sur le sable chaud en disant : devine à quoi je pense !...

 

            Avec Achille c'était différent...je n'avais pas à craindre d'être trop bavard. Ni trop fluet, ni trop lent...Il jouait de la lyre de ma mère et je l'écoutais...Il continuait jusqu'à ce que je ne distingue plus ses doigts dans l'obscurité. Je compris à quel point j'avais changé. Car qui peut avoir honte de s'incliner face à tant de beauté ? Cela me suffisait de le regarder gagner, de voir ses talons envoyer voler le sable, d'admirer ses épaules qui se soulevaient et s'abaissaient alors qu'il fendait l'eau salée. Oui, cela me suffisait."

 

            Heures heureuses de l'adolescence de Patrocle et d'Achille où leur affection ne fera que croître, ne se quittant plus ils iront s'instruire avec le Centaure Chiron qui vit dans une grotte de quartz rose.

 

            Bien trop vite viendra la nouvelle qui décidera de leur sort : la reine Hélène, la femme de Ménélas enlevée du palais de Sparte !

 

             "Chiron et la grotte rose me parurent soudain incroyablement loin : une idylle enfantine...Tout le monde disait qu'Achille était destiné à la guerre. Que ses pieds et ses mains si rapides avaient été crées dans le seul but de forcer les imposants murs de Troie.

 

- Si tu vas à Troie, tu n'en reviendras jamais. Tu mourras là-bas alors que tu ne seras encore qu'un jeune homme avait dit Thétis à Achille qui avait pâli.

- C'est certain ?

 

             Voilà ce que tous les mortels commencent toujours par demander avec une incrédulité empreinte d'émotion et de terreur.

- Oui.

 

              S'il m'avait regardé à ce moment-là, je me serais effondré en larmes incoercibles... Le chagrin enfla en moi au point de m'étouffer. Sa mort. Rien qu'à cette pensée j'avais l'impression d'être en train de mourir moi aussi et de tomber comme une pierre dans un ciel aveugle et noir.

 

             Il ne faut pas que tu y ailles! Même si j'étais sur le point de le dire et de le redire des milliers de fois, je me contentai de prendre ses mains glacées dans les miennes... Il savait ce que je ressentais, mais ce n'était pas suffisant. Ma peine était si immense qu'elle menaçait de crever ma peau.

 

            A sa mort, tout ce qu'il y avait de rapide, de beau et de lumineux dans le monde serait enterré avec lui. Quand je voulus prendre la parole, il était trop tard.

 

- J'irai, décida-t-il. J'irai à Troie.

 

            Il incarnait le printemps, doré et éclatant. Lorsqu'elle boirait son sang, la Mort envieuse redeviendrait jeune.

            Il me fixait d'un regard aussi profond que la terre elle-même.

 

- Est-ce que tu viendras avec moi ?

 

             Ah! l'éternelle souffrance de l'amour et du chagrin ! Dans une autre vie, j'aurais peut-être pu refuser, m'arracher les cheveux, hurler, et l'envoyer affronter son choix seul. Pas dans celle-ci. Il prendrait la mer et je le suivrais, même dans la mort. Oui, murmurai-je, oui.

 

             Clairement soulagé, il me tendit les bras. Je le laissai m'enlacer, nous presser l'un contre l'autre de tout notre long, si près qu'il était impossible de glisser quoi que ce soit entre nous."

 

             Même connaissant l'issue de cette longue guerre de Troie et les noms légendaires d'Ulysse, d'Hector, d'Ajax et de tant d'autres, les pages se tournent dans la hâte passionnée de redécouvrir ce qui est advenu, comment Patrocle trouva la mort plongeant Achille dans une terrible douleur...

 

            "Dans l'obscurité, deux ombres tendent les bras à travers le crépuscule pesant et sans espoir. Leurs mains se rencontrent, et quand la lumière les inonde subitement, on dirait que cent urnes dorées déversent soudain leur contenu ensoleillé."

 

Editions Rue Fromentin.

Pocket avril 2015

Hécate

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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 17:23

Orphée (11)"Orphée" sort des enfers,

 

 

 

 

annonçaient les Editions La Différence au printemps 2012.

 

  

« Le mythe raconte que la tête d’Orphée, tranchée par les ménades chantait toujours dans le courant du fleuve l’emportant… C’est d’une certaine manière, cette voix indestructible qui se fait entendre contre vents et marées de la sauvagerie marchande… »

  

          Le retour de la collection de poésies "Orphée" fondée en 1989 par Claude-Michel Cluny est un événement.

 

En 1998, face aux difficultés financières l’éditeur ne voulant pas pilonner les livres, les soldait chez les bouquinistes. Après des mois passés à racheter les exemplaires disséminés, la collection de poche "Orphée" revient au grand jour en librairie.

 

          « Pour ceux qui la connaissaient, il n’y aurait presque rien à ajouter puisqu’ils la regrettent depuis déjà quatorze ans. Pour les autres, que cette nouvelle laissera sans doute de marbre, on serait tenté de croire que son originalité et l’engouement qu’elle a suscité éveilleront leur curiosité. » (Louise Bastard de Crisnay / Libération 24 mai 2012.)

 

          Un nouveau dessin signé de l’artiste serbe Milos Sobaïc figure sur les couvertures qui obéissent à un code couleurs précis : la couleur du fond correspond au continent dont est originaire l’auteur ; celle du titre, la langue dans laquelle il écrit.

 

          « …l’essentiel est de trouver des traducteurs et des préfaciers qui soient de véritables passeurs et de permettre au lecteur, grâce à l’édition Pomar,-C-M-Cluny,-1991bilingue, de s’interroger sur l’origine des choses. Car elle nous oblige à penser qu’un poème, même si on n’en comprend pas la langue, vient d’une culture et d’une histoire qui n’est pas la nôtre.  36 titres étaient publiées chaque année, édités à 5000 exemplaires ; désormais six nouveaux recueils par ans, et la réédition des titres épuisés. » (Claude-Michel Cluny)

 

En avril j’avais écrit une chronique autour du poète Adonis né en 1930 et dont la vie s’est partagée entre la Syrie, son pays natal, le Liban et la France. Dans « Chronique des branches », les textes arabes ont été calligraphiés par l’auteur. Le recueil s’ouvre sur le poème :

 

  Miroir Pour Orphée

 

Ta lyre mélancolique, Orphée,

Ne peut changer notre levain.

Elle ne sait façonner pour la bien-aimée captiveadonis

Dans la cage des morts

Un lit d’amour alangui,

Ni bras, ni tresses.

 

Orphée, il meurt, celui qui doit mourir,

Le temps qui court dans tes yeux

Trébuche, et entre tes mains

Se brise la lyre.

 

Je te vois maintenant, tête qui glisse

Entre les rives. Toute fleur est chant

Et l’eau une voix.

 

Je l’entends maintenant, je t’aperçois,

Ombre libérée de son orbite

Inaugurant l’errance. 

 

« La poésie est la première parole. Mythes, épopées, oracles, voix des mystères et des mystiques, puis de l’amour, de la révolte, de l’espoir ou de l’humour, de la vie quotidienne et de la solitude.

Introuvables ou retraduites, classiques ou contemporaines, familières ou méconnues, ce sont ces voix innombrables que la collection Orphée souhaite faire entendre parce que plus que jamais elles sont nôtres. »

 

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4458557 

 

Hécate.

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 11:10

lorca

  

 

 

   

Federico Garcia Lorca

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma rencontre avec la poésie de Lorca, je n’en sais plus ni l’année ni la saison… mais jamais je n’ai oublié cette voix obsédante qui scandait…

 

 

arbre et branchage vert 1

 

Verde que te quiero verde.

Verde viento. Verde ramas

El barco sobre la mar

y el caballo en la montaña.

 

Verde, verde… comme un refrain toujours, verde…

  feuillage 1

 

"Romance Somnambule"

 

Vert comme je t’aime vert.

Vert le vent. Vertes les branches.

Le bateau sur la mer

et le cheval dans la montagne.

L’ombre lui barrant la taille

elle rêve à sa balustrade,

verte la chair, chevelure verte,

avec des yeux d’argent froid.

Vert comme je t’aime vert.

Sous la lune gitane,

les choses la regardent

et elle ne peut les regarder.

 

Traversée de couleurs, de parfums, de fièvres de fleurs et de vent est la poésie de Lorca assassiné à trente huit ans par les franquistes.

 

« Les émotions de l’enfance sont en moi. Je n’en suis pas sorti. »

 

Ne vois-tu pas ma blessure

de la poitrine à la gorge ?

trois cents roses brunes

à ton plastron blanc.

Ton sang s’égoutte et s’exhale

tout autour de ta taille.

 

Mais déjà je ne suis plus moi,

et ma maison n’est plus ma maison.

Laissez-moi monter au moins

jusqu’aux hautes balustrades,

laissez-moi monter ! laissez-moi

jusqu’aux vertes balustrades.

Balustrade de la lune

par où l’eau retentit.

lune gros plan 

Mille petits tambours de cristal

blessaient le petit matin

… …

 

Le grand vent laissait

dans leur bouche un étrange goût

de miel, de menthe et de basilic.

 

Lorca tombé sous les balles franquistes à la « Fontaine aux larmes ».

 

casa natal de LorcaNé à Fuente Vaqueros, petit village silencieux et odorant de la Vega de Grenade : « C’est dans ce village que je serai terre et fleurs. » écrit-il à dix sept ans se voyant déjà devenu poussière donnant naissance à une profusion de fleurs dont déborde sa poésie, de l’œillet viril à la giroflée, la peau est d’olive et degiroflée jasmin, et le sombre magnolia est au ventre de plâtre ou de neige.

 

Moins d’un an avant sa mort, alors qu’on lui pose cette insolente question : qu’est-ce que la poésie ?

 

Lorca répond :

 

« L’homme approche le plus rapidement par la grâce de la poésie du bord où le philosophe et la mathématicien tournent le dos au silence. »

 

cover LorcaLorca emploie le mot « grâce » et non pas «  force » ou « mystère » par exemple. La grâce ! est-il écrit dans la préface de Yves Vequaud. Editions Orphée La Différence, deuxième édition parue en mai 2012 consacrée à Lorca. (1899 – 1936.)

 

            « Sa conversation étincelait comme un diamant fou. » (Dali)

 

            « Sa clarté était enrichissante. » (Jorge Guillen)

 

            Paré de talents, il est marionnettiste, dramaturge, dessinateur, pianiste et guitariste.

            Telle fut sa destinée et d’entrer sans purgatoire, dans la légende.

 

            Noces de sang, son entrée dans la mort. Il avait écrit le chant funèbre pour Ignatio Sanchez Mejias.

 

A cinq heures du soir

Il était juste cinq heures du soir

Un enfant apporta le drap blanc.

a las cinco de las tarde…

 

« Cinq heures du soir est-il plus heureux que cinq heures de l’après-midi ? Nous nous sommes prononcés, en tenant compte aussi de l’euphonie ou du rythme. Choisir, c’est renoncer, n’est-ce pas ? C’est se priver d’un double sens, d’une allusion ou d’une musique. Nous en demandons merci. Lorca est mort sans avoir pu revoir ses manuscrits. Nous avons décidé pour lui. Et priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! » (Yves Véquaud)

                                                

            C’est  à cinq heures du matin, que Lorca va mourir… Son corps jeté dans la fosse sera mêlé à d’autres corps, à la terre, à la poussière… dans le murmure ininterrompu des sanglots de la « Source des larmes. »

            Le jour n’est pas encore levé…

  mare verte sous-bois

"Mort d’amour"

 

Mère quand je mourrai,

qu’on informe les messieurs.

Envoie des télégrammes bleus

qui aillent du sud au nord.

Sept cris, sept sangs

sept pavots doubles

brisèrent des vitres opaques

dans les salons obscurs.

Pleines de mains coupées

et de petites couronnes de fleurs,

la mer des serments

résonnait, je ne sais où…

 

Et mon front est place baigné de lune, et mon cœur un tambour de nacre, quand les mille petits chevaux perses de Lorca galopent dans ma chevelure, son Romancero gitan me traverse de mille parfums de fleurs de couteaux encore et ce, depuis le premier jour.

Des émeraudes lyriques pour des questions au ciel suspendu :

 

« Combien d’enfants la mort a-t-elle ?

Ils sont tous en mon sein ! »

 

« Les roses du soir seront

Comme celles du matin. »

  5

            La griffe des années n’a pas desserré son étreinte de mon amour pour les chansons de Lorca l’andalou.

 

« Le soir a dit : Je suis altéré d’ombre !

La lune a dit : Moi, d’étoiles brillantes.

La source cristalline veut des lèvres

Et des soupirs le vent. »

 

« Vent du Sud

brun, ardent,

ton souffle sur ma chair

apporte un semis

de brillants

regards et le parfum

des orangers. »

 

D’une sensualité à fleur de peau, le vent dans son œuvre est un personnage violent et érotique; Lorca est un être traversé de frôlements et d’effluves, la nature le trouble  et il veut en traduire les sortilèges.

 

« Je voudrais faire une œuvre mystérieuse et claire, qui serait comme une fleur : tout en parfum… je ferai une œuvre populaire et tout à fait andalouse. »

« Je compte construire plusieurs romances avec étangs, romances avec montagnes, romances avec étoiles.

Evocation de bruits d’ongles sur le tissu, de chuchotis de lèvres amoureuses. »

rose dragon et noeud 

« Je suis un pauvre garçon passionné et silencieux qui, à peu près comme le merveilleux Verlaine porte en lui un lys impossible à arroser, et j’offre aux yeux stupides de ceux qui me regardent une rose très rouge à la nuance sexuelle de pivoine d’avril qui n’est pas la vérité de mon cœur. » (Lorca)

 

Déjà, lorsque j’écoutais « L’amour sorcier » et « Nuit dans les jardin d’Espagne » de Manuel de Falla, mon cœur s’emplissait d’indicible nostalgie ardente. Je ne savais pas que Federico Garcia Lorca était un ami du compositeur, ni qu’il jouait aussi du piano. Pas davantage que les quatrains d’Omar Khayyâm enchantaient la sensualité de Lorca qui lisait aussi Hâfez de Chiraz, les deux poètes persans célébraient les belles femmes, le vin, les roses, les pierres mystérieuses, la nuit bleue infinie et les échansons. « Gacelas » et « Casidas » leur empreintent beaucoup… parfums, nard, et se vêtent d’amour obscur, d’amour désespéré ou imprévu. Casida de la main impossible...  

...Casida de la rose…   rose eternelle

La rose

ne cherchait pas l’aurore :

presque éternelle sur sa branche

elle cherchait autre chose.

 

La rose

ne cherchait ni science ni ombre :

confins de chair et de songe,

elle cherchait autre chose.

 

            « Lorca se définissait non comme homme, ou même poète, mais comme pulsation blessée qui sonde les choses de l’autre côté » (A. Bensoussan)

 

"Thamar y Amnon"

 

Thamar rêvait,

des oiseaux dans la gorge,

au son de froids tambourins

et de cithares baignées de lune.

Sa nudité dessous l’auvent,

nard coupant de palme,

appelle des flocons pour son ventre

et de la grêle pour ses épaules.

Thamar chantait

dénudée sur la terrasse.

 

Autour de ses pieds,

cinq colombes de glace.

Amnon, mince déterminé,

de la tour la regardait,

l’aine pleine d’écume

et la barbe d’oscillations.  

… …

La lymphe d’un puits, oppressée

fait naître le silence des jarres.

Dans la mousse des troncs

chante étendu le cobra.

Amnon gémit sur la toile

très fraîche du lit.  

… …

Thamar, efface-moi les yeux

avec ton aube immuable.

Mes fils de sang tissent

des volants sur ta jupe.

Laisse-moi tranquille, frère.

Tes baisers sur mon épaule

sont des guêpes et des brises

en un double essaim de flûtes.

 

Déjà, il lui saisit les cheveux

déjà, il lui déchire la chemise.

 

Ah ! quels cris on entendait

par-dessus les maisons !

Quelle épaisseur de poignards

et de tuniques déchirées !   7

Autour de Thamar

crient des vierges gitanes

et d’autres recueillent les gouttes

de sa fleur martyrisée.

Des linges blancs s’empourprent

dans les alcôves fermées.

  Duende Lorca[1]

 

 

 

 

            Le Duende est en Federico Garcia Lorca, force mystérieuse qui s’empare de l’être en certaines circonstances, dans les ultimes demeures du sang. Il en fait la condition même de l’émotion. Avec le Duende le corps est habité par les dieux, - Dionysos ou Méduse -, et parcouru de frissons.

 

            « Un mort en Espagne est plus vivant en tant que mort que nulle part au monde : son profil blesse comme le fil d’un rasoir. » (Lorca)

 

 

 

            « L’annonce de sa mort fut un choc terrible. De tous les êtres vivants que j’ai rencontrés, Federico est le premier. Le chef d’œuvre c’était lui, il me semble même difficile d’imaginer quelqu’un de comparable. Il pouvait lire n’importe quoi, la beauté jaillissait toujours entre ses lèvres. Il avait la passion, la joie, la jeunesse. Il était comme une flamme. » (Luis Buñuel)

 

« Qui a fauché la tige

de la lune ?

(Mais l’eau

nous laisse ses racines)

Comme il nous serait facile de couper les fleurs

de l’éternel acacia ! »

  clair de lune

 

            Tous mes chaleureux remerciements à la générosité d’Aiolos dont le regard de photographe inspiré s’est fait complice de cette chronique poétique.

 

 

 

                                                                                                                                                            Hécate

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5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 14:44

Rafael Alberti

        

Plage de Santa Maria

    

           

    

Si ma voix à terre mourait

Portez-là au bord de la mer            

Et sur la rive laissez-là

 

 

 

 

 

            Rafael Alberti poète de l’exil, des tribulations de l’aventure sociale politique et littéraire né le 16 décembre 1902 au port de Santa Maria fut très tôt arraché à l’arc bleuté de la baie de Cadix, par les vicissitudes familiales. Lors de son exil sans retour, lorsqu’il quitta la vie à l’âge de 96 ans, c’est à quelques encablures de sa petite ville natale que ses cendres furent dispersées.

 

            Petit fils d’émigrés italiens venus cultiver la vigne andalouse, adolescent madrilène il pensait devenir peintre. Ami de Salvator Dali, au musée du Prado, il apprit à copier les tableaux de Goya, de Zurbaran.

 

            Mais un soir d’automne 1920, son mouchoir se teignit de sang. Le début d’un mauvais mal. Une radiographie et une analyse de salive précisèrent ce dont il souffrait : adénopathie hilaire avec infiltration dans le lobe supérieur du poumon droit.

 

            Exilé encore par plusieurs mois de réclusion, de silence, de crainte, d’ennui. Et comme la fièvre montait à la moindre conversation, il refusa tout contact et élimina les visites amicales.

 

            Pour se distraire il lisait. Beaucoup. Il n’avait pu finir ses études secondaires. Et il se mit à écrire :

RafaelAlberti« Mon terrible, mon féroce et angoissant combat pour être poète avait commencé. Je constatais à chaque instant avec plus d’évidence, que la peinture en tant que moyen d’expression me laissait complètement insatisfait, car je n’arrivais pas à faire entrer dans mon tableau tout ce qui bouillonnait dans mon imagination. En revanche, sur le papier j’y parvenais. Je voulais seulement être poète. Et je le voulais avec ferveur. »

 

            De sa chambre de malade, il envoya quelques vers à la revue Ultra qui ne les publia pas. Déception de Rafael Alberti mais non découragement.

« Mes nostalgies maritimes du Port commencèrent à se présenter à moi sous une forme différente, je les voyais en lignes et en couleurs, mais estompées par une multitude de sensations désormais impossible à rendre avec des pinceaux. Je voulais être poète. Et je le voulais avec fureur… »

 

Rêve de marin 

 

 « Mon rêve arborant médailles des mers

va sur son vaisseau, ferme et assuré,

tout amour pour une verte sirène,

 

coquille des fonds de l’eau ténébreuse.

Matelot, rends-moi au creux des ondes :

- Sirène jolie, ah ! je t’en supplie !

 

De ta grotte sors, je veux t’adorer,

de ta grotte sors, viens vierge semeuse,

semer sur mon cœur ton étoile vive.

                                      

…. … … lune-sur-l-ocean 2

 

Laisse le cristal de ta main se fondre

dans la nivéenne urne de mon front,

algue de nacre qui chante en vain

 

Sous le verger indigo du courant.

Noces glaciales noces sous-marines

avec pour témoins la lune et l’eau

 

et l’ange nautonier de la rosée !

Mer et terre et vent je vais sillonner,

ma sirène, noué à tes cheveux fins,

 

lié à tes cheveux algides et verts… »

 

            En mai 1921, allongé sur une chaise longue, il passa l’été dans la Sierra de San Rafael. Parmi les pins et les peupliers, il écrivit comme un fou des poèmes.

            Dans une chambre mortuaire, celle de son père il avait écrit son premier poème.

 

                        « …ton corps

                        long et drapé

                        comme les statues de la Renaissance

                        et quelques fleurs tristes

                        d’une maladive blancheur. »

 

            Chaque année, dès le printemps, Rafael Alberti dont la convalescence s’éternisait repartait vers la Sierra de San Rafael où il séjournait jusqu’à l’automne.

            Lectures et promenades. Sa poésie s’envolait. La nostalgie d’une enfance encore proche emplie d’océan, de châteaux de salines, de parfum d’orangers. Obsédante nostalgie ! et puis il y eut la lecture du premier recueil d’un jeune poète dont on commençait beaucoup à parler à Madrid. Federico Garcia Lorca. En automne 1924, il écrivit ce poème.

 

A Federico Garcia Lorca

Poète de Grenade.

  

Cette nuit où le vent et son styletFederico-Garcia-Lorca  

poignardent le cadavre de l’été,

j’ai vu, dans ma chambre, se dessiner

ton visage brun au profil gitan.

 

La vega fleurie. Les fleuves, alfanges

rougies par le sang virginal des fleurs.

Lauriers-roses. Chaumines et prairies.

 

Et dans la sierra, quarante voleurs.

 

Tu t’es réveillé sous un olivier,

avec près de toi la fleur des comptines.

Ton âme de terre et brise, captive…

 

Lors abandonnant, très doux, ses autels,

l’ange des chansons est venu brûler

devant toi une anémone votive.

 

            Une amitié que l’assassinat de Lorca par les franquistes interrompra !

 

            « Je m’imaginais pirate, voleur d’aurores boréales sur des mers inconnues… la fiancée à peine entrevue du haut d’une terrasse de ma lointaine enfance au Port se métamorphosa peu à peu en sirène jardinière, en fiancée cultivant des vergers et des potagers sous-marins… je pavoisai les mâts frêles de mes chansons de flammes et de fanions aux couleurs les plus variées. Mon livre commençait à être une fête, une régate scintillante poussée par les soleils du Sud. »

 

                        « Mon cœur écartelé

                        entre ville et campagne.

 

                        Luminaires nocturnes !

                        Mes verts saules pleureurs ! »

 

                        « Hier promise du pin vert,

                        promise aujourd’hui du pin mort.

                        Cheveux fous hier pour le vent,

                        pour l’air aujourd’hui solitude. »

 

            Rafael Alberti avaient vingt trois ans quand il publia son premier livre : Marin à terre. La poésie n’était pas rentable. Il avait sur les conseils d’un ami envoyé son œuvre naissante au Concours Nationale de Poésie. Du jour au lendemain il devint célèbre en remportant le premier prix. Il ne commencera à être vraiment considéré que quelques années plus tard avec le recueil de poèmes « Sur les anges ».

  ange

                        « Ange mort, réveille-toi

                        Où te tiens-tu ? Illumine

                        de ton regard le retour.

                        … …

                        Habillé comme ici-bas,

                        mes ailes, on ne les voit plus.

                        On ne me reconnait pas

 

                        Dans les rues qui se souvient ?

 

 

 

 

  

            Alberti a perdu son paradis de l’innocence et de l’amour. Une intensité visionnaire d’un esprit imaginatif des sombres états de l’âme, la confiance et le soutien des choses de l’existence qui l’avaient jusqu’alors guidé et gardé chavirent.

            A la même époque Neruda écrit « Résidence sur terre ». Le poète chilien sera son ami jusqu’à la mort. Tous deux pressentent le délitement à venir d’une société ou plane la menace de la guerre.

 

            « Rafael et moi nous sommes ce que j’appellerai simplement des frères. La vie a enchevêtré nos existences, bouleversés nos poésies et nos destinées. » (Neruda)

 

            Le lyrisme optimiste n’est plus, la poésie le consume et l’histoire va l’embraser.

            Mais avant il écrivit « L’aube de la giroflée ».

  giroflée blanche

                      Tout ce que j’ai vu grâce à toi

-   l’étoile sur la bergerie,

le charriot de foin en été

et l’aube de la giroflée –

si tu me regardes est à toi.

 

     Tout ce qui t’a plu grâce à moi

-    le sucre doux de la guimauve,

la menthe de la mer sereine

et la fumée bleue du benjoin –

si tu me regardes est à toi »

 

           

  

  

            Dans la Giroflée Blanche, l’ange est confiseur, il y a un orfèvre, un savetier, un pécheur…et une bohémienne.

                                                                           Femme à l'oeillet                  

« Toi si propre, si bien coiffée,

avec sur tes temps plantés

deux petits peignes assassins,

dis-moi, dis-moi : d’où viens-tu donc ?

 

Avec cette jupe carmin

et là, ces deux roses de lin

sur tes deux petits souliers verts,

dis-moi, dis-moi : d’où viens-tu donc ?

 

 

            Il y a des estampes, des annonces publiques, des fleurs, des chansonnettes… et même l’Allumeur de Lune et sa fiancée.

 

- Tu peux bien me chérir ici : Lune Aiolos

N’ai-je pas allumé la lune

pour toi, mais oui, pour toi, mais oui !

-  oui, pour moi, oui

-  tu peux bien m’embrasser ici,

 phare, farouche fanal, femme

 algide comme autre ne vis.

-  Allons, c’est oui.

-  Et tu peux bien me tuer ici,

 lunaire et froide fiancée

 du phare fari-faribole.

-  Tiens. Voila. Oui.

 

Dans la Giroflée Noire, le chant poétique d’Alberti s’assombrit… 

 

Dessin-plante-du-jardin-giroflee…  «   Et puisque tu voles mes yeux

et que mes lèvres assassines,

redeviens donc lézard noir

sur lequel crachent les crapauds !

 

Et puisque mon cœur tu piétines

et puisque tu suces mon sang,

redeviens donc rouge vipère

ou corbeau tout noir dans le vent !

 

Et puis tu t’es faite clou

et que tu es marteau et dague,

Redeviens donc crabe tout noir

et que l’eau t’avale d’un coup ! »

    

 

 

 

De la Maudite à la Séquestrés, des accents douloureux…

 

         « Seul à mourir, sur cette marche

            me voici pour la nuit entière.

            Je sais que tu es printanière

 

            Des ombres venues de la rue

            grimpent, maintenant silencieuses,

            à l’escalier vert de ton lierre.

            … … …

            Et c’est pourquoi, sur cette marche,

            seul à mourir, veillant sur toi,

            Me voici pour la nuit entière. »

 

            La Giroflée Verte c’est à nouveau la poésie des ritournelles andalouses et le retour à la mer.

 

 « Le soleil dans les dunes.sirene par alberti

Et le sable brûlant.

Je  cherche sur la plage

un coquillage vert.

 

Sur les vagues, la lune,

Et le sable, mouillé.

je cherche sur la rive

Un coquillage blanc. » 

… … …

 

Je suis capable de me tuer.

si vivant, je ne peux te voir,

t’avoir enfin pour épousée.

 

Je suis capable de me tuer,

sirène, pour t’avoir à moi. »

 

                

            Rafael Alberti rencontra Maria Teresa León, celle sans qui « il se serait tu ». Ils se marièrent en 1930. Et puis commença le long exil…

 

Trente huit années d’exil !

 

alberti âgéIl ne retrouva son pays qu’à l’âge de  soixante quinze ans. Rafael Alberti avait eu pour arme de combat la poésie et la dramaturgie. Il écrivait pour dénoncer une société hostile, mécanisée et aliénante et avait été le secrétaire des intellectuels antifascistes.

 

            « Je suis parti le poing fermé car c’était le temps de la guerre, et je reviens la main ouverte, tendue à l’amitié de tous. »

 

            Il renonça à son poste de député de Cadix, fidèle à sa poésie inspirée et chatoyante. Celui à qui l’Espagne fut longtemps interdite n’a cessé de chanter son pays, même dans ses poèmes d’exil à la dimension de sa nostalgie.

            En 1983, le prix Cervantès lui a été décerné, la plus haute distinction couronnant un écrivain de langue espagnole.

 

            Quelques mots encore pour expliquer comment j’ai découvert celui qui a côtoyé les plus grandes figures du XXème siècle, Picasso, Buñuel, Aragon, Elsa Triolet, Boris Pasternak…Dali…

 

           poveda En écoutant Miguel Poveda chanter « Poemas Del Exilio », un récital en 2003, je n’ai alors eu qu’un désir en savoir, en comprendre d’avantage…

 

             María Asunción Mateo, seconde épouse de Rafael Alberti à propos de cette création a écrit :

            « Dans cet enregistrement d’Enric Palomar et de Miguel Poveda, accompagnés par de magnifiques musiciens, la force créatrice de leur jeunesse s’y trouve mise en évidence, capable de s’approprier les sentiments d’un poète universel et de les transmettre aux autres. La sobriété et la passion que ces deux artistes impriment à des poèmes écrits pour nous accompagner toujours, pour ne mourir jamais, ainsi que le désirait leur auteur. »

 

 

 

NANA DE LA CIGÜEÑA
 
Que no me digan a mi
que el canto de la cigüeña
no es bueno para dormir.
 
Si la cigüeña canta
arriba en el campanario,
que no me digan a mi
que no es del cielo su canto.
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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 18:41

Rictus par Samain-copie-1

                   Jehan - Rictus

 




            Jehan - Rictus est connu pour être le chantre de l’argot, le virtuose de la gouaille où la tendresse trinque avec l’ironie.

 

            Enfant de l’amour né le 23 septembre 1867 non reconnu ni par son père, ni par sa mère, sa vie ressemble à un roman misérabiliste.

            Obligé de quitter l’école à treize ans pour gagner sa vie il exerce mille petits métiers aussi pittoresques que poignants.

            Dès l’âge de dix huit ans il connaît les jours colorés de la misère et s’encanaille dans les faubourgs populaires ; se mêle aux poètes de la bohème Montmartroise. La poésie le tenaille. En ses jours les plus noirs, sans logement, ou hébergés par des amis, il dort dans la rue, où il est ramassé en février 1889 a moitié mort et transporté à l’hôpital Lariboisière. *

            « Les soliloques du pauvre » en disent long. Une tranche de vie des crèves la faim qu’il a goûté.

 

            Remy de Gourmont, le poète des « Oraisons Mauvaises » a écrit :

 

            « Il y avait une rumeur du côté de Montmartre, quelque chose de nouveau surgissait d’entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne aventure, quelqu’un pour la première fois faisait parler avec un abandon original et capricieux, le pauvre des grandes villes, le trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du bohème, le vagabond qui n’a pas perdu tout sentimentalisme, le rôdeur en lequel il y a du poète, le misérable capable d’ironie, le déchu dont la colère s’évapore en malédiction blagueuse… 

            Le Socialiste en paletot et le Républicain en redingote lui inspirent un identique mépris et il ne conçoit guère comment les malheureux, doucement leurrés par les politiciens gras peuvent encore écouter sans rire la honteuse promesse d’un bonheur illusoire autant que futur… »

 

 

« Ainsi, r'gardez les empoyés

(Ceux d' l'Assistance évidemment)

Qui n'assist'nt qu'aux enterr'ments

Des Pauvr's qui paient pas leur loyer !

 

Et pis contemplons les Artistes,

Peint's, poèt's ou écrivains,

Car ceuss qui font des sujets trisses

Nag'nt dans la gloire et les bons vins !

 Les soliloques du pauvre

 

Pour euss, les Pauvr's, c'est eun' bath chose,

Un filon, eun' mine à boulots;

Ça s' met en dram's, en vers, en prose,

Et ça fait faire’ de chouett's tableaux »

 

……

 

Et Jehan Rictus n’épargne personne.

 

 

Ainsi, t'nez, en littérature

Nous avons not' Victor Hugo

Qui a tiré des mendigots

D' quoi caser sa progéniture

 

Oh !c'Iui.là, vrai, à lui l'pompon !

Quand pens' que, malgré ses meillons,

Y s' fit ballader les rognons

Du bois d' Boulogn' au Panthéon

 

Dans l' corbillard des « Misérables »

Enguirlandé d' Beni-bouff.Tout

Et d' vieux birb's à barb's vénérables.

J'ai idée qu'y s'a foutu d' nous

 

Et gn'a pas qu' lui; t'nez, Jean Rich'pin

En plaignant les « Gueux » fit fortune

………….

 

Ben, pis Mirbeau et pis Zola

Y z'ont « plaint les Pauves » dans des livres,

Aussi c' que ça les aide à vivre

De l'une à l'aute Saint-Nicolas!

 

Mêm' qu'Emile avait eun' bedaine

A décourager les cochons,

Et qu' lui, son ventre et ses nichons

N' passaient pus par l'av'nue Trudaine

 

Alorss, honteux, qu'a fait Zola ?

Pour continuer à plaind' not' sort ·

Y s'a changé en hareng saur

Et déguisé en échalas

 

            Jehan - Rictus prend soin de noter non sans humour que Zola affligé d’obésité avait du suivre un traitement qui l’avait réduit à rien !

 

            J’avais écrit un article précédemment sur Jean Richepin et ses poèmes sur les gueux, et il m’a semblé savoureux de mettre en lumière ici, le règlement de compte de ces deux gavroches, bien dans l’humeur de l’hiver !

 

            La virulence de Jehan - Rictus est amère, percutante, mais sans haine. Lui-même tente de sortir de sa misère en publiant ses poèmes, il les scande dans les cabarets, aux Quat’z-art, au Chat Noir…

            Décoré de la légion d’honneur en juillet 1933, comme Max Jacob ; le 6 novembre de cette même année il meurt sans aucun héritier.

 

            Il avait dit : « Le vers alexandrin est un cercueil dans lequel on a couché la poésie française ».


           
Remy de Gourmont qui mêlait provocation et mysticisme, succombait à l’odeur de l’encens et des fleurs, a reconnu le talent très particulier de Jehan Rictus qui usait de la forme octosyllabique musicale et dolente.

            « Il a créé un genre et un type, il a voulu hausser l’expression littéraire, le parler commun du peuple et il a réussi autant que cela se pouvait. »

            Et quand Jehan Rictus se glisse dans la peau d’une fille de joie, d’une fille perdue, cela donne :

                                            La Charlotte
                                                    prie Notre Dame
                                              durant la nuit du Réveillon.

* (Je vous invite à lire le commentaire n°12 posté par Christian qui cite des extraits du journal de Jehan - Rictus
                                                                                                           Hécate




Pour en savoir plus sur Jehan - Rictus: http://www.florilege.free.fr/jehan-rictus/#haut 
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14 juillet 2009 2 14 /07 /juillet /2009 15:42

 

Remy de Gourmont

ou l’ « Herpes Trimégiste ».

1858 / 1915

 




            Ainsi Apollinaire surnommait cet écrivain poète et littérateur, fin esprit, insolent, délicieux, odieux, lyrique.

 

            Il fuyait les photographes, bégayait.

 

            Remy de Gourmont c’est l’humour et le symbolisme.

Ce « cher vieux daim » comme l’appelait Léautaud écrivait :


« Un imbécile ne s’ennuie jamais ».

 

            Mais il suffit de lire Charles Dantzig qui a sorti dans « les Infréquentables » les saveurs du poète.


« Mettez un cochon dans un palais, il en fera une étable ».


« L’intelligence de l’homme n’a pas progressé depuis son apparition sur terre ».


« L’irreligion est une religion ».

 

            Remy de Gourmont cultivait les idées dans les serres de sa pensée caustique.


            Michel Houellebecq dans sa préface intitulée « Renoncer à l’intelligence » a superbement présenté la poésie de Gourmont dans la collection « Orphée » et dit comment il y avait en lui l’étoffe d’un sentimental et d’un lyrique, ce qu’il dissimulait bien.

 

            « A trente trois ans il est atteint d’un lupus tuberculeux, qui le laissera défiguré. Il grossit, se met à bégayer. Mais il écrira encore de beaux poèmes d’amour, terrestres et éthérés, sensuels et sensibles. »

 

            « Autre mystérieuse vérité », que Gourmont accepte : « à l’égard de l’amour, la seule attitude possible est d’y succomber totalement, corps et âme ».

 

            « Il est frappant de voir à quel point l’ambiance particulière aux églises, cette pénombre, cette odeur d’encens, cette richesse des ornements liturgiques semblent exacerber sa sensualité ».

            Sensualité d’un moine ardent et claustré a dit Léautaud.

 

            J’avoue avoir découvert Remy de Gourmont par un poème « Les oraisons mauvaises » dont il est écrit que c’est là, un blasphème réussi.

                              


            Remy de Gourmont poète de la sensation des fleurs…des feuilles…des rivières et des crépuscules dans le brouillard.

 

            « Pense aux timides qui ont peur de leurs désirs, et qui tremblent de peur autant que de volupté, aux naïves qui ne soupçonnent pas d’autres plaisirs, aux chastes dont les corps  tombent dans le sommeil comme une belle eau pure glisse entre deux rives fleuries ».

 

         « Car on n’emporte rien, on meurt. Laisse-moi donc regarder les yeux que j’ai découverts,  les yeux qui me survivront, pour que j’y grave l’image que je fus en rêvant ceci ».

(Elle a un corps)  - Sonnets en prose -  extrait VIIème.

 

           Et maintenant, je demande : Aimez-vous respirer un peu « l’Odeur des jacynthes » avec Remy de Gourmont ?
                                                                                                      Hécate.


 







coll. Les Infréquentables, Éditions du Rocher, 1990 & Grasset, 2008



Oraisons mauvaises

I

Que tes mains soient bénies, car elles sont impures !
Elles ont des péchés cachés à toutes les jointures ;
Leur peau blanche s'est trempée dans l'odeur âpre des caresses
Secrètes, parmi l'ombre blanche où rampent les caresses,
Et l'opale prisonnière qui se meurt à ton doigt,
C'est le dernier soupir de Jésus sur la croix.

II

Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides !
Ils sont pleins de fantômes et pleins de chrysalides,
Comme dans l'eau fanée, bleue au fond des grottes vertes,
On voit dormir des fleurs qui sont des bêtes vertes,
Et ce douloureux saphir d'amertume et d'effroi,
C'est le dernier regard de Jésus sur la croix.

III

Que tes seins soient bénis, car ils sont sacrilèges !
Ils se sont mis tout nus, comme un printanier florilège,
Fleuri pour la caresse et la moisson des lèvres et des mains,
Fleurs du bord de la route, bonnes à toutes les mains,
Et l'hyacinthe qui rêve là, avec un air triste de roi,
C'est le dernier amour de Jésus sur la croix.

IV

Que ton ventre soit béni, car il est infertile !
Il est beau comme une terre de désolation ; le style
De la herse n'y hersa qu'une glèbe rouge et rebelle,
La fleur mûre n'y sema qu'une graine rebelle,
Et la topaze ardente qui frissonne sur ce palais de joie,
C'est le dernier désir de Jésus sur la croix.

V

Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère !
Elle a le goût des roses nouvelles et le goût de la vieille terre,
Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux ;
Quand elle parle on entend comme un bruit perfide de roseaux,
Et ce rubis cruel tout sanglant et tout froid,
C'est la dernière blessure de Jésus sur la croix.

VI

Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes !
Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fête,
Ils ont mis leurs talons sourds sur l'épaule des pauvres,
Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les plus pauvres,
Et la boucle d'améthyste qui tend ta jarretière de soie,
C'est le dernier frisson de Jésus sur la croix.

VII

Que ton âme soit bénie, car elle est corrompue !
Fière émeraude tombée sur le pavé des rues,
Son orgueil s'est mêlé aux odeurs de la boue,
Et je viens d'écraser dans la glorieuse boue,
Sur le pavé des rues, qui est un chemin de croix,
La dernière pensée de Jésus sur la croix.

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22 juin 2009 1 22 /06 /juin /2009 17:11


Poèmes lus par "Les Souffleurs de Vers".

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31 mai 2009 7 31 /05 /mai /2009 22:26

Marcel Schwob.

Le Livre de Monelle.



Lecture d'extraits par Hécate....


Edition ALLIA



Marcel Schwob (1867-1905) est l'une des figures les plus originales et attachantes de la fin du XIXe siècle. Ami de Mallarmé, de Jules Renard, il fut celui que se choisirent pour maître les jeunes Paul Valéry et Alfred Jarry. Son œuvre protéiforme se compose aussi bien d'essais critiques nourris de son immense érudition (ses études sur l'argot et sur Villon font toujours autorité), que de contes fantastiques. Le Livre de Monelle, publié en 1894, donne les clefs de cette œuvre et peut être regardé comme le testament spirituel de Marcel Schwob. Monelle, «celle qui est seule», petite prostituée sortie de la nuit, est la sœur lointaine de la pauvre Anne de Thomas de Quincey. Ses paroles initiatiques sont un appel à jouir du moment, à épouser le mouvement de la vie. Tout détruire, tout oublier, sont les conditions d'une vie nouvelle. Dans de brefs contes de fées amers et cruels, Schwob retrace la vie des sœurs de Monelle, l'égoïste, la voluptueuse, la rêveuse, la perverse, etc. Ces femmes-enfants éclairent de leur grâce intemporelle ce récit allégorique, transparent et grave, qui tend sans cesse vers le poème en prose.










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