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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 18:46

cover James BradleyLe Résurrectionniste

de

James Bradley

 

 à GERTRUDE...

 

          Londres, 1826. Le jeune Gabriel Swift entre en apprentissage chez le chirurgien Poll, chercheur visionnaire qui dissèque les cadavres afin de comprendre la véritable nature de l'être humain. Pour ce pionnier, le progrès scientifique est à ce prix : l'opprobre d'une société qui n'est pas encore prête à lever l'un de ses plus anciens tabous. Afin de se procurer les cadavres nécessaires, Poll est obligé de traiter avec des "résurrectionnistes", de dangereux criminels qui pillent les cimetières. A leur contact, Gabriel se laisse corrompre...

          Un roman gothique, noir et lyrique, dans la lignée des grands classiques anglais.

"Une intense et profonde méditation métaphysique..." (The Sidney Morning Herald)

 

 

          Dès les premières pages l'ambiance froide et ténébreuse est là, fascinante. Les élèves d'un anatomiste dans les profondeurs d'une cave coupent à l'aide d'un couteau la corde qui ferme le sac où sont "les morts portés comme dans le ventre de leur mère ; genoux contre la poitrine ; tête en bas comme si la mort n'était qu'un simple retour à la chair dont nous sommes issus, une seconde conception...

 

          Je ne saurais dire pourquoi nous travaillons en silence, nous savons seulement qu'il doit en être ainsi... Il nous arrive en d'autres occasions, de nous affairer parmi eux comme s'ils n'étaient pas là, parlant et riant alors que nous incisons ou trimballons des morceaux de leur corps, les déplaçant avec autant de désinvolture qu'un livre ou une veste abandonnés à un endroit où quelqu'un voudrait s'asseoir."

 

          Depuis trois mois Gabriel est à Londres. Il est arrivé un soir sous un ciel couleur de sang. Il portait un costume noir, neuf comme la vie qui s'ouvrait à lui.  C'est avec lui que nous sommes tout au long des pages partageant ses journées, ses pensées, ses nuits, son apprentissage avec les autres garçons qui entourent M. Poll un éminent chirurgien.

          Mots échangés, courtes scènes de sa vie quotidienne sont comme autant de visions, de chuchotements se perdant dans le brouillard de Londres : la lueur du feu dans la cuisine, celle des lampes ou de la bougie dans sa chambre glacée.

 

            "Même dans cette maison où nous vivons si serrés les uns contre les autres, il est possible de se sentir seul. Il y a beaucoup de choses dont nous ne parlons pas et beaucoup de choses que je garde pour moi."

 

          Le père de Gabriel est mort quand il avait douze ans, il avait retrouvé son corps  à moitié recouvert de neige sous un ciel qui paraissait aussi fragile qu'un œuf. Rien n'altérait la neige, sinon l'endroit où son chien avait blotti son nez et, la longue ligne d'empreintes d'oiseau...

 

          Absorbé par ses tâches, entraîné par ses nouveaux amis lors de ses heures de loisir, Gabriel découvre les rues glauques hantées par les miséreux de St Giles ou de Southwark, les bouges où l'alcool et l'opium altèrent la perception de ses sensations, brouillent la réalité sordide. Dans un théâtre le charme troublant d'un visage féminin . "Ses yeux dessinés sur la pâleur fantomatique du maquillage semblent énormes, liquides, et sa bouche, large comme la douleur."

 

          Progressivement la descente vers l'horrible va s'insincimetière de Tours 13 octobre 2012 028uer dans un lent flottement d'événements presque anodins qui distillent l'inquiétude.

 

          La nécessité de se procurer des corps afin de les disséquer  entraîne le maître anatomiste à composer avec ceux qu'on appelait les Hommes de la Résurrection qui déterraient les cadavres dans les cimetières ; le commerce de la mort pour survivre pour les uns et, pour d'autres explorer toujours plus loin la structure des corps, à la poursuite de l'essence même de la vie .

 

          "Il y a toujours quelque chose de troublant dans la manière dont le visage glisse si promptement sur les os, comme s'il n'était qu'un simple masque, porté puis jeté."

 

          Bien souvent lorsqu'il se trouve seul, Gabriel regarde le portrait de sa mère, une peinture maladroite dans un médaillon ; combien de fois ne l'a-t-il contemplé, essayant d'imaginer sa voix, son toucher.

 

          "Je pense parfois que nos parents continuent de vivre en nous comme des fantômes ou une prophétie."

 

          Un jour comme souvent, Gabriel s'installe tranquillement dans la bibliothèque avec ses livres: " Sur la table gisent les bras d'une femme que Caley a apporté deux jours plus tôt, leur peau est retroussée afin que je puisse les dessiner. Je prends mon crayon et commence. Quelques minutes s'écoulent, puis dans le silence un moineau se pose et demeure immobile. Mon crayon s'arrête, en suspens au-dessus du papier...Je laisse courir ma main, traçant la forme de sa tête, la ligne épaisse de son dos, dessinant aussi rapidement que je le puis ; et mes yeux passent de ma page à l'oiseau, essayant de l'imprimer dans mon esprit, de saisir son essence...Lorsque je lève à nouveau les yeux, l'oiseau me regarde. Mon crayon dans ma main se fait silencieux ; ses yeux noirs rencontrent les miens, pleins de vie, animés d'une conscience éveillée."

Moineau

          Gabriel sera semoncé. Ce n'est pas là ce qu'il doit dessiner. Cette anecdote a son importance, aucune phrase n'est anodine  dans ce roman ; le désordre qui va désagréger la vie du jeune homme se dissimule derrière chaque ligne . Les rapports de force pernicieux  et la cupidité méchante vont le jeter à la rue...le précipiter vers l'abîme.

 

          Au-delà d'un roman d'atmosphère noire se déroulant au 19ème siècle, c'est une profonde méditation sur la capacité de l'être à renaître, à échapper à la folie après avoir commis des actes effroyables, pris dans l'engrenage de terribles circonstances.

          Une grande beauté d'écriture, à la fois sobre et lyrique ; j'ai quitté à regret ces 347 pages qu'il m'a semblé lire à la chandelle tant l'ombre y est dense.

La seconde partie se déroule en Nouvelles-Galles du Sud en 1836. Le royaume des oiseaux.

 

          "Ce que j'avais été, ce que j'avais fait, devenait différent, se rattachait à une autre partie de mon être. Tout cela demeurerait à jamais en moi, mais devenait étrangement facile à accepter. Je suis comme désincarné, devenu aussi transparent que le bruit du vent dans les arbres."

 

 

                                                                                         Hécate

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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 16:20

dessin château

                         à Baïne 

CONTRE-TEMPS

 

Si tu avais connu mon enfance

Enfant, tu me prendrais par la main

Tu mettrais tes pas sur mon chemin

Et tu m'offrirais tes rêves pour mon errance.

 

Ensemble, toi dans ton temps

Moi en arrière, toi chevalier du futur,

Nous pourrions avoir le goût des confitures

Et celui des contes de fées d'antan.

 

Tu joues à la guerre, aux hécatombes

Tu es le grand maître de ta vie

Moi qui ne joue plus, je t'envie,

J'ai rêvé au milieu des décombres...

 

Si tu avais connu mon enfance

Je t'aurais offert tous mes rêves,

De n'être plus comme toi, j'en crève

Ton univers est devenu mon absence...

 

Enfant au royaume d'enfance tu détiens

Toutes les clefs, toutes les serrures du destin,

Ouvre-moi la porte magique de demain

Par la main, je te prends, par la main, je te tiens.

 

Avec toi, je franchis le pont-levis des châteaux de sable,

Je bois le philtre magique couleur d'orangeade,

Je pars à la recherche de l'anneau de jade

Et m'endors doucement en jouant sous la table...

 

                                                                                 Hécate

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 21:59

daniel-arsand-que-talQUE TAL

de

Daniel Arsand

 

 

« Que l’on soit en janvier ou en juillet n’a aucune importance, que ce soit le printemps ou l’automne m’indiffère. Je ne sais pas ce qu’il pense, lui, des saisons, du passage de l’une à l’autre, j’ignore tout de ses songes et de ce que son regard retient, pourtant il m’est si proche, si proche et si indéchiffrable.
Qu’importe le froid ou le chaud, le dedans ou le dehors, puisque nous sommes ensemble, lui et moi, parce que nous sommes vivants au point d’oublier qu’un des deux puisse fausser compagnie à son presque double, à son presque semblable, à son compagnon, fausser compagnie, mourir, crever, au choix, noria, tout ce qu’on veut. Nous sommes dans notre histoire et nous croyons qu’elle n’est que du présent, à jamais, toujours, un aujourd’hui infini, d’une éblouissante monotonie. »
Que Tal, la beauté féline, le corps souple, chat magnifique, fut l’amour de son maître. C’est une histoire peu commune et c’est aussi un questionnement troublant sur la part animale présente en chacun de nous.

 

 

          "Les chats ne meurent que dans l'esprit de celles et de ceux qui n'osent pas aimer ou s'aiment trop pour savoir écouter un silence." (Yves Navarre. Une vie de chat.)

 

          Sous la plume de Daniel Arsand le silence s'écoute, mots, phrases, ne sont que bruissements, chuchotements ou clameurs. Des pages de ses livres, blanches comme des linceuls, surgissent les absents, les disparus. Il suffit d'une odeur évoquée, de l'incandescence d'un souffle pour que dieux, lieux, héros et bestiaire qui hantent toute l'œuvre semblent franchir les frontières de l'invisible, rassemblés en une unique corolle.

          Cette fois plus que jamais il nous parle de son intime, de sa vie tissée d'absence et de mélancolie.

 

          "J'écris sur Que Tal aujourd'hui et je m'aperçois que dans mon journal je notais rarement ses humeurs, ses petits ennuis de santé, que je ne décrivais que par entrefilets sa beauté, notre vie en commun. Il m'habitait et ne résidait guère entre mes mots. Sans doute parce qu'il s'était magnifiquement incorporé à mon quotidien. Le contempler me suffisait amplement... Je n'avais nul besoin de mots pour me rapprocher de lui. Il n'y avait pas de conflit. Nous n'avions donc pas à nous balancer d'atroces vérités. La haine, la frustration, le ressentiment, l'envie ne nous concernaient pas."

 

          "Un jour, une amie déposa au creux de mes bras un roi.

 

          Ce fut Que Tal.

          Bonjour, et comment ça va ?"

 

          Il y a bien plus dans ce récit confidentiel, que les douze années vécues avec le chat Que Tal, l'ombre de brume, la crémeuse présence, l'animal couleur de neige et d'argent, le compagnon de nuit à chaque fois si longuement contemplé plus qu'aucun autre.

 

          " Nous sommes dans la réalité et l'illusion, tout en même temps, ritournelle essentielle, fleuve, îles à la dérive, chant tordu par un vent sans naissance ni fin, nuit qui est presque du jour, nous sommes jetés dans un unique mouvement, épousailles si communes, si heureuses souvent, un peu de bonheur, comme des flocons de neige, de l'écume, quelques épis de blé. Il n'y aura pas de séparation. Il n'y a pas eu d'agonie, mais que sais-je de l'agonie, qu'en sait-on, vous comme moi ? J'ai vu mourir mon père et ma mère, j'ai vu mourir des amis du sida, j'ai vu mourir des inconnus dans la rue, sans rien savoir, sans pouvoir concevoir ce qui les a étreints à l'instant dernier."

 

          La mort de Que Tal est un chagrin absolu, le plus immense de tous "car les résumant tous, les chagrins d'une vie, les illustrant tous, monstrueux chagrin, me laissant dans l'incompréhension de la mort, ravagé et de plomb."

 

          "Quel mot donner à ce qui interrompit à jamais les battements de son cœur de chat ? Dites-le moi !

 

          On m'a asséné le mot juste, le mot clinique.

          L'embolie.

 

          Embolie. Presque un nom de fleur. Ou de femme. De déesse antique, de nymphe.

 

          Où es-tu ?

          Et qu'ai-je saisi de toi, Que Tal, et je suis animal moi aussi, griffes, terreur et sensations.

          Tu n'étais pas fait que de beauté, mais de riens et de mort. Comme moi.

J'étais bête aux abois, je miaulais à mort, j'étais chat, j'étais animal...je miaulais mon désespoir, ton absence, entendais-tu cette toute petite part de toi feuler en moi ? "

 

          Quand j'ai commencé à lire ce livre j'étais encore debout, je venais de rentrer chez moi, j'avais oublié de m'asseoir, de quitter mon manteau ; j'ai interrompu ma lecture le temps de le jeter sur le fauteuil, je me suis assise, et, j'ai lu sans m'arrêter.

 

          Cette écriture, cette voix qui déjà m'avait empoignée en découvrant "Des Amants" m'emportait et me rappelait "Ivresse du fils", un récit qui ouvrait les cachots de la mémoire, disait les heures où terre et ciel s'abreuvent, aux ténèbres naissantes où les roses qu'elles soient jaunes ou roses paraissent d'ivoire...Des mots de peintre pour dire les couleurs de l'adolescence "gris ciment pour mes chagrins, couleur de la rouille  pour mes amours impossibles, le vert d'eau d'une mare pour les humiliations...le bleu maculé de boue pour mes rêves sinistrement torrides " ; comme si chaque douleur était un cri qui s'écrit dans une soif inépuisable...

 

          Pas de photos de Que Tal dans ce livre. Daniel Arsand en a faites plus de trois cents. Trois albums !... Grande serait la tentation de les voir... C'est peut-être mieux ainsi... Je ne sais pas.

 

          Que Tal est vivant dans ces pages... Mieux qu'un tombeau, un mausolée, c'est une ode élégiaque ardente.

 

          "Que Tal et l'adieu à Que Tal.

          Comment ça va, mon amour? "

 

          J'aimerais demander à Daniel Arsand qui avoue sa répulsion des cendres, pourquoi il y a tant de feu, de flammes, d'incendies dans ses livres?...

          Et comment se disant intouché par la plupart des êtres, il parvient à toucher les déchirures et les emportements de l'âme, à bouleverser si intensément avec ses romans traversés des fulgurances de l'amour?...

 

                                                                                                        Hécate.

 

 

          "Libraire, éditeur, romancier, lauréat du prix Femina du premier roman 1998 pour La Province des ténèbres, prix du jury Jean-Giono 2000 pour En silence, Daniel Arsand a également publié Un certain mois d'avril à Adana, prix Chapitre du roman européen 2011. Ses livres ont été traduits dans une dizaine de pays dont les Etats - Unis."

 

 

Bibliographie :

 

Mireille Balin ou la beauté foudroyée, Editions de La Manufacture 1989.

Nocturnes, HB Éditeur, 1996.

La Province des ténèbres, Phébus, 1998, Prix Femina du premier roman

En silence, Phébus, 2000, Grand Prix Jean Giono du deuxième roman

La Ville assiégée, Le Rocher, 2000.

Lily, Phébus, 2002.

Ivresses du fils, Stock, 2004.

Des chevaux noirs, Stock, 2006.

Des amants, Stock, 2008, Grand Prix Thyde-Monnier de la Société des Gens de Lettres

Alberto, Editions du Chemin de fer 2008

Un certain mois d'avril à Adana, Flammarion, 2011 prix Chapitre du roman européen 2011.

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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 18:25

Botrel

 

 

 

 

A L'AN NOUVEAU

 

 

 

par Théodore Botrel

1868 -1925

 

 

 

 

Bien que ton petit pied nous pousse

Sournoisement vers le tombeau,

Nous arrivons à la rescousse

T'acclamer, petit An nouveau !

 

Sur le bras qui tremble, alangui

De l'an moribond qui t'apporte,

Tu sembles un bouquet de gui

Fleuri sur une branche morte !

 

Petite année à peine éclose,

Enfant de mystère vêtu,

Dis-moi, dans ta menotte rose,

An neuf, que nous apportes-tu ?

 

Viens-tu par quelques lois heureuses,

Donner aux gueux, sans toit, sans pain,

Mieux que de belles phrases creuses

Qu'il épelle en crevant de faim ?

 

Vas-tu, dans toutes nos cités,

Faire enfin pour ta grande gloire,

Fleurir toutes les libertés ....

Y compris celle aussi de croire ? ...

 

Allons-nous, dans les cieux, aux voiles

Déchirés par tes doigts menus,

Voir surgir toutes les étoiles

Que des aveugles ne voient plus ?

 

Viens-tu pour éclairer tous ceux

Que la marche en avant irrite,

Mais aussi les fous dangereux

Qui vers l'avenir vont trop vite ?

 

Va-t-on dans l'aube qui commence,

Sur ton ordre par toi jeté,

Entonner dans un chœur immense

Un hymne à la fraternité ?

 

Bref que couves-tu, dans ton nid,

Pour la grande famine humaine ?

-        Si c'est de l'amour, sois béni ! ....

Sois maudit si c'est de la haine !

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 10:29

      NOËL   Noël+1

 

Noël collier de lumière

Sur les sombres épaules de l'hiver

Aux frissons des frimas tu confonds

Les frissons de joie des enfants heureux...

 

Noël givre et scintillement

Sur les verts sapins aux senteurs de résine

Givre aussi dans le sel des larmes

Des petits enfants malheureux...

Noël+4

Noël festin de la chair

Aux vitrines combien de volailles sacrifiées

Parées pour la fête triomphante

Holocauste sur des dentelles de papier...

 

Noël étreinte de fer

Aux barreaux des prisons où attendent

Des hommes à la solitude brûlante

Consumée à la flamme de l’espérance.

 

Noël tourbillons et couleurs

Dans les boîtes de nuits hurlantes

Les femmes parées offrent au prochain

Des effluves de parfum comme l’encens et la myrrhe...

Noël+3 

Noël dentelles et guenilles

Aux branches de ta symbolique étoile

La nuit du riche et du gueux

Est un rêve de guirlandes et de pleurs...

  

                                                                                             Hécate

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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 18:34

Rouge Soutine coverRouge Soutine

de

Olivier Renault

 

          "Fils de tailleur, Chaïm Soutine (1893-1943) a fui très tôt le shtetl de Smilovitchi, en Russie, pour s'initier à l'art avant d'accomplir sa vocation à Paris. Ses couleurs fulgurantes, ses paysages affolés, au bord du cataclysme, ses portraits en font une figure majeure de l'expressionnisme. Sa légende tient autant à la place qu'il occupe dans l'histoire de l'art qu'aux mystères qui entourent son existence. Quand est-il arrivé à Paris ? Quelles relations entretenait-il avec les autres peintres de Montparnasse, notamment Modigliani ? Quel était son rapport aux femmes, à l'argent, à sa production picturale ? Comment a-t-il été révélé au grand public ? Cette évocation de la vie de Soutine en explore les zones nébuleuses et brosse un portrait en mouvement. Elle met en lumière l'intrication singulière de sa vie et de son œuvre."

  

          " Un rouge vif, sanguin, lumineux, qui deviendra la marque de Soutine, sa griffe, sa signature colorée. Lorsqu'il signait ses tableaux il le faisait de son fameux rouge incarnat et vermillon."

          Comme le Caravage il signe dans le sang.

          Au Louvre il passait des heures devant "Le bœuf écorché" de Rembrandt qu'il admirait avec une ferveur mêlée de crainte respectueuse : "C'est si beau que j'en deviens fou..." De quoi alarmer le gardien du musée !

boeuf écorché 

       "Depuis longtemps Soutine veut se confronter à son maître et peindre lui aussi des carcasses de bœuf. Peut-être a-t-il commencé à la Ruche ? C'est ce que pensent certains de ses biographes. La proximité des abattoirs de Vaugirard, les meuglements des bêtes dans la nuit qu'évoque Chagall, les discussions avec les bouchers au café du coin de la rue Danzig..."

 

          L'enfance de Soutine a été marquée par les rites sacrificiels des fêtes juives... " Il a souvent confié qu'à ce moment là il aurait voulu crier, mais que le cri lui restait dans la gorge, qu'il y est encore, et que peindre ses natures mortes est une tentative de libérer ce crlapin écorché 1921 1922i."

 

          En 1921, à l'exposition du café Le Parnasse, le lapin écorché marque le public. Mais Soutine va passer à la taille supérieure. Une carcasse de bœuf...Lui qui travaille lentement (de nombreux modèles en ont souffert : exigence fanatique d'une immobilité absolue.) la carcasse offre l'avantage de rester parfaitement inerte. Au bout de plusieurs jours d'atelier, la viande vire à la charogne...

Les versions de la réaction de Soutine sont diverses lorsque des employés du service d'hygiène viennent frapper à sa porte...

 

          Les légendes abondent autour de Chaïm Soutine. Une enfance pleine de zones d'ombres et les preuves pour la plupart sont anéanties. Soutine dit qu'il ne se souvient pas de la date exacte de sa naissance.

   Soutine 1934       Chaïm Soutine c'est une courbe d'émotion...Un père tailleur. Chaïm est le dixième enfant de la famille. Il y a une version de l'épisode avec ce boucher, il lui fait signe d'entrer, puis dans l'arrière boutique le frappe à coups de ceinturon...On sait que la famille de Soutine outrée, a menacé le tortionnaire. Un arrangement sous la forme d'une indemnité de vingt cinq roubles. La moitié revient à Chaïm qui quitte Smilovitchi. En 1912 il débarque à Paris.

 

          Une amitié immédiate se fait avec Modigliani, et ils cohabitent sous le même toit. En 1916 Krémègne rapporte :

          "Un jour je suis arrivé vers 11heures ou minuit à la Cité Falguière. Modigliani avait jeté tous les meubles parce qu'ils avaient été envahi par les punaises. Je suis entré...Modigliani et Soutine étaient couchés par terre. Il n'y avait bien sûr, ni électricité ni gaz. Ils tenaient une bougie chacun à la main ; Modigliani était en train de lire Dante et Soutine Le Petit Parisien".

 

          Soutine est à la fois pudique et impétueux. Il enferme ses tableaux à clef. Même avec la femme qui va partager sa vie et qu'il surnomme Garde, une allemande juive réfugiée comme tant d'autres à Paris pour fuir la montée du nazisme ;Soutine se montre peu loquace. Il ne lui dit rien de ses débuts difficiles et misérables à Montparnasse."- Tu es belle, tu ressembles à un Modigliani ." Ce ne sera qu'après sa mort qu'elle apprendra quel était le rôle capital de son entourage.

          Malgré son interdiction Garde l'a vu au travail.

 

          "Il lui arrivait d'étaler la peinture avec ses mains enduites de couleurs, et la pâte restait sous ses ongles. Il ne faisait aucun dessin préparatoire, attaquant son sujet avec les pinceaux et les couleurs. Ses couleurs préférées : rouge vermillon, cinabre incandescent, blanc d'argent. Il me semble qu'il affectionnait le vert Véronèse et la gamme des verts-bleus qu'il utilisait pour peindre les feuillages des arbres. A la fin il jetait sur la toile des traînées de jaune d'or qui faisaient apparaître les rayons de soleil dans ses paysages."

 

          Les opinions sur Soutine diffèrent. Certains le disent laid, d'autres le trouvent beau. La muse de Foujita et de Desnos disait qu'il avait un charme extraordinaire.

 

          "Tous les témoins ont insisté sur la beauté de ses mains, de ses longs doigts d'artiste, ainsi que sur ce geste qu'il a souvent, de ramener la main devant sa bouche lorsqu'il parle, soit par gêne, soit pour ne pas incommoder l'interlocuteur avec son haleine, alors que l'ulcère est au travail..."

 

          En 1923 on l'a vu assis au bord d'un chemin de village avec sa boîte à couleurs et son chevalet posés à côté de lui. Des heures plus tard, il est là, toujours assis, la tête dans les mains. "- Pourquoi cette longue attente? Et Soutine de répondre : - J'attends que le vent se lève."

          Soutine est le peintre qui a rendu le vent visible.

 arbres sous le vent

 

          "J'assassinerai un jour mes tableaux ! " avait dit Chaïm Soutine. Quand il peint, il est dans un état second. Il détruit facilement ce qu'il estime n'être pas bon. Travailleur et artisan de l'art, peu enclin à fréquenter les gens fortunés, il sfrene-de-vence-chaim-soutinee sent bien avec les villageois, les paysans. La notoriété n'aura guère d'influence sur son caractère et son comportement. Tourmenté, inquiet, il n'aime pas être vu à l'œuvre. Un jour qu'un curieux le regardait à peindre le grand frêne de Vence, Soutine prend sa toile et y fout son pied dedans.

 

          "S'il s'habille désormais avec raffinement, il n'a malgré tout qu'un seul complet, bleu marine croisé, quelques chemises et une unique paire de chaussures. Vestiges des temps de misère où, dans des lieux peu sûrs, les voleurs rôdaient : il ne fallait rien posséder qui puissent les attirer. Le seul luxe de Soutine, ce sont des chapeaux gris, élégants, fort coûteux. A l'arrivée de l'hiver, il s'achète un par-dessus. Pour le reste, il ne détient que sa tenue de travail de peinture...

          Pour l'argent, Soutine conserve ses vieilles habitudes : il transporte son pécule sur lui, dans la poche intérieure de sa veste, ou le cache dans des endroits improbables. Les banques ne lui inspirent pas confiance..."

 

          Souvent accusé d'égoïsme, Soutine est aussi capable de rendre service. Il brise ses meubles pour faire du feu par une nuit glaciale alors que deux modèles grelottent et lui demandent de les héberger pour dormir. Kiki devenue célèbre n'oubliera pas cette générosité désintéressée.

 

          "Les juifs de France sont de plus en plus menacés. Ils ont ordre de se faire recenser avant le 20 octobre 1940. Soutine se soumet à cette obligation. Garde passe quelques jours au Vel d'Hiv avant d'être transférée à Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques. Elle finira par sortir de ce camp de concentration...Mais elle ne reverra jamais l'homme qu'elle aime."

 

          Pour Soutine, à nouveau l'errance. Marie-Berthe Aurenche (épouse de Max Ernst) qu'on appelle Ange Noir va être présenté à Soutine. "- Quelle imprudence !" aurait dit Maurice Sachs.

          Muni de fausses cartes d'identité, Chaïm Soutine et l'Ange Noir vont vivre d'auberge en auberge à Champigny-sur-Veude dans un premier temps. Dans une ferme sur la route de Chinon, Soutine  se remet à peindre.

 school

 

          " De nombreux paysages à dominantes bleu et vert, ponctués de petites touches de rouge, comme un rappel : une toiture, une cabane lointaine, quelques fleurs, sa signature. Si le rouge se fait plus discret, c'est sans doute qu'il y a assez de sang et de fureur dans l'histoire en cours...La douceur de la Touraine peut-être, ou le désir de répondre  par de la quiétude à la violence des événements...Soutine veut guérir et vivre."

 

- Vous avez été très malheureux Soutine ? lui demande-t-on. L'air surpris, il répond.

- Non ! Pourquoi ? J'ai toujours été heureux.

 

          Paradoxe ? Joie orgueilleuse ? Simple dénégation ?

 

          Les toiles de cette période ne sont jamais tendues, mais punaisées à des cartons ou des planches, ce qui lui permet de couper et de réduire le champ de sa peinture, dira Laloë qui le fournit en couleurs.

 

          Les disputes avec Marie-Berthe n'arrangent pas son ulcère. A l'hôpital de Chinon où il se tortille comme un ver, il demande à être opéré. "Sa compagne s'y oppose. Par inconscience ou par pure panique ? On l'ignore..."

 

          Le 7 aout 1943 ramené à Paris par une ambulance,  il est aussitôt opéré de son ulcère  perforé devenu cancéreux, il est trop tard.

 

          Chaïm Soutine repose au cimetière Montparnasse. La pierre tombale est discrète, une dalle de granit noir. Non loin de la tombe de Baudelaire.

 

          Quand Modigliani déclamait Dante (La Divine Comédie ne le quittait jamais,) Soutine attendait d'être rentré pour lire Baudelaire a écrit Dan Franck que je viens de relire.

 

          Modigliani est au Père-Lachaise...

 Glaieuls

          "Il faut dix verres à Soutine pour qu'il se perde un peu à lui-même, accepte de se lever et d'esquisser quelques pas d'une danse maladroite qu'il accompagne de deux couplets en Yddish. Après quoi, il se rassied et pleure...

 

          Un peu plus tard, si Amedeo demande à Soutine de chanter de nouveau, il répond qu'il ne sait pas.

 

- Alors dis quelques mots en Yddish.

- Je ne connais pas.

- Mais hier...

- Tu n'as pas bien entendu.

- Et ton prénom ? Chaïm, ça ne veut pas dire vie ?

- J'ai oublié."

                                                                                                                                                       affiche expo                                             Hécate.

    

 

 

Exposition temporaire Chaïm Soutine, l'ordre du chaos.

Musée de l'Orangerie

3 octobre 2012 - 21 janvier 2013

 

 

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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 15:56

24 11 2012 Hécate 012

 

AUTOMNE

  

Enfin l’automne

Pour excuser ce froid mortel au cœur

Ce pincement frileux que ne réchauffe aucun soleil,

Pouvoir pleurer sous la pluie en marchant

Sans que se voie l’indécence des larmes.

 

 

Enfin l’automne

Et fermer portes et fenêtres à tout ce qui importune

Comme si le mauvais, pareil au vent

Ne pouvait s’infiltrer de force

Comme cette odeur de pourriture qui monte

Jusqu’au ciel du fond des forêts assassinées.

 

 

Automne

Enfin des nuits plus empressées

Et des feuillages de sang

Comme des plumes d’anges tombés des enfers.

Saison qui s’achève comme une vie qui s’arrête,

La douleur pourra s’apaiser au vin de la treille.

 

 

Automne

Au pressoir de tout ce qui fût

Chagrins et joies devenus élixirs,

Débauches d’icônes avant la cantate hivernale

Dernières exaltations, vols fous d’oiseaux,

Soulagement ultime de l’âme

Enfin se reposer dans l’hiver, bientôt...

 

Hécate

 

24 novembre 2012 bord de loire 084 bis

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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 15:15

couverture La CasatiLa Casati

de

Camille de Peretti

 

          "La marquise Casati avait eu des chaussures en diamant, teint ses cheveux en vert, fréquenté les plus grands artistes, pris toutes les drogues possibles, organisé des bals spectaculaires, aimé un boa constrictor, défrayé la chronique et habité au Ritz... Elle offrait désormais le spectacle terrifiant d'une reine déchue, d'une femme qui a connu toutes les splendeurs de ce monde et fini dans la misère. Sa vie ressemble à un conte de fées qui vire au drame ; née héritière de l'une des plus grosses fortunes d'Italie, elle mourut clocharde. C'est peut-être cela qui m'a le plus attirée, le vertige de la perte. Moi qui suis si raisonnable."

C. P.

 

 

          " Luisa avait retourné cent fois le problème dans sa tête, puis elle avait tranché. Il faudrait du noir qui brille. Et du violet. Deux couleurs chères aux sciences obscures. Elle serait la sorcière qui fascine, la magicienne. Toutes ses visites dans les musées d' Europe seraient mises à profit. Luisa possédait une acuité graphique, un sens de l'effet produit exceptionnel. Enivrée par l'odeur de térébenthine, elle se tenait immobile. Elle voulait être parfaite, faire jaillir des flammes de ses yeux, surgir du tableau. Certaines  grandes mondaines demandaient à être représentées avec leurs enfants. Luisa avait choisi un lévrier noir. Tenu en laisse, un collier d'argent cerclant son cou racé. Un chien nerveux comme elle... Giovanni Boldini (1842-1931), La Marchesa Luisa Casati (188

  

          Sur cette immense toile de 1,40 mètre de large par 2,52 mètres de haut, seuls le regard et la main sont arrêtés. Tout le reste est en mouvement, le flou ample de la jupe, même le bouquet de violettes qu'elle porte accroché à sa ceinture semble virevolter. Mais la netteté du gant blanc qui tient la laisse du chien donne une autorité implacable à cette femme...Dans une perspective inclinée de manière très subtile, le peintre la fait pencher vers lui et les spectateurs. Cette légère plongée exerce une forme de magnétisme. Luisa nous aspire...

 

          Cette toile était devenue sa raison de vivre, jour et nuit, elle l'obsédait. Luisa voulait voir son âme capturée...Elle était toute en tenue et retenue. Tenaillée par une veste corsetée, une longue jupe de soie noire et un châle de satin violet enroulé autour de ses bras gantés. Le pelage du chien se confondait avec la robe dans des reflets luisants et agressifs."

 

          boldoniGiovanni Boldini passa plusieurs semaines à peindre ce tableau. Il chantait en taillant ses crayons perché sur son escabeau. Luisa bouillait d'impatience. A la fin de chaque séance, il retournait la toile contre le mur. Le dernier jour, autorisée à s'avancer et à contempler son oeuvre, Luisa reçut un choc terrible.

            "La femme à l'allure machiavélique qui se dressait devant elle dépassait ses espérances. Immédiatement, elle voulut que tout Paris voie la toile. Elle supplia Boldoni de l'exposer au Salon."

 

          La vie de la Casati ressemble à un roman. Le livre de Camille de Peretti n'est ni tout à fait un roman, ni tout à fait une biographie : " Je cherche des liens entre Luisa et moi...Des pans entiers de la vie de Luisa restent muets. Elle vient me  rendre visite en songe pour me tirer de ce mauvais pas " écrit-elle.

 

          "Une muse c'est une page blanche, une toile vierge, une femme nue que l'on souhaite transfigurer. Une muse c'est le point de départ qui rend l'artiste fou et le fait rêver. Créer c'est faire quelque chose avec du rien."

 

          Comment Luisa Casati est-elle devenue cette instigatrice extravagante qui inspire encore ?

 

          Elle a treize ans quand sa mère meurt.

 

          Elle avait tant aimé regarder les revues de mode éparpillées sur le tapis du salon rococo ; elle rêvait devant les illustrations. Elle découpait souvent les pages des périodiques et agençait des collages bizarres avec la permission de sa mère.

 

          Le 22 juin 1900 Luisa Amman épousait le marquis Camillo Casati. Elle était riche, il avait un titre. Le mariage représentait ce qui berçait ses rêves de liberté. Elle était une jeune femme encore timide et esseulée qui attirait les regards.

Elle était fascinée par les artistes. Elle les croyait libres.

 

          "Vous avez un sourire archaïque. Je vous appellerai Koré, comme la déesse des Enfers ..." lui avait dit Gabrielle D 'Annunzio qui s'arrangeait toujours à lui murmurer des phrases qu'elle se répétait ensuite.

 

        d'annunzio  " Il était poète et écrivain. Il était petit et trapu, il était chauve, il avait des manières d'homme-loup raffinées et brutales mais sa préciosité ne connaissait pas de mesure. Ses lévriers gris dormaient dans des lits de soie, il aimait ce qui brille. Il aimait la vitesse. Il avait été le premier à acheter une automobile.

 

          Comme Don Juan, il n'en a jamais assez. Et pourtant il les avait toutes eues. Toutes les femmes, de Rome à Milan en passant par Paris, ont couché dans son lit. Serait-elle la suivante  ?  La relation de Luisa avec D'Annunzio fut plus qu'une histoire d'amour, elle fut le point de départ d'une révolution intérieure...Elle se libéra. Il la faisait rêver et rire.

 

          D'Annunzio disait que le cœur de Luisa était un cœur d'homme. Les rumeurs et les cancans allèrent bon train. Toute autre qu'elle en aurait souffert. Mais Luisa accédait enfin à la célébrité et cela la remplit de joie. Elle soigna davantage son apparence, et s'autorisa quelques gouttes de belladone pour dilater ses pupilles. Ajoutant ainsi un frisson d'effroi au mystère qui l'entourait déjà."

 

          Camille de Peretti semble n'avoir lu D'Annunzio que pour mieux comprendre ce qu'avait pu ressentir la Casati en découvrant son œuvre phare "L'enfant de volupté", un roman passionné paru en 1889 dont le héros est un  dandy, poète et aristocrate en qui  esthétisme et érotisme luttent et se font complices l'un de l'autre.

            Alors que j'étais à songer à cette chronique je me suis souvenue que l'envie de lire D'Annunzio m'était venue après avoir vu, il y a des années de cela, un film de Luigi Comencini : "Mon Dieu comment suis-je tombée si bas ".

 

          On dit que D' Annunzio en écrivant "Forse che si, forse che no" s'était inspiré de Luisa Casati dans la description de l'un des personnages féminins, man ray 1935 la marquise casati potraitIsabella. J'ai repris ce livre et cela me paraît être une évidence flagrante. Isabella  "telle une enchanteresse   portait son visage de démon, non comme un masque de chair, mais comme le sommet de son âme enflammée dans le vent sonore et voilé de ruse...Ses yeux paraissaient avoir perdu leur pupille, étaient privés de leur antre, pleins d'un tremblement clair de forces qui jaillissaient de ces ténèbres comme les sources dans le lit des fantasmes. Et le trait noir dessiné au bord des paupières par l'art matinal persistait avec netteté soulignant la clarté inhumaine des iris, élargissant les larges orbites, aiguisant la beauté par le désir de la rendre plus aiguë." ( G. D'Annunzio )

 

          La Casati s'était installée à Venise, elle y avait fait l'acquisition du Palazzo Venier dei Leoni. A grand renfort d'artisans, de marbres et de jaspe importés, de doreurs  et de sculpteurs, elle redessina entièrement l'intérieur.

pallazzo dei leoni             Aujourd'hui, les visiteurs y déambulent pour admirer les toiles de Pollock et de Picasso." Peggy Guggenheim, une autre femme indépendante, riche et collectionneuse d'art, l'a habité après Luisa et en a fait un musée."

 

          Entourée d'oiseaux, de singes minuscules, de guépards, Luisa eut un boa constrictor, Anaxagarus qu'elle enroulait autour de son bras ou de son cou pétrifiant plus d'une fois son entourage !  Ce serpent est peut-être ce qu'elle a le plus aimé...

 

          La photo faite par le baron Adolf de Meyer en 1912 fit le tour du monde.  " Pearls with Luisa Casati by Adolf de Meyer 1912Un sautoir de perles enroulé autour de ses poignets, le menton posé sur ses bras croisés, le regard de la marquise est rivé à l'objectif. Ses pupilles, qu'elle dilatait maintenant chaque jour avec des gouttes de belladone au mépris du danger de finir aveugle, nous hypnotisent.

 

          Ce serait une erreur de faire de la Casati une femme fatale ; Luisa n'était qu'une immense solitude. Une femme trop extravagante, trop délirante pour être aimée, achetant l'attention, les amis à coups de fêtes splendides, les regards à coups de tenues spectaculaires et l'inspiration des peintres à coup de pièces sonnantes et trébuchantes."

 

          Un tourbillon de noms devenus célèbres entoure la Casati. Van Dongen le peintre des névroses élégantes, tiré de la misère qui disait : "L'essentiel c'est d'allonger les femmes et surtout de les amincir. Après cela il ne reste plus qu'à grossir leurs bijoux. Elles sont ravies."

 

          Fortuny à qui elle avait commandé une robe damassé d'or et de grenat, Bakst qui lui avait dessiné une robe indo-persane digne desluisacasati augustus john Mille et Une Nuit...

         

            Augustus John dont le portrait qu'il fit d'elle inspira Jacques Kerouac qui lui dédia le poème "San Francisco"...Casati by man ray 2

 

  

 

          Man Ray alors jeune photographe qui pensait sa photo ratée et dont Luisa s'enthousiasma, estimant que c'était là son âme ! Trois paires d'yeux !!! La photo fit le tour de Paris !

 casati par romaine brooks 1920

 

 

   

 

      Romaine Brooks dont elle fut l'amante...Picasso  lui inventant une robe cubiste avec un système de lumière intégrée qui faillit l'électrocuter...

 

          " Luisa fut un mécène, une mondaine enthousiaste et généreuse qui savait ouvrir son portefeuille et son carnet d'adresses. Lancer des artistes, détecter le beau où d'autres ne voyaient que des taches. Et tomber dans l'oubli..."

 

          Des centaines de peintres, de sculpteurs, de photographes ont montré d'elle d'innombrables facettes. Elle avait demandé à Martini de la peindre avec Anaxagarus lové à ses pieds, mais le boa mourut d'une pneumonie avant. Les meilleurs vétérinaires n'avaient pu le sauver.

 

           " La légende rapporte que, après Cléopâtre et la Vierge Marie, elle a été la femme la plus représentée dans l'art."

 

          Peut-être que le soir à Venise les façades des vieux palais se souviennent d'une gondole couverte d'orchidées où s'enlaçaient la Casati et D'Annunzio...

voie Appienne 2

          Peut-être que certaines nuits de pleine lune, le long de la voie Appienne parmi les tombes, ils reviennent comme lorsqu'ils appelaient les esprits des héros et que le vin tiède avait parfumé leurs bouches...

 

                                                                                                          Hécate

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14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 17:33

DERNIERES DEMEURES   

 cimetière de Tours 13 octobre 2012 046 bis

 

 

Il fut un temps où furent les urnes funéraires

Eclat des croix d’argent répondant à la pâleur des cinéraires

Vert pâli aux larmes des souvenirs d’antan avec le vent,

Carrefours et corridors de pierres, hommage au temps

Où dorment les hommes, les femmes, les enfants d’hier

Après la grande fête de la douleur jusqu'à la mise en bière

Demain altérera, oubliera, fanera toute ombre de souvenir

Passé dépassé, fondu avec la pourriture pour avenir.

L’âme comme un oiseau au profil nécrophage

Etendait une ombre complice pour l’ultime voyage

Il fut un temps où le survivant au cœur des ténèbres

Vit des spectacles surprenants dans ces décors funèbres,

Chapelles brisées, vitraux éclatés, pierres dérangées

Rats en fuite, orfroi de la lune, effroi de l’être par le froid glacé.

Gisants de marbre comme foudroyés par l’éternité,

Vers le sombre empire de Thanatos, à jamais retournés,

Sort commun du commun des mortels dans le futur du devenir,

Ecrins baroques de l’après-vie, dernières demeures destinées à périr.

 

Hécate

 

cimetière de Tours 13 octobre 2012 033

cimetière de Tours 13 octobre 2012 035 

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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 17:23

Orphée (11)"Orphée" sort des enfers,

 

 

 

 

annonçaient les Editions La Différence au printemps 2012.

 

  

« Le mythe raconte que la tête d’Orphée, tranchée par les ménades chantait toujours dans le courant du fleuve l’emportant… C’est d’une certaine manière, cette voix indestructible qui se fait entendre contre vents et marées de la sauvagerie marchande… »

  

          Le retour de la collection de poésies "Orphée" fondée en 1989 par Claude-Michel Cluny est un événement.

 

En 1998, face aux difficultés financières l’éditeur ne voulant pas pilonner les livres, les soldait chez les bouquinistes. Après des mois passés à racheter les exemplaires disséminés, la collection de poche "Orphée" revient au grand jour en librairie.

 

          « Pour ceux qui la connaissaient, il n’y aurait presque rien à ajouter puisqu’ils la regrettent depuis déjà quatorze ans. Pour les autres, que cette nouvelle laissera sans doute de marbre, on serait tenté de croire que son originalité et l’engouement qu’elle a suscité éveilleront leur curiosité. » (Louise Bastard de Crisnay / Libération 24 mai 2012.)

 

          Un nouveau dessin signé de l’artiste serbe Milos Sobaïc figure sur les couvertures qui obéissent à un code couleurs précis : la couleur du fond correspond au continent dont est originaire l’auteur ; celle du titre, la langue dans laquelle il écrit.

 

          « …l’essentiel est de trouver des traducteurs et des préfaciers qui soient de véritables passeurs et de permettre au lecteur, grâce à l’édition Pomar,-C-M-Cluny,-1991bilingue, de s’interroger sur l’origine des choses. Car elle nous oblige à penser qu’un poème, même si on n’en comprend pas la langue, vient d’une culture et d’une histoire qui n’est pas la nôtre.  36 titres étaient publiées chaque année, édités à 5000 exemplaires ; désormais six nouveaux recueils par ans, et la réédition des titres épuisés. » (Claude-Michel Cluny)

 

En avril j’avais écrit une chronique autour du poète Adonis né en 1930 et dont la vie s’est partagée entre la Syrie, son pays natal, le Liban et la France. Dans « Chronique des branches », les textes arabes ont été calligraphiés par l’auteur. Le recueil s’ouvre sur le poème :

 

  Miroir Pour Orphée

 

Ta lyre mélancolique, Orphée,

Ne peut changer notre levain.

Elle ne sait façonner pour la bien-aimée captiveadonis

Dans la cage des morts

Un lit d’amour alangui,

Ni bras, ni tresses.

 

Orphée, il meurt, celui qui doit mourir,

Le temps qui court dans tes yeux

Trébuche, et entre tes mains

Se brise la lyre.

 

Je te vois maintenant, tête qui glisse

Entre les rives. Toute fleur est chant

Et l’eau une voix.

 

Je l’entends maintenant, je t’aperçois,

Ombre libérée de son orbite

Inaugurant l’errance. 

 

« La poésie est la première parole. Mythes, épopées, oracles, voix des mystères et des mystiques, puis de l’amour, de la révolte, de l’espoir ou de l’humour, de la vie quotidienne et de la solitude.

Introuvables ou retraduites, classiques ou contemporaines, familières ou méconnues, ce sont ces voix innombrables que la collection Orphée souhaite faire entendre parce que plus que jamais elles sont nôtres. »

 

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4458557 

 

Hécate.

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