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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 16:19

Photo Aiolos pour poème

 Ilustration de Aiolos

 

 

FADO  D’UN  INCERTAIN  DESTIN

 

 

    Incertitude, intranquillité me vêtant

    En ce pays où je n’existe qu’en rêve

    Que suis-je sinon une ombre d’absence…

 

Vous joindre, vous, tous mes ailleurs

Qui n’êtes pas, sinon un peu d’encre

Où ancrer quelques bribes perdues

 

    Fantomale errance où je vais

    A me dissoudre de terrible rigueur

    Arbre de miséricorde, offrez-moi

    Quelque branche où me pendre.

 

Crochets qui m’arrachez le cœur

Reliques de moi-même, embaumez

Ce que je fus, ce que je ne suis plus.

 

    Nuit profonde, bandeau sur mes yeux

    Que mon sang soit cette trace effacée

    Où crucifier ma nostalgie fleurissante

    J’exhale un parfum qui n’est pas d’ici

    Qui saurait me respirer tel qu’alors ?

 

A vivre les jours sans les connaître

Et les nuits sans jamais les dormir…

 

    Cette soif, jamais assez étanchée

    Me poursuit dans ce désert d’être

    A me consumer sans être assez dévorée

    Holocauste de brûlures qui me marquez.

 

    Est-il assez grand ce sacrifice d’aujourd’hui

    Incertitude, mon habitude, ma constance ?

    Aveugles fidélités qui me sucez l’âme

 

Appels muets serez-vous un jour entendus

Par-delà le mur qui m’enterre d’impossible

 

Je n’ai plus de prières qu’en secret

Ne sachant où les porter, où les perdre.

 

    Dans cet infini qui m’attend peut-être…

    Ma lassitude sera-t-elle assez couronnée

    Pour qu’éclosent les pétales de l’oubli,

 

A mon front harcelé de pâle inquiétude

Sera-t-il enfin brisé ce cercueil  où je me meurs ?…

 

 

                                                                       Hécate

 

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29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 13:37

blesse, ronce noire coverBlesse, ronce noire

de

Claude Louis-Combet

 

 


« Blesse, ronce noire. Ce sont les derniers mots que Georg Trakl fait prononcer à sa sœur, Gretl, dans le poème Révélation et anéantissement, écrit peu avant la bataille de Grodek (1914) d’où, la drogue aidant, il ne devait pas revenir.

Lorsqu’on considère les photographies conjointes du frère et de la sœur, on peut se demander qui fut le premier à dire les mots de la douleur, de l’amour et de la faute et dans quelle secrète complicité naquirent les poèmes. Dans l’espace de la proximité ouvert entre ces deux faces d’amants et d’artistes, on peut rêver abondamment sur le sens de la dilection, de l’écriture et de la déréliction. »

 

Automne 1897 

            « Le garçon a tout juste dix ans et sa sœur vient d’en avoir cinq. De tous les êtres qui peuplent la maison, cette petite fille a été reconnue par son frère, depuis le commencement, comme celle par qui la ténèbre arrive. »

 

            Dans un soir d’un songe ardent, tourné vers le miroir, multitude d’apparences et de reflets, les enfants pouvaient se découvrir tels qu’en feu et se regarder agir sans perdre de vue la languissante exténuation du crépuscule.

 

            « La petite fille s’empara de la plus grande des poupées, l’unijambiste, et l’étala comme une étoile sur un coussin de velours sombre… Cependant le grand frère avait dégainé le sabre et celui-ci, qu’il tenait à deux mains, luisait doucement dans l’espace profond du miroir. Assurément, une exécution – un sacrifice allait s’accomplir…

            La lame était légèrement recourbée, mais la pointe acérée. Ce sabre était un bel ornement de flibustier, une pièce de panoplie de pirate fornicateur…

Le garçon engagea son arme sous la robe qu’il souleva et rabattit. Le pantalon de poupée fut alors exposé clairement et, à son enfourchure la lame put pénétrer, sectionner. La petite fille regardait… elle adhérait, de tout son désir d’enfant, à la volonté de son frère. Il était le maître…  Voir – voir et regarder, contempler un instant – suffisait largement au désir…

            Elle n’avait que cinq ans mais elle avait beaucoup pensé et s’était aventurée loin en elle-même. Elle se laissa donc dépouiller le bas du corps et, tout le temps, regarda dans le miroir son frère qui la regardait.

            Il n’y eut rien de plus…

            Un regard seulement, un long regard tandis que le jour s’absentait, juste le temps nécessaire pour que s’éveille l’adoration. Le corps était à la fois clos et ouvert, offert et réservé. Il n’était ni indécent ni outragé mais singulier, en vérité. Le dessin du sexe paraissait ici, dans l’insolite complicité des enfants… Ils éprouvaient, comme une morsure du cœur, à quel point ils se trouvaient interdits de désir entre eux et contre quoi il leur faudrait se dresser s’ils voulaient se retrouver un jour au seul miroir de leur destin. »

 

            Ni roman, ni biographie « Blesse, ronce noire » est une plongée hallucinée dans le passage de l’enfance à l’adolescence jusqu’à la finalité fatidique.

            Une langue de toute beauté où le classicisme est une force plus que jamais qui porte haut les ténébreuses amours incestueuses et le paysage intérieur du poète Georg Trakl tout de silence et de stupeur stupéfiante.

            Imprégné de Novalis, d’Hölderlin, de Rimbaud, Nietzschéen dans le nihilisme et l’exigence des aboutissements des pulsions, se débattant dans la douloureuse hantise du mal et de l’idéalisation sans limite, comme de la conscience dans le mal, l’œuvre de Trakl est toute entière traversée d’écorchures, d’écartèlements, de désolations dans la neutralité hivernal de l’engloutissement blanc de la mort, dans la descente aux profondeurs.

 

 «… se dressa sur des ailes de lune par-delà les cimes verdoyantes et les récifs de cristal la face blanche de la sœur. 

            Sur des semelles d’argent je descendis les degrés envahis par les ronces et pénétrai dans le réduit chaulé. » (Georg Trakl) 

 

Eté 1905 

            « C’est l’été des treize ans, une nuit de canicule. La jeune fille a le ventre lourd… Le sang de lune se prépare à couler pour la première fois et la jeune fille veut le voir sourdre de son sexe. Elle l’a promis à son frère. Elle lui a écrit : Cela se passera une nuit et moi, je veillerai… Et mon sang ne sera pas chrétien. Il ne viendra pas d’en haut, provoqué par un rais de lumière, mais d’en bas et du fond, là où la terre est plus noire que la terre et où il se trouve que je suis ta sœur par-dessus toute femme, ta sœur qui t’aime et qui t’attend.

            Elle écrivait chaque jour à son frère mais ne lui envoyait pas ses lettres.

            Tu es parti mais tu ne m’as pas quittée. Tu es toujours ici. Tu me regardes. Regarde-moi encore. Je voudrais passer toute ma vie à être regardée par toi… »

 

1905 – 1909 

            « Il aurait voulu être chimiste pour connaître et pharmacien pour soigner…

            Composer des pommades et des pilules, cueillir et conserver des simples, exécuter des ordonnances, c’était autant de tâches dont le seul horizon se voulait la santé, le bien-être, le secours et la consolation. »

 

           800px-Engel-Apotheke Linzer Gasse Georg Trakl commença un stage à Salzbourg à la pharmacie de l’Ange Blanc, bien qu’associant dans ces rêveries sa quête de l’élémentaire à l’obscur préparation du péché. Il considérait que ses études étaient une faillite. La pensée idéaliste ne lui paraissait pas animer la recherche scientifique.

 

            « Il fallait que l’homme connût la chair de l’être qui lui était, par l’esprit, le plus proche, la chair du Double, la chair de l’Ombre que deux êtres fussent entre eux comme le Même : nécessairement ils devaient s’aimer, jouir ensemble, au-delà de toute jouissance commune…

 

            Nous serons la flamme – écrivit-il à sa sœur, dans l’ivresse de sa vision. »

           

            « Il buvait dans la solitude, sans jamais sombrer dans le tangage des ivresses communes. Il accédait par l’alcool à la transparence, à la netteté de la sensation…

            C’était une difficile entreprise de création de soi-même, un opiniâtre dévoilement de l’être et du monde, à distance de toute effusion romantique comme de tout formalisme d’écriture…

            Etre, écrire, aimer – les termes s’interchangeaient dans l’unité d’un même mouvement de raréfaction du verbe et de retour en soi. »

 

            Dans son rapport avec les femmes, il avait éludé son désir et différé le moment. Eloigné de sa famille, il ne caracola pas dans les multiples cercles de la réalité féminine. Souci de ne pas se lier, timidité, concentration sur lui-même.

 

            « Cependant, il lui fallait affronter l’épreuve du sexe. Un désir épuisant le tenaillait. Céder alors…

schiele            Les oripeaux de ces dames se ramenaient à peu de chose : une paire de bas noir, des froufrous avachis… vaste corps bouffis… seins ballottants, pubis exubérants, cuisses veinulées et cireuses couvrant de leurs replis la fondrière du sexe… et le grand moment de solitude du désir impartageable…

 

            Il était, à présent une béance et une loque, rien moins qu’un petit mâle au zénith…

 

             Et tout comme il affectionnait les boissons incendiaires qui torturent le goût sans le remplir, il se soumit à des vulves excessives qui le malaxèrent tout entier et l’épuisèrent sans jamais entamer ce noyau de virginité autour duquel son cœur s’était construit et qui s’exprimait plus lumineusement que jamais dans les poèmes de rêve et de folie qu’il écrivait pour sa sœur…

            Cependant quelque chose en lui résistait à cette fascination du néant sexuel et de la petite mort. »

 

Eté 1909 

            « Comme ce jour-là était un dimanche, ils étaient allés à la messe en famille, le matin. Ni l’un ni l’autre n’avait prié. Ils rejetaient Dieu violement. Cependant ils croyaient en Dieu, ils croyaient en la Présence réelle…

            La sœur avait beaucoup grandi, s’était développée, épanouie… Elle marche devant. Elle porte une jupe claire et un corsage léger.

            Elle avait écrit déjà : Je t’emmènerai hors du regard, là où Dieu seul pourra nous juger.

            La sœur le précède comme une ombre blanche. Mais lui, dans la tension de sa pensée, la perçoit plus noire, plus attirante et dangereuse qu’un puits ouvert soudain dans l’espace de son cœur…

            Il peut se considérer lui-même aussi vierge que sa sœur. »

 

            Sous un ciel insupportable d’intensité, la montée d’un élan exalté, avec la barrière des sapins, dessin d’une ligne noire, paysage d’autres confins vont s’accomplir vers l’autel des orties et des ronces, les noces sacrées.

            «  Il ne tenait qu’à elle de s’arrêter sur le chemin, elle le ferait bientôt, de se retourner vers son frère, d’ouvrir sa robe et de dire, ainsi qu’elle l’avait écrit : Prend, je t’appartiens, prend cette sœur qui t’est réservée, et blesse, blesse-moi, ronce noire. »

 

prunus spinosa 1             « ...le frère, que l’angoisse du désir accablait, avait brisé de ses mains une tige épineuse, une tige feuillue et fleurie en son bout – une branche d’églantier. Sa main saignait…

 

            Sa tige à lui était dure et cruelle, obstinée et implacable. Elle avait poussé aux premiers temps dans le désert, là où le cœur est calciné avant d’avoir battu. Elle portait des griffes et des crochets et avait fleuri dans la famine…

            Cette fleur était virginale, mais à quel prix ?

            …de sa verge d’églantier, il l’agaçait dans le cou, entre les épaules, contre la joue, la caressant de sa fleur, la griffant de ses épines…

… Et la sœur, dans la tourmente des parfums et le fouaillement incessant des épines sur sa peau, sentait ses flancs s’élargir et son âme monter avec son souffle. Sa main blessée d’épines brûlait. Il avait dans sa gorge le goût du sang… Il agitait sa branche d’églantier. C’était une torche.

            Il était après elle comme après sa propre ombre lorsque, enfant, il cherchait à y poser le pied. »

 

Mars 1913 

            « Aucun acte ne pourrait jamais contrebalancer le poids de plaisir et de joie qu’ils avaient partagé. Aucune pensée, leur appétit de faim. Aucun mot, aucun poème, leur part de silence dans l’absolu de l’amour accompli.

 

            Il ne s’était jamais pris ni pour un grand chimiste ni pour un grand métaphysicien. Les quelques amis qu’il avait et qui l’aidaient matériellement, à se produire en de rares publication, ne saisissaient que l’étrange beauté des associations de mots sans accéder au secret…

 

            Il ne s’était jamais reconnu comme une intelligence plus cultivée et pénétrante qu’une autre. C’est pourquoi il faisait sienne cette idée vieille comme le monde que tout bonheur se paie de peine.

            Blesse, ronce noire. Qui avait écrit cela le premier ? il ne savait plus ce qui était d’elle, ce qui était de lui. »

 

Octobre – Novembre 1914 

            « Il ne comptait plus les jours depuis qu’il avait rejoint le front. Il avait pour tâche de repérer les blessés qui pouvait être soignés, de leur administrer les premiers secours, de les charger dans les ambulances, sortes de roulottes de romanichels devenues fourgons d’agonie. Les obus éclataient de partout…

 

            Que tout se taise au-dehors et que cette voix lui revienne dans le souffle et le chant : Blesse, blesse encore, ronce noire, encore et toujours.

 

            Il n’avait qu’une mince provision de cocaïne entre les étoffes de son uniforme. Plus d’une fois, il avait été sur le point de l’offrir à un grand blessé dont la souffrance lui brisait les nerfs. Mais c’était sans fin comme les aumônes. A présent c’était lui qui avait besoin d’un suspens dans cet abrutissement de fatigue et d’angoisse où il coulait. Hier, c’était la Toussaint. Aujourd’hui le jour des Morts. Demain, s’il se pouvait le jour des Survivants… »

 

                                             ABANDON A LA NUIT

 Georg Trakl

    Prend-moi, moniale, en tes ténèbres,

    Vous montagnes froides et bleues !

    Saigne la rosée de ténèbres ;

    Croix dressée dans l’éclat des astres.

 

    Brisés pourpres bouche et mensonge

    Dans la froide chambre vétuste ;

    Brille encore un rire, jeu d’or,

    Dernière sonnerie de cloches.

 

    Nuage lunaire ! Noirâtres tombent

    Des fruits sauvages dans la nuit

    Et notre espace devient tombe

    Et notre vie terrestre, rêve.

 

Georg Trakl

1887 – 1914

 

            Ma première rencontre avec la poésie de Trakl s’est faite par le biais d’une pièce pour orchestre de chambre et voix d’hommes du compositeur Philippe Hersant « Der Wanderer » poème choisi pour ses deux derniers vers :

            «Et lui s’en revient, le long des berges vertes,

Bercé sur une noire gondole, à travers la ville écroulée »

 

            Deux extraits d’un entretien avec Claude Louis-Combet né en 1932 :

 

            « La lecture de Freud m’a permis de comprendre l’importanceLouis-Combet Claude essentielle des expériences de la petite enfance dans l’histoire de l’être individuel. Jung m’a ouvert aux sources de l’imaginaire par l’approche de l’inconscient collectif et des mythes. Rank m’a éclairé sur la dialectique de la névrose et de la création. »  

           

            « Je n’attache aucune importance à la critique, c’est peut-être la raison pour laquelle beaucoup de mes  livres sont passés complètement inaperçus. La presse m’a fait la grâce de m’ignorer. Je n’en ai été que plus libre d’écrire ce que j’ai écrit… »

 

 

 

Editions Corti.

Les Massicotés.

                                                                                                                                                     Hécate.

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 20:22

coverL’amour au jardin

de

Jean-Pierre Otte

 

 

 

 

            « ….Mille pariades, appariements, noces et épousailles tour à tour somptueuses et sanguinaires se déroulent en ce livre, véritable et odorant bréviaire des alcôves ! C’est qu’il est écrit par quelqu’un qui à l’instar de J. H. Fabre, a pendant des années observé de près, de très près même, la vie des fleurs, des insectes et des animaux de son jardin et qui a su aller au-delà des simples descriptions, si précieuses et minutieuses soient-elles, quelqu’un qui, comme l’Alice de Lewis Carroll, put franchir l’invisible miroir qui nous sépare de nos compagnons d’existence floraux et animaux. »

 

               Conviés par la préface de Jacques Lacarrière à un voyage au cœur des calices et des corolles, dans l’intimité des rêves et des herbes nous découvrons après L’ETONNANTE TROMPERIE DE L’ORCHIDEE – ABEILLE, la SECRETE VIOLETTE et LES INTERDITS DE LA PRIMEVERE… D’AUTRES VISITES INTIMES… en passant par LA STRATEGIE DE L’ARUM, sans oublier UNE REINE DE LA MAUVAISE GRAINE…ce voyage nous mène en voyeur d’abord étonné, puis ravi, enchanté, parfois horrifié…

 faux-bourdon

               Etre un bourdon ou même un faux bourdon, corseté de velours fauve, cerclé de cuivre et de cinabre avec de magnifiques yeux noirs… Une expérience qui réserve bien des surprises…

 

               « Au-delà de la pluie, dans les lacs bleus de l’embellie, c’est un espace inconnu qu’il affronte, un pays pourtant déjà parcouru mais redevenu étranger sous un subit resplendissement. Des vapeurs voyagent et une brillance d’eau s’est ajouté aux couleurs… Au hasard de l’air, il décèle tout à coup les molécules d’un parfum fort, qui lui rappelle celui d’une femelle de son espèce… Le message lui soulève les sens, marque une direction, la voie la plus courte… Sans plus avoir l’humeur du flâneur mais celle de l’amant empressé, il s’introduit dans l’espace du jardin. Au détour d’un massif serré de romarin, il aperçoit enfin, cette femelle au parfum impudique… »

               Amant frustré, fébrile et s’épuisant sans jamais obtenir son plaisir il est la proie d’un leurre, il perce la pilosité à l’endroit convenu, sans trouver d’orifice. « Cette fille présenterait-elle un vice de conformation ? »

            orchidée-abeilleL’Orchidée-Abeille déguisée grimée, avec un cynisme parfait, une indifférence efficace au fil des âges est parvenue à obtenir une étonnante ressemblance avec l’abdomen d’une abeille…

Le seul risque mais majeur pour la fleur, c’est quelle ne fasse l’objet d’aucune convoitise amoureuse. Je ne dévoilerai pas ses raisons secrètes…

 

               « Il faudrait, écrit J.P. Otte, parvenir à pénétrer les replis parfois tortueux de l’intelligence des fleurs. Cette superbe supercherie cache peut-être des imaginations féminines fort complexes, un dessein mystérieux, une perversité qui pèse ici entre l’attrait parfait et la frustration indispensable de l’amant. »

 iris violet

               L’Iris pointe d’abondance, dès février, des feuilles étroites en baïonnettes. « L’architecture est d’une découpe extravagante. Elle semble un éclatement délicat, aérien, fragile. C’est un envol figé avec ses foulards, un temple éthéré aux entrées trop nombreuses pour ne pas être dérobées… On dirait que la fleur sur sa tige est le résultat excentrique d’un soufflage à la canne. »

 

               Se faire abeille, s’aventurer dans une alcôve de l’inconnu, sans bruit, sans ombre…

La fleur qui reçoit en privé s’ingénie à offrir ses alcools. « N’est-elle pas à l’écoute d’elle-même, du moindre tressaillement dans sa chair ? »

 

               « La Primevère est certaine de ses attraits. Une timide ? Ce n’est pas sûr. Mais une vierge disponible, qui a fixé ses règles, ses interdits, ses limites à ne pas franchir primevèretout en ayant l’ingéniosité et les moyens de sa rigueur morale.

               Les primevères, à première vue toutes pareilles, sont en réalité de deux espèces. »

               Sous sa fragilité angélique, si un squelette était à imaginer à la primevère, il ne pourrait être constitué finement que de fils étirés de verre. Mais il y a deux clans chez les primevères…

               « Aucun désir peut-être qui ne soit réalisable s’il est intense car toujours le don l’accompagne »…

 

               « Loin de cette amour culpabilisant  « où l’on meurt pour nous en rémission de nos péchés », il nous appartient de lire dans la Passiflore la figure de passions plus exaltantes. D’y voir peut-être l’emblème intime et richement doté du corps féminin ou passiflore bleuede son sexe-écrin. Mais ne serait-ce pas encore trahir la fleur, l’enfouir sous une autre projection ?... N’en a-t-on pas fini de fixer des symboles ou de quérir des signes de reconnaissance, quand c’est au réel et au rêve qu’il s’agit vraiment d’accéder… L’on dirait une émigrée créole, qui reste bariolée dans ses appâts pleine de luxuriance et d’humeurs, riche de couleurs éclatantes, ouverte dans l’ombre, au soleil, au bleu conjugué du ciel et de la mer, dans d’anciennes mémoires suspendues par des astrolabes et des nombres d’or. »

               Assiégée par les oiseaux, de toute les fleurs qui s’offrent à eux dans le jardin celle de la Passion est la seule à les attirer, les captiver vraiment. « Ils s’enfoncent dans l’exotisme, fouillent du bec l’étrangeté colorée. C’est comme s’ils voltigeaient autour d’un conte des îles ou d’un coffre de pirate, d’où on leur sort des merveilles. »

         violette     

               « De ces scènes d’amour, surprises autour d’elle, la Violette nourrirait-elle ses fantasmes, ses rêves les plus osés ?

               Ces fleurs semblent des yeux. Des yeux-fleurs fragiles et froids, d’une couleur qui s’obtient par un juste mélange du rouge et du bleu. Comme si il y avait en elle un équilibre libre et passionné entre l’esprit et les sens, entre le désordre amoureux et une sorte de sagesse réservée. » De la violette sobre, jolie, coquette sans complexité inutile au parfum entêtant et subtil destiné à signaler sa présence, je ne diffuserai pas non plus ses secrets… ni comment ces fleurs, aux premiers jours d’août en leur seconde floraison ne s’ouvriront au monde. C’est là son intimité enclose dans les pages de ce livre. 

  sabot-de-venus

 

 

               C’est dans un songe oriental que se hasarde le bourdon, en pénétrant dans le Sabot de Vénus. Lieu, tout à la fois grandiose et confiné, dilaté d’un silence luxueux.

 

 

 arum

 

                La mouche aux prises avec la stratégie de l’Arum, à peine dans le corps du logis, elle s’émerveille de la clarté glauque où la chaleur croît et lui engourdit un peu les membres… « Dans l’intimité silencieuse, elle découvre un trésor de sécrétion, dont elle commence a se nourrir avidement… Son amour propre refuse encore de croire à un piège après une si belle réception…»

 

               « Au milieu du chiendent, du rumex, du séneçon, de la garance, des vesces à vrilles ou des chardons, l’Euphorbe fait figure de reine païenne. Elle grandit entourée d’une peuplade disséminée et maudite, à laquelle on interdit de jeter l’ancre. Le lait du diable dit-on, brûle dans sa tige et ses feuilles glauques-pruineuses rendent les chats aveugles...

euphorbe sauvage            Quand on est reine de quelque chose ou de quelque part on a les caprices de son rang, la liberté de ses fièvres et une gloire accordée à tous les remous imprévisibles du monde. En matière amoureuse, on s’attend à ce qu’elle se montre d’une passion sauvage et rebelle, d’une fougue secrète, inventive et indomptable, ayant recours aux philtres, aux drogues ou à d’autres artifices, si besoin est. »

               Je laisse le lecteur ou la lectrice marcher vers ces marges que la culture n’a pas atteinte et corrompue, parmi ces bandes bohémiennes qui apparaissent de toute part dans le jardin…

 

               «Du cannibalisme amoureux du carabe doré expéditif, sans curiosités timides, ni approches ni attouchement, voyons la Mante, merveille d’esthétique d’un mystère confiant et fier qui se dresse d’évidence à la lumière. Elle a de la grâce, de l’élégance. On la découvre plutôt portée à l’extase lente. Ses ailes ne sont jamais les organes d’aucun vol, mais comme les parures reçues en héritage d’une ancienne et haute royauté. »

              mante « L’œil est exorbité, d’un vert de jade sans transparence étonné gravement de tout, et qui semble englober le monde ou le recueillir dans sa rondeur. La mante regarde : là est sa grandeur.

La mante possède le sens de l’observation, les meilleures dispositions à la contemplation. »

 

               Les agapes de la mante se font aux hasards nombreux et aux imprudences du gibier de saison…mouches à reflets bleus en amuse-gueule ; tripes de carabe ou cuisses de sauterelle en hors d’œuvre ; enfin, un criquet cendré ou une belle épeire diadème en plat de consistance.

               « Comme boisson, l’eau-de-vie brûlante de quelques gouttes de rosée.» Le mâle de taille moindre l’a repérée…il s’approche au ralenti… Il la contourne… Il est entré dans le champ hermétique des attirances irrésistibles et des dernières prudences.

 

               Sur un signe d’assentiment il la rejoint. Près de deux heures d’accouplement sans préliminaires, ni baisers ni attouchements ni mordillements délicieux… Tandis qu’il l’étreint, la mante relève ses pinces et les applique savamment au cou de son partenaire. Le mâle qui s’attend à une spécialité ou une caresse insistante perd la tête : d’un coup de couteau-scie son amante vient de la lui sectionner…l’accouplement n’en continue pas moins… De ses ripailles amoureuses, elle ne laisse de son partenaire que les ailes.

 

               « Plus que d’une passion, il s’agit d’une véritable assimilation de l’autre offert à une digestion lente. »

 araignée

 

               « A quoi rêve une Araignée si elle rêve ? Son attente s’emplit tour à tour des couleurs fluides de l’enchantement, de la craie noire du désespoir ou de la dérision, puis des élans rougeâtre du délire. Sans cesse, à partir de sa capacité d’aimer, elle crée, recrée la figure indéfinie de l’être attendu. » Son baiser est venimeux…

 

 

 

               Les vers luisants sont des ETINCELLES DANS LA NUIT, dans l’ombre ébène du escargotsjardin… NOCES D’ECUME des Escargots, les sexes se mêlent, les sexes s’unissent. « Et comme chacun d’eux est à la fois mâle et femelle, ils sont en même temps pénétrant et pénétrée… A chaque fois qu’ils se rétractent puis s’étirent, l’écume s’exprime en réponse à d’autres stimuli. Ils se découvrent l’un pour l’autre voluptueusement visqueux, volubiles et souples dans l’euphorie musculaire qui s’empare d’eux jusqu’à l’absolu ravissement. »

 

               « …Prés de l’auge boueuse gorgée par les pluies, c’est en gros plan que l’on voit réapparaître le Crapaud. Il sort d’une tombe peu profonde et provisoire, d’une obscurité basse et serrée, de l’engourdissement d’une vie léthargique et ralentie, sans doute privée d’étoiles…

 

 Crapaud              Il est apparu comme un dieu avorté et difforme, une créature innommable sortie des imaginations morbides…

L’expérience apprend qu’il est avantageux d’apprivoiser ses aversions et, mieux, de se les allier… Ainsi, sous la loupe pour autant que le crapaud se laisse observer un peu longuement, sa peau « criblée de verrues » se révèle une plage sélénite, recourbée sur elle-même avec des cratères et des brillances étranges. C’est comme la face cachée de la lune que personne n’a jamais vue mais dont tout le monde a auguré. Mais peut-être cette apparence que l’on trouve d’abord monstrueuse emprisonne-t-elle, comme dans les contes, un Prince charmant pour celle qui réussirait à conjurer le mauvais sort. Un baiser de colombe dans la bave du crapaud ressusciterait peut-être le Prince de ce corps ramassé sur lui-même et qui paraît d’une consistance de boue et de bronze.

 

               Dans la nuit, il lance sa note métallique et brève. A le mieux écouter, ce chant a ses harmonies, ses modulations, ses fréquences différentes, des sonorités liquides dans des emportements de contralto. Le coassement lui-même produit un choc, une fracture dans la coalition musicale… »

 

               A la période des amours, si son chant demeure sans réponse, sans écho à travers les innombrables couloirs de la nuit, le crapaud va dépasser ses habitudes familières. Il s’aventure dans l’ailleurs, conduit par un instinct qui relève de la radiesthésie.

               LES FECONDATIONS EXTERIEURES sont de longues et singulières noces qui durent au moins le tour complet d’une horloge. Que sait-on du plaisir de leur accouplement, alliance de liens qui ne nous sont pas perceptibles ?...

« Un chant sonore, limpide, liquide même, par notes détachées et presque semblables, comme le son concentrique et lointain d’une clochette dans un temple englouti.

Le sortilège n’est pas loin. »

 Jean-Pierre Otte

            Né en 1949 et établi dans le Lot dans un immense jardin, amoureux des mystères de la femme, de la terre et du vin, Jean-Pierre Otte est poète, entomologiste et chroniqueur invétéré de la beauté des mondes qui nous échappent.

  

 

Hécate.

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2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 15:32

Mélancolie des corbeauxMélancolie des corbeaux

de

Sébastien Rutés

 

 

 

 

« Sur les hauteurs du parc Montsouris, des féviers d’Amérique poussent le long des pentes de la voie ferrée désaffectée… Certaines nuits, l’entrée du tunnel abandonnée avale des ombres en maraude le long des rails. Paris les digère sans jamais rien recracher. Seul le souffle du vent qui s’engouffre au soir dans son mufle affole le silence…

C’est là que je vis, sur la quatrième branche du plus haut févier… Mes voisins connaissent mon goût de la solitude. Que je les inquiète n’explique pas peu qu’ils le respectent. Il faut admettre que je fais rien pour améliorer la réputation des Corbeaux, sans en rajouter : nous n’avons tout bonnement pas de contacts. Je concède d’ailleurs volontiers que ce sont des animaux discrets et de bons voisins. Le couple de Pies de la première branche n’est pas bavard, c’est une chance. La femelle fait en sorte que ses petits ne s’approchent pas. Qui sait ce qu’elle leur raconte sur moi ? »

 

          Par les Corbeaux des Trois Croix ! Ce livre de la collection « Actes noirs » ne pouvait qu’à un moment ou à un autre m’échoir !... Ma plume en est toute frémissante !...

          Des lecteurs et lectrices familiers de mes chroniques j’imagine les sourires amusés…

 

          Irrésistible histoire que celle de Karka le Corbeau freux qui vit en ermite, depuis que son aile fut brisée par un Epervier jusqu’au jour où les Mouettes colportent une rumeur singulière : les bêtes du bois de Boulogne disparaissent et le Grand Corbeau du Conseil des animaux de Paris le fait mander après bien des années.

 

          « Par pudeur, j’essaie de ne pas jouer les vieux de la vieille. Je n’invente rien. Je n’hésite pas à avouer que je ne comprends pas pourquoi la banquise recule, pourquoi la forêt brûle, pourquoi les humains se battent entre eux.

          Statue du lion mort parc MontsourisEn échange de mes conseils, les jeunes Mouettes m’informent…

          La statue autour de laquelle la colonie des Mouettes s’est installée représente quatre Humains qui transportent la dépouille d’un Lion. Il ne faut voir aucun allégorisme : l’ensemble fait un toit où s’abriter des intempéries et, perché sur la crinière du fauve, on domine le bassin.

          Ierk m’y attend chaque soir. Elle est la Mouette rieuse la moins drôle que j’ai connue… »

 

 

          Entre polar et conte philosophique, drôle de roman qui revisite Paris avec un autre regard :

 

corbeau en vol« D’un coup d’aile je gagnai la Ménagerie du Jardin des Plantes. Les animaux enfermés ici purgent de longues peines. Souvent, ils n’en sortent que dans un sac en plastique noir ou empaillés pour le Muséum d’Histoire naturelle, les moins chanceux sont emmenés au laboratoire pour y subir des expériences dont la simple mention hérisse mon plumage. Les détenus ne se font guère d’illusions : condamnés à mort, ils finiront, sur une table de vivisection lorsqu’il faudra désengorger les cellules pour accueillir d’autres pensionnaires. Exécution par bistouri, au mieux par injection. Direction la décharge ou la crémation dans le meilleur des cas, sans la moindre chance que le vent porte leurs cendres jusqu’à la savane natale. »

 

 

          Karka d’un élan zélé retrouvant ses ailes vient visiter la plus ancien détenu de cette sinistre prison, répondant au sobriquet de Léon.lion en cage

 

          « Conséquence de son passé glorieux autant que de sa déchéance ce Lion autrefois majestueux avait développé, au fil des années un complexe de supériorité à la limite de la mythomanie, coutumier chez qui ne se résignent pas à la perte du pouvoir…

          La cage de Léon avait changé depuis ma dernière visite, son goût de l’apparat devait s’en trouver flatté. On avait rajouté des plantes, le sol de béton était recouvert d’écorce, il y avait un bassin d’eau propre. Ainsi vont les mentalités : une couche de peinture sur les désespoirs épargne un ménage de fond aux bonnes consciences… »

 

          « Nous te saluons Karka !

          Pauvre Léon ! Il n’allait pas mieux, voila qu’il se donnait du vous. On aspire d’autant plus au respect que l’on se sent déchoir… Néanmoins il avait de la mémoire pour son âge…

          Majesté, quel honneur ! ramageai-je du miel dans le bec…

          A sa place, j’aurais préféré l’oubli dans la folie à la folie dans le souvenir…

          Notre destin s’appelle l’Humain : nous avons peur !

 

          Progressivement, plus que l’inverse, Paris m’a apprivoisé. La solitude que je prisai dans mes forêts m’est apparue ici décuplée… Il me fallut du temps pour prendre possession de mon nouveau territoire et domestiquer ma solitude. Trop d’animaux se côtoient à Paris pour s’intéresser les uns aux autres. Avec le Temps, la contrainte s’était changée en habitude, et l’habitude en plaisir. »

 

Corbeautière« Les Freux sont grégaires. Je n’y peux rien, la Nature est ainsi faite : j’appartiens à une espèce grégaire. Mes semblables se plaisent en communauté. C’est beau, une corbeautière !

          J’ai vu des nuées, dans le Nord, obscurcir le ciel d’un matin d’hiver comme une éclipse de plumes et, un crépuscule d’été dans le Sud faire sur le soleil couchant une nuit incendiée d’étoiles filantes…

          Ah, n’être qu’un Corbeau parmi les Corbeaux ! La curiosité, l’orgueil, l’ingénuité, la vanité, la colère, l’impulsivité… Nombreux étaient les chemins pour me perdre.

 

          Un Corbeau parmi les Corbeaux…

          Rien qu’un Corbeau…

 

          Nous, Corbeaux, voyons dans l’Histoire une succession de cycles de durée inégale. Dans la purification de la Nature qui les achève, les espèces animales disparaissent pour être remplacées par de nouvelles. Toutes à l’exception des Corbeaux, qui traversent les ères car ils sont la mémoire.  Nous sommes à l’ère de l’Humain, qui tôt ou tard prendra fin, comme les autres. »

   Füsli Le cauchemar détail (1790-91)

          Karka le freux avec une blanche Tourterelle est chargé d’enquêter. Un Toucan aussi. Le Conseil a décidé de négocier. L’intrigue se complique… les animaux de Paris s’inquiètent…

 

          « La faim n’expliquait pas tout, Paris avait connu des hivers plus rudes, on aurait dit que la présence des Lions dans les bois rappelait les animaux à la vie sauvage. Chassez le naturel, il revient au galop, disent les Chevaux. A bride abattue, l’œil fou de terreur, le naturel remontait sans frein une piste de sang vers le cœur palpitant de la Capitale ! »

 

 

          Krarok le Grand Corbeau qui tenait audience dans la charpente de Notre – Dame sous l’Aigle mystique de Saint – Jean, Krarok se meurt…

          « C’était donc fini, aussi simplement que la mort succède à la vie. Pas de râle, de sang ni de cri. Le silence et la présence nouvelle d’une absence. »

 

          « Mélancolie des corbeaux » est trop foisonnant pour en réduire en une poignée de mots le charme curieux et insolite…

          Sébastien Rutés a-t-il écrit avec une plume empruntée au plumage d’un Freux, d’une Corneille Mantelée ?…

 

          « Je ne te connaissais pas poète, Karka. Oublies – tu la couleur de ton plumage ?

          Noir est mon aile mais mon esprit n’est pas un oiseau de nuit, même si parfois mes humeurs empruntent leur couleur à mes plumes. »

 

          Inoubliables pages que celles où le freux Karka accompagne le vieux Lion. C’est l’aube, il a neigé… « La cathédrale disparaissait dans la réalité, de l’autre côté du songe de neige. »

 

          Dans Paris ensablé de neige, le Sacré – Cœur était-il le Kilimandjaro qui se noie là-bas dans son sommet neigeux dans les nuages ?

 

          « Quoi d’étonnant à ce que les contraires s’alliassent si un Corbeau cheminait à côté d’un Lion ?

Paris Pont Alexandre III le lionSous le pont Alexandre III, Léon tomba en arrêt devant des Varans dorés qui ornent les piles… Levant la tête, il aperçut le groupe de Lions de bronze conduits par des enfants humains et, plus haut, au sommet des colonnes, les Chevaux de la Renommée qui perdaient leurs dorures dans l’oubli de la nuit. Dressés fièrement sur leurs pattes, les Lions majestueux semblaient garder l’entrée du pont comme si la rive droite était leur territoire de chasse.

          Etrange habitude qu’ont les Humains de représenter partout des animaux, rauqua Léon. Il ne leur suffit pas de nous mettre en cage, il faut encore qu’ils nous peignent et qu’ils nous sculptent. »

 

La curiosité te perdra Karka !

 

                    Et vous, Humains ?...

 

                          Pourquoi tant de questions ?... Pourquoi la Tour Eiffel ?… A quoi rêvent-ils les Corbeaux quand ils rêvent ?...

 

 

Hécate.

 

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3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 09:56

VARJAC l'agneau-chasteL'agneau chaste

de

Franck Varjac

 

            "De toute mon existence, je n'ai embrassé qu'une seule bouche, caressé qu'un seul corps. Pourquoi un garçon de treize ans s'abandonna - t - il si facilement entre les bras d'un homme de trente deux ? Je l'ignore. Mais je sais aujourd'hui que j'ai vécu des moments de bonheur infini, et rien, ni l'exil, ni l'oubli assassin de mes proches, rien ne me fera regretter ces moments d'amour pur. Que connaît - on de la pureté ? Il faut avoir treize ans pour le comprendre."

 

 

            C'est par cette page que s'ouvre le récit de David. Trente ans après il se souvient de l'été de l'anniversaire de ses treize ans.

            "Treize ans ce n'est pas un âge important. Je suis le même que l'année dernière. Enfin je crois."

            "Aujourd'hui tout particulièrement, je devine qu'il faut profiter pleinement de ces jambes, douces et tendres. Je sais que la jeunesse ne dure pas, quelques mois, quelques années qui passent très vite, on n'y pense pas, on n'a pas le temps, et puis viennent les métamorphoses. Peut - être que je penserai à tout cela dans très longtemps et que je comprendrai plus fort encore que j'avais raison de le rouler dans le sable, ce corps d'enfant."

 

            Cet été là n'est pas tout à fait semblable aux autres étés.

 

            "Pour la première fois de ma vie, la perspective de n'avoir que la plage et ses plaisirs pour occuper mes journées m'angoisse. Je tourne et retourne cette découverte dans tous les sens."

 

            Il y a la famille, Elise la sœur aînée et Marc le frère impatient de devenir adulte. Hélène la mère et Jean le père. Il y a Brigitte et Pierre amis d'Elise. Depuis quatre ans environ Marc s'est inscrit aux cours de judo donné par Fabrice.

            "Il y a longtemps que je n'avais pas vu l'enfant de Martine et de Fabrice. Elle est jolie maintenant, et drôle."

 

            L'histoire d'amour entre David et Fabrice est narrée très simplement. Elle va naître lors d'une partie de pêche par une brûlante journée de juillet où la nudité des corps n'a presque rien d'insolite. Fabrice est beau. David est fasciné par ce qu'il voit pour la première fois: "un sexe d'homme en érection, une queue brune, deux testicules enflés entre des cuisses ouvertes. Juste une seconde, de façon si nette que je reste figé, le cœur battant."

            En quittant Fabrice, j'avais pensé "quelle journée formidable"...

 

            "Dans la maison silencieuse et endormie je lutte contre les images qui me submergent, contre un visage et un prénom qui me harcèle: Fabrice. Jusqu'au lever du jour pendant cette longue traversée nocturne, je regarde en face mon trouble, mon désir et ma peur."

 

            Comment se défendre de sensations et de sentiments inconnus ? Comment à treize ans vivre un tel amour quand on pense à la réaction des autres s'ils venaient à savoir ? " Les coups de téléphone, la dénonciation, un procès pour détournement de mineur. Ou alors le silence. Plus terrible encore: le rejet définitif. Je vois déjà mon père outré. L'indignation comme une écharpe, derrière laquelle on se dissimule, et le fils à jamais oublié."

            Toute la difficulté du quotidien de cette ardente liaison est dite dans ce récit de quatre vingt dix pages. L'obligation douloureuse de taire ce qui rend heureux.

 

            La prise de conscience de l'intolérance, incontournable, devient un tourment insurmontable.

            "Pour l'instant je ne peux pas contrôler en même temps le bonheur et la terreur. Je ne peux pas. C'est au - dessus de mes forces... Fabrice est le prénom qui coule dans mes veines nuit et jour. Je ne savais pas qu'on pouvait aimer aussi fort."

 

            La quatrième de couverture mentionne le silence d'une presse tétanisée par le sujet, à l'exception, notable, du Monde, lors de la parution de ce premier roman de Franck Varjac.

       vitexagnus-castus agneau chaste    

            "L'agneau chaste ou gattilier est un arbrisseau méditerranéen appartenant à une espèce protégée dont la récolte est interdite aujourd'hui. Dans le passé, cette plante était consommée par les moines afin de tempérer une libido bien naturel mais incompatible avec les vœux de chasteté."

 

 

 

Editions Minos La Différence.

                                                                                                                   Hécate.

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 15:54

ô Verlaine

Ô Verlaine !

 

de

Jean Teulé 

 

 

Du faune sous les buissons des rimes, de l’amoureux à la lyre sous la lune blême, du chantre des Fêtes galantes, du poète éperdu des Romances sans paroles, Jean Teulé dresse dans un Paris goguenard une fresque pittoresque et furieusement criante de la fin du Pauvre Lélian, ses trébuchements, ses chutes, ses lits dans les garnis ou plus souvent encore à l’hôpital.

 

Syphilis

Altération sanguine

Diabète

Souffle au cœur

 

Cirrhose du foie

Erysipèle infectieux

Hydarthrose jambe gauche

Pneumonie.

 

-        Avez-vous lu les deux beaux quatrains ?

-        T’as tout ça ?

 

Paul Verlaine par Cazals en tenue d'hôpital« Fréderic – Auguste Cazals, Bibi – la – Purée et Henri – Albert Cornuty n’en revenaient pas. Leur vieil ami souffrait de tant de maladies qu’il avait fallu accrocher deux panneaux à la tête de son lit pour toutes les énumérer. »

 

Autour du vieux faune des lubricités, la faune amicale ne manque pas. Aussi variée que la faune et la flore du Jardin des Plantes.

Henri – Albert Cornuty est venu à pieds de Béziers jusqu’à Paris pour voir Verlaine. Un adolescent dont l’oncle débite des bêtes mortes à l’abattoir de Paris – Bestiaux.

 

« Leurs gueules étrangement renversées semblaient rire de cette position catastrophique. Des employés les conduisaient, sabots aux nuages, sur des charrettes en fer vers la fonderie industrielle où leur chair deviendrait savon, huile, suif à chandelles comme celles à la lumière desquelles écrivait Verlaine la nuit, à Broussais. »

 

«  Vingt ans, blond, avec une mèche lui barrant le front sous un chapeau à large bord, il était vêtu comme un inc’oyable. Gillet d’un mil huit cent trente extravagant, pantalon en spirale et quelle redingote à carreaux verts et jaunes. » C’est là Cazals celui qui a été la dernière grande amitié passionnée de Verlaine, outrancier en tout, esprit, talent et costume.

 

Toujours avec son grand carton à dessin l’ami Cazals croque le poète Saturnien qui le croquerait bien d’une autre façon !

 

verlaine au caféUn beau soir le Ronsard de la Cour des Miracles arrive au café François- 1er. Il s’installa sur la banquette près de Cazals qui parlait avec des amis.

« C’est alors que Frédéric – August sentit la paume de Verlaine remonter le long de sa cuisse… mais remonter si haut qu’il s’en saisit, se retourna.

-        Hé, Paul !

-        Tiens, je t’ai écrit le début d’un poème. C’est une œuvre d’anticipation.

 

Même quand tu ne bandes pas,

Ta queue encor fait mes délices

Qui pend, blanc d’or, entre tes cuisses

Sur tes roustons, sombres appas.

 

Cazals ne sut pas s’il devait se fâcher ou éclater de rire : - Mais pourquoi tu m’as écrit ça ?

Le vieux faune cligna des yeux.

-        Tu ne voudrais pas vivre avec moi ? je te rendrais heureux.

Cazals protesta, ahuri, il avait une petite amie Marie. Verlaine insista.

-        Tu crois que ta femme voudrait bien de moi ?

-        Oh ! Paul, ça suffit !... »

 

Puisqu’il ne comprenait rien à l’art, le mythologique poète reprit son journal où il avait griffonné ses vers et demanda l’adresse du petit paysan de Béziers.

-        Mais t’es fou, Paul. C’est un enfant !

 

Le soir le poète était titubant dans la rue, s’accrochant à des réverbères et hurlant :

-        Rimbaud !

« Tout à l’heure dans un café, Léon Bloy en avait mal parlé. Paul, assis en bout de banquette du Soleil d’Or où l’on acceptait l’entassement de ses soucoupes, avait entendu le virulent polémiste dénigrer l’œuvre de l’adolescent de Charleville. (Ardennes)

-        Bloy, cessez ses plaisanteries aux dépens d’un absent… Et quel absent !

  Rimbaud & Verlaine

Puis il était sorti sur la place Saint – Michel en hurlant :

-        Rimbaud !...

Vacillant, se cognant à des roues de calèches garées, lui qui n’avait jamais eu de logement - Je ne demeure pas, je loge à la nuit - ne savait où aller. Dans la même journée, il avait été refusé par une giletière, une putain, une irréductible hétéro, peut – être un chien…le souvenir irradiant d’un Fils du Soleil.

Perdu dans la rue il vomit sa solitude, son absinthe, ses amis disparus ; Villiers de l’Isle – Adam - Tu nous fuis, comme fuit le soleil sous la mer -, ses amants, ses maîtresses. - J’ai toujours été amoureux d’un sexe ou deux.

A la vue de son pitoyable spectacle, les bourgeois se tordirent de rires…  

 

Paul arriva chez Guignard où les gueux du quartier dormaient à l’abri pour un sou. Dans l’ancien frigidarium des Thermes du Nord, les pauvres venaient maintenant dormir à la corde. A un mètre cinquante du sol, Guignard tendait une ficelle le long du mur en guise de balustrade, et les indigents alignés y posaient leurs avant – bras, debout, une joue au creux d’une épaule. Quand l’un d’eux bougeait, tous les autres ondulaient comme des barques sur la mer.

Il en était là.

Lui, né dans la bourgeoisie de Metz, n’en revenait pas de sa dégringolade.

-        Ah ! quand même, c’est emmerdant la misère lorsqu’on a su ce que c’est d’être un peu à son aise… »

 

Ecartelé entre les deux pieuvres qu’il a aimé, qu’il aime encore, il a besoin d’une femme et, elles en usent et en espèrent ces deux là, la Nini Mouton et l’autre, la Philomène qui le trompe avec un cocher et qui travaille pour le souteneur Lacan. La petite ardennaise de dix neuf ans avait vendu ses manuscrits laissés à l’hôtel.

-        As – tu vu mes bottines, comme elle sont du dernier v’lan ? Je voulais te rendre tes sous, mais tu sais comme je suis, j’ai tout dépensé… Est-ce que tu pourrais écrire d’autres poèmes d’amour sur moi ? Des longs.

-        Je voudrais que tu m’aimes.

Le faune dolent était jaloux des clients de la petite catin. Il cherchait à en rire, mais ça le torturait…

 

Paul Verlaine par Gustave BonnetDe la Sagesse aux Fêtes galantes, que la Bonne Chanson est triste…et le Bonheur illusoire !

Eugénie l’accueillera à bras ouverts, le maternera, le pouponnera, puis lui reprochera de ne pas davantage profiter de sa renommée.

De l’or des Illuminations, de l’or des rêves tomber dans l’ordure de l’affreuse réalité que c’est dur !

 

Je suis venu, calme orphelin

Riche de mes seuls yeux tranquilles,

Vers les hommes des grandes villes :

Ils ne m’ont pas trouvé malin…

 

A vingt ans un trouble nouveau,

Sous le nom d’amoureuses flammes,

M’a fait trouver belles les femmes :

Elles ne m’ont pas trouvé beau…

 

Eugénie savait qu’elle partait des poumons, mais elle s’accrochait à l’argent du poète, celui qu’il n’avait plus, qu’il n’avait pas, ou si peu…

Le jeune prêtre que Verlaine a horrifié à confesse est plus terrifié encore du comportement de Nini Mouton.

-        Et les fameux billets de l’étranger, c’est quand qu’on en verra la queue d’un ?

-        Quand j’aurai écrit.

-        Ecris ! Un fainéant qui n’écrit plus… Mais si tu ne me laisses rien Paul, de quoi je vais vivre quand tu seras mort.

 

Le buveur de rêves, le musicien des mots, le poète des exquises impressions, des douceurs sanglotantes dans les silences du soir, c’est Verlaine…

 

Les choses qui chantent dans la tête

Alors que la mémoire est absente

Ecoutez, c’est notre sang qui chante…

Ô musique lointaine et discrète !

 

Ecoutez ! C’est notre sang qui pleure

Alors que notre âme s’est enfuie,

D’une voix jusqu’alors inouïe

Et qui va se taire tout à l’heure.

 

Entre les lignes, entre les mots de Jean Teulé, se glissent les miens, se glisse le fantôme du Pierrot lunaire aux yeux de mongol, au front large qui s’affolait de ne pas être plus agréablement tourné.

 

-        Rimbaud ! reviens…

 

« La dernière fois qu’il l’avait vu, c’était dans la banlieue de Stuttgart. L’autre l’avait roué de coups et laissé à demi-mort au bord du fleuve Neckar. Il avait voulu retrouver l’Arthur en Allemagne pour tenter de le convertir au catholicisme.

« Verlaine est arrivé ici l’autre jour, un chapelet aux pinces… Trois heures après, on avait renié son Dieu et fait saigner les 98 plaies de Notre Seigneur » raconta Rimbaud.

 

Ô les ombres du passé… La mort avait fait sa moisson. Elle avait emporté Lucien Viotti… Lucien Létinois…le pâle reflet où il cherchait encore le Fils du Soleil… Dans la fleur de l’âge !...

Il n’avait plus été que l’ombre de Femmes, l’ombre de Hombres. (Publié sous le manteau et vendu nulle part.)

 

Ces passions que seuls nomment encore amour

Sont des amours aussi, tendres et furieuses,

Avec des particularités curieuses,

Que n’ont pas les amours certes de tous les jours.

 

Dans le paysage du désespoir, une orgie de luxures…

 

Chair ! Ô seul fruit mordu des vergers d’ici bas…

 

Si Rimbaud avait la Magie, Verlaine se dira un peu Sorcier. De son éditeur Vanier qu’il accusait de le voler en gros il disait qu’il se vengerait ; - Je lui ai dit que quand je crèverai, il mourra dans la même année.

Verlaine ne s’était pas trompé.

 

A l’hôpital, adossé aux oreillers, il recevait comme un Mandarin des lycéens - rimeurs de Condorcet piqués de bonne heure par la tarentule poétique. Ils se présentèrent :

Les Vers-libriste

Les Magnifiques

Les Instrumentistes

Les Egotistes

Les Amoraux

Les Désenchantés, mouvement sans élan.

 

Ces adolescents avaient découvert les poèmes de Paul chez Vanier. « - Mais on ne savait pas que vous existiez. Les professeurs ne nous avaient pas dit. Heureusement le bouche à oreille…

 

-        Hier, ils étaient à la liqueur vos chocolats. Ce que j’aime dans le chocolat c’est la liqueur.

 

En quittant l’hôpital ils se lamentèrent.

La légèreté de Verlaine a quelque chose de déprimant… sinon les autres furent ravis. Un Amoral avait même glissé sous son oreiller une petite fiole interdite. L’absinthe, sa fée verte, son lait de sorcière…

 

Des violences de satyre en colère, des tendresses à n’en plus finir…quand dégrisé, l’absence de Jadis lui parle de Naguère. Des grains de chapelet, des grains de caprice et des grains de raisin chapardés à Bacchos quand il fait la rime à Eros. Eternellement jeune d’élan et d’âme dans un corps usé jusqu'à la corde !

C’est la fin et c’est le début de la Gloire. Le vieil enfant est un Prince au Pays Poésie, et ses admirateurs ont la jeunesse qu’il aimait sous un ciel de diamants !

 

« Le mercredi 1er janvier 1896, Verlaine sentit à de mystérieux signes que la mort rôdait autour de lui…

-        Mon père et ma mère sont morts un mois de janvier…

 

La nuit du 8 janvier : « Verlaine gisait, à demi nu, sur les tomettes près d’un seau hygiénique renversé. Un vent glacial soufflait par le trou du papier huilé de la fenêtre. »

Nini Mouton descendit pour demander de l’aide, puis finalement resta dormir chez les concierges.

« Quatre étage plus haut il n’y avait plus de feu dans la cheminée. »

 

Liturgie intime et ultime. La congestion pulmonaire l’emporta.

 

verlaine sur son lit de mort par cazals« Cazals sortit des crayons et des feuilles de papier à dessin. La nuit tomba. Cornuty alluma les trois bougies roses qui ornaient la cheminée, et contempla le poète. Les reflets des bougies roses animèrent les ombres et comme Verlaine eut toujours le teint blême, son visage sembla à peine plus pâle que d’habitude et il donna l’illusion, à cause de cela d’être moins mort que les autres morts. »

 

«Ah, dans ces deuils sans rachats

Les Encors sont les Déjàs ! »

 

«  Ils furent cinq mille, dix mille selon la police !

Quand le cortège se reforma, la rue Soufflot fut noire de monde. C’était un long trajet de cinq kilomètres pour aller au cimetière des Batignolles.

Ce fut une promenade un peu débraillée, un désordre bon enfant qui aurait plu au Pauvre Lélian. Toute impression funèbre avait disparu. Verlaine entrait dans la gloire. Et cette radieuse matinée d’hiver fut pour tous le début de son apothéose… »

 

A la tombée de la nuit le bras tendu de la statue de  la Poésie qui décore le faîte de l’Opéra s’était détaché avec la lyre d’or qu’il soutenait et vint s’écraser au sol à l’endroit exact où le cercueil de Verlaine était passé le matin même.

 

Ô Verlaine !...

 

Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme !

Un arbre, par – dessus le toit

Berce sa palme.

 

La cloche, dans le ciel qu’on voit,

Doucement tinte,

Un oiseau sur l’arbre qu’on voit

Chante sa plainte…

 

                                                                                                                                                                                  Hécate.

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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 09:15

Carjat Arthur Rimbaud 1872

 

 

Rimbaud

1854 - 1891

 

 

 

 

 

Illuminé de soleil, entré en Enfer dans l’éblouissement nimbé de furibonde ambition, engendré de labeur, Rimbaud déploie ses ailes et s’aperçoit que ce miracle est une ombre où il se damne.

 

Avec Verlaine lorsqu’il s’enfuira dans la Babylone de Londres, il appellera à lui, à eux, l’absinthe et l’or des tourbes dans les pubs. Le fils du Soleil et le trébuchant de la Lune.

Londres est le dieu Baal, dans le brouillard mauvais il fera trop nuit pour distinguer qui est la Vierge folle, qui est l’Epoux infernal.

 

Verlaine en chapeau derby sur le quai de la gare a attendu Rimbaud à Paris.

 « Venez chère grande âme on vous attend. »

 

Verlaine s’est attardé dans les cafés, il ne verra Rimbaud qu’en rentrant chez lui. Il est là, le garçon d’un mètre soixante-quinze, les manches trop courtes sur des poignets osseux, des mains rouges de fraîcheur paysanne, tout vêtu de bleu sombre. L’air buté et sournois d’un échappé de pénitencier ou d’un animal traqué. Il pourrait mordre. Si jamais on osait lui gratter la tête, ce paquet de cheveux blonds, plaqué comme par un coup de vent entre les yeux clairs. Une flamme bleue comme le punch qui flambe. La prunelle fixe, large ainsi que celle d’un milan. Des étincelles métalliques comme autant de pointes d’or, scintillement d’astre. Le satin de la joue, la bouche un peu resserrée sur elle-même, honteuse de sa pulpe, presque enfantine, féminine. Des épaules de charretier. Et aux pieds des chaussettes tricotées à la main.

 

Pas de bagage, pas le moindre linge, rien qu’un cahier de poèmes sous le bras.

On ne voit que lui, dans ce salon où trônent, le piano Pleyel, le cabinet hollandais tapissé de miroirs.

-         Verlaine, c’est donc ici que tu habites ? Quand comprendra-tu que ta place n’est pas ici. Dans un palais d’Echatan ou un taudis…dans l’entrepôt d’un bateau, mais pas ici Saturnien !

Verlaine éprouve le besoin de relire la lettre reçue. Il est perplexe. Puis il monte, va à la chambre d’ami.

-          Vous faites bien de venir, j’allais appeler.

Rimbaud s’est déshabillé, les chaussettes à travers la chambre. Un torse pâle comme du lait. Il ne supporte pas le tableau accroché au mur.

-          ça me rappelle les lépreux de la piscine de Bethsabée !...

 

Verlaine grimpe sur une chaise. Stupéfait, il décroche le tableau, un aïeul de sa femme Mathilde Mauté de Fleurville.

Rimbaud continue de se dévêtir comme s’il était seul ou invisible. Qui est-il donc ? N’a-t-il jamais cessé d’être seul au monde ?

 rimbaud-verlaine-luc-albert-moreau

Le lendemain, c’est sa première absinthe avec Verlaine.

Il n’eût pas l’air tenté. Il s’est laissé faire. Il serre les dents. Il parle… De quoi ? Du latin, cette langue peut-être forgée… Il dit la lecture dérobée…associé à une activité interdite, criminelle…

 

Ses premières illuminations… Un livre à l’index… à cause d’un titre « Confession d’un enfant du siècle ». Puni, enfermé au grenier. Le délice, le délit… A peine besoin d’ouvrir les pages, les mots sortaient tout seuls…

Une bouffée de pipe. Une gorgée d’absinthe. Rimbaud avare de mot, à peine loquace dit : le poète qu’est-ce que c’est ? Un voleur de feu ! Il rapporte des découvertes de là-bas…

Un geste vague, par-delà de l’autre côté de la glace du café…

 

Chacun va aimer ce que l’autre écrit. Qui des deux détient la clé ? Celle des nébuleuses où s’incarne tout l’univers ; les portes s’ouvrirent et les vers poussèrent comme des arbres !

Ils furent l’un à l’autre, nus, dressés l’un l’autre se cherchant, les yeux morts de voyance, dans la cadence aveugle des corps. L’œil violet fut l’œillet violé dont ils se troublèrent… L’écriture de Rimbaud s’est embellie de ces étreintes dont sa faim était immense.

L’amour des corps quand il gagne l’âme affole. Dans une âme et dans un corps, on ne voit que le corps. Et dans les vers est-ce qu’on voit l’âme ?

Rimbaud a le cheveu en désordre, l’œil bleu pâle qui ne regarde pas, il voit. Il est clair comme le jour.

Mais peut-être qu’il contemple déjà la Nuit, ses astres et son désastre à venir.

L’ovale est angélique de passion violente.

 

Il regarde la Grande Ourse le soir dans les rues de Paris.

 

Avec un appareil photographique venu à grands frais de Lyon, Carjat a fixé son visage. Et encore aujourd’hui Rimbaud nous voit sans avoir besoin de nous regarder, ni de nous reconnaître.

 

Plus d’un se reconnaît en lui, et plus qu’il ne faut ! Et combien à s’embarquer sur son bateau ivre n’en reviendront jamais !...

Illuminés pour toujours, irradiés et barbares, certains le suivent ainsi en traversant l’Enfer avec la Beauté assise sur leur genoux.

Et le poison est sans antidote.

 

« Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce.

J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J’ai appelé les fléaux, pour m’étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été  mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie. »

 

Certaines saisons n’en finissent pas. Et l’Enfer, quand on est en Enfer a figure d’Eternité !

 Quand on sait que l’Eternité n’est qu’un temps très long, la relativité du malheur n’est que dans la brutale réalité.

Peu d’écrivains ont été autant que Rimbaud passionnés de se connaître, de se définir, de vouloir se transformer et devenir un autre homme par la connaissance de soi.

 

Ô cette pureté inimitable, ces triomphes, ces emportements, ces brisements.

Lui qui a tout traversé, tout connu, le viol même, on le murmure, et la prostitution aussi.

Qu’a-t-on fait de ce désir d’amour, cette vocation et les tendresses profondes, lui qui a subi l’attentat métaphysique de l’enfance ?

 

Comment a-t-il survécu, obligé à l’atroce scepticisme, à l’agressivité, au désarroi, privé trop tôt d’une confiance dont il avait une soif et un besoin démesuré ?

Comment ? Y a-t-il une réponse ?

 

… La vie est la farce à mener par tous…

…Tarir toutes les urnes…

…Je croyais à tous les enchantements…

…Je veux être poète et je travaille à me rendre voyant.

Vous ne comprendrez pas tout, et je ne saurais vous expliquer.

Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens…

 

Rimbaud ne cesse de survivre. Tentative atroce et pathétique.

La magie rimbaldienne, cette intense lumière frisante qui arrache leur épiderme aux choses confère à Verlaine un état d’hypnose. Rimbaud prétend avoir trouvé quelque chose comme la clé de l’amour et même dévoiler tous les mystères, il connaît les puits de magie et il est passé maître en fantasmagorie.

 

verlaineVerlaine admire, s’enthousiasme, mais il manque de force pour les formules que cherche Rimbaud fiévreusement et réclame sur le champ comme une mandragore.

 

Verlaine est plein de cauchemars, de chagrins vagues. Verlaine se sent comme aimanté par la nécessité du malheur.

Malentendu d’autant douloureux que malgré tout Verlaine aime de plus en plus Rimbaud. Rimbaud semblera aimer de moins en moins en Verlaine le disciple geignard et rabâcheur.

 

Autrefois – est-ce déjà si loin ? – ils avaient communié dans les idées et les mots.

Verlaine mêle déjà au plus intime de leurs caresses, des hantises chrétiennes, d’incubat et de succubat. « Je suis élu, je suis damné ! »

 

Dramatique solitude de Rimbaud. Il est hors du monde. Vouloir changer le monde, sans cesser d’aimer le monde, c’est se tenir mal, vraiment trop mal. Quel dénuement dans ce cri ! Être au monde et n’y être pas, comme caché.

 

Verlaine fut le seul ami, le seul à le connaître vraiment. Verlaine ne reniera jamais Rimbaud. Malgré les tourments qu’ils s’étaient infligés, et peut-être à cause d’eux,  Verlaine et Rimbaud restèrent marqués l’un par l’autre.

 

« Resonge à ce que tu étais avant de me connaître » avait écrit en 1873 Arthur à Verlaine pour qu’il lui revienne. Verlaine cherchait en Rimbaud un double fétichisme : celui du mauvais Ange…et celui du Tigre souverain. C’est à l’Initié qu’il se plaint, c’est d’abord le Tigre qui répond, exige.

Demander c’est s’engager pour Rimbaud. Rimbaud est dans la ferveur, Verlaine est dans l’imperméabilité au bonheur ou à sa dénaturation.

Verlaine invoque inlassablement le souvenir et Rimbaud ne parle que de son avenir.

 

«  La vraie vie est ailleurs… »

 

Et de l’absence et du silence de Rimbaud le nomade, le marchand, le trafiquant d’armes, pourquoi s’interroger ? Devenu la proie du réel, écrire, c’est écrire des lettres d’affaires, des lettres aux siens, sa mère, sa sœur Isabelle.

 

Lettres envoyées d’Aden ou de Harar où abonde l’ennui.

 

Rimbaud in Harar« Je continue à me déplaire fort dans cette région de l’Afrique. Le climat est grincheux et abrutissant et les conditions d’existence généralement absurde aussi… … Je suis très occupé, mais ennuyé… … Le plus triste n’est par encore là. Il est dans la crainte de devenir peu à peu soi-même, isolé qu’on est et éloigné de toute société intelligente. » (Harar 4 août 1880)

 

Ne pouvant s’évader du réel il vit dans l’absence.

 

Infernale douleur enfin : « Je vous écrit de Marseille en France. On m’a coupé la jambe il y six jours » écrit-il au gouverneur de Harar. A sa sœur, il écrit : « Pour moi, je ne fais que pleurer jour et nuit, je suis un homme mort, je suis estropié pour toute ma vie ! Pourquoi donc existons-nous ? »

 

Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les déserts, les rivières et les mers ?...

 

En 1873 il avait écrit, dans  Une saison en Enfer.

«  Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde…

 

     Ô saisons, ô châteaux !

         Quelle âme sans défauts ?...

         L’heure de sa fuite, hélas !

         Sera l’heure du trépas.

                   Ô saisons, ô châteaux !

 

         Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté ! »

 

A l’hôpital de la Conception de Marseille le 10 novembre 1891, Rimbaud achevait son aventure terrestre de Voyant.

 

 

A lire autour de Rimbaud : Alain Borer, Yves Bonnefoy, Roger Munier, Pierre Michon, Françoise d’Eaubonne, Françoise Lalande, Pierre Brunel.

 

 

                                                                                                              Hécate

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9 septembre 2011 5 09 /09 /septembre /2011 13:26

 CouvertureUn certain mois d’avril à Adana

de

Daniel Arsand

 

 

Nous sommes en avril 1909 à Adana, au sud de la Turquie. Adana, l'opulente plaine de Cilicie, ses champs de coton et ses vergers, le fleuve Seyhan, la mer Méditerranée. Qui aurait pu prévoir que des massacres ravageraient cette terre ? Que la folie saisirait le parti Union et Progrès ? Aucune union en vérité, aucun progrès. Il y a là des amis, des familles, des bergers, le poète Diran Mélikian, Atom Papazian le joaillier, Vahan le révolutionnaire. Ils assistent à la montée de la haine et de l'intolérance. Certains prient, d'autres prennent les armes et combattent. La mort frappera la plupart, l'exil sera le lot de certains. C'est toute la puissance du roman de Daniel Arsand de réinventer une ville et d'évoquer le destin d'un peuple. De donner un visage à l'Histoire.

 

 

        « C’était une ville, une vraie, et néanmoins elle pourrait 19-terrasses-adanadisparaître de la surface de la terre sans qu’on le remarque vraiment. Qu’était une ville de plus ou de moins ? Se dressaient mosquées, églises, collèges, couvents, demeures patriciennes. Adana était aussi ici et là un fatras de masures, de taudis, d’antres, elle était grandiloquente et sordide, elle grouillait d’histoires, elle avait Dieu qui veillait sur elle, elle était sans caractère et funeste… »

 

« Un certain mois d’avril à Adana » est un roman où l’émotion monte page après page.

        Un roman splendide et déchirant. Derrière toutes ces voix qui s’élèvent et s’entrecroisent en ce mois d’avril 1909, il y a celle de Daniel Arsand reconnaissable de livre en livre, la « voix » intime si particulière qui évoque l’indicible. En l’écoutant, il me semble entendre et voir entre ombre et lumière comme dans un tableau du Caravage le feu dévorant des humaines passions. Il y a des spasmes de violence, d’amour et de mort dans toute son œuvre.

        Ce sont les braises d’un passé infusé dans le sang, la mémoire et le silence.

 

        Le passé de l’Arménie martyrisée, sacrifiée.

 

        « Le silence de mon père, Hagop Arslandjian, m’a accompagné tout au long de l’écriture de ce roman. »

 

        « Le désespoir se désagrège un soir et renaît le lendemain. C’est un phénix. »

 

        Chaque chapitre est tel un vitrail émaillé de sang, tel un ciel insolent de bleu, celui du printemps.

 

        Floraisons…où vont commencer ces terribles moissons de la Mort !!!...

        Scènes de la vie quotidienne à Adana. Pensées, dialogues, rêves, désirs, des hommes, des femmes d’Adana.

 

« Dzadour avait eu l’impression de grandir d’un coup, de se hisser au statut d’homme, ce qui fut profondément troublant. Il avait eu l’impression de se délester d’un harnais, de se libérer d’une entrave. Il serait un jour l’égal de celui que l’on connaissait comme le joaillier Atom Papazian. »

 

        « C’est l’heure d’aller déjeuner.

Pour la première fois la voix de son fils lui fut déplaisante.

        Je ne viendrai pas, Dzadour, j’ai du travail.

        Jamais jusqu’à ce jour son père n’avait manqué un repas.

        Tu m’as entendu ? Je ne viendrai pas.

Dzadour s’était enfui.

        Fils !

        Il avait prononcé si bas ce mot que même pour un ange l’ordre ou la prière aurait été inaudible. »

 

        « Hovhannès rabotait, ponçait, clouait depuis bien avant l’aube, afin d’être le plus efficace possible tant que la chaleur n’alourdirait pas ses gestes. Il avait fêté la veille ses dix huit ans… Le jeune homme habitait avec sa mère dans une masure à l’orée de la ville. Garinée Bédrossian n’avait qu’une fois partagé sont lit avec un homme. C’était un colporteur. »

 

Il y a Chirag qui joue dans le jardin et qui regarde danser la poussière.

        « Il gambadait, elle dansait avec lui. Il serait danseur. Ou explorateur. Ou les deux…»

 

        Vahan est de retour à Adana… Il était groom dans un hôtel de Constantinople.

 « Entre groom et prince, y avait-il une immense différence ? » se demande Dzadour qui le regarde, admiratif.

 

       Rose Il y a le poète, Diran Mélikian…

        « Je n’ai jamais écrit sur la mort. Comment s’y prendre ? Est-ce que lorsque j’évoque une rose, c’est de la mort que je parle ?... Je sais si peu de moi, des autres, du monde, d’hier, de maintenant, de demain. Sur ce chemin que j’emprunte, j’ai l’impression de n’avoir plus chair ni os, de n’être rien, il m’arrive de connaître l’angoisse, de vivre la peur, il m’arrive tant en un seul jour. »

 

        Il y a Yessayi Zénopian qui hante Adana…et marche dans les rues à la recherche de Vahan.

        « Il n’y aurait jamais d’adieu entre eux. Jamais ?»

 

        « Le sang ne fertilise aucune terre, dit Adalet.

Epouse terrifiée vaut mieux que cousine vendue à l’ennemi, se dit Cevat Bey… Ne suis-je pas le vali d’Adana ? Sortez !

Seul il se demanda : Dans mes rêves, qui suis-je ? »

 

A chacun son histoire, à chacune la sienne… Et l’Histoire d’Adana…

 

27-etablissement-jesuite-adana« Le feu enserrait le collège, le masquait. On avait l’impression que ses pierres coulaient telle de la cire… C’est ça, un dragon ? demanda une fillette… »

 

Depuis quand le printemps enfante-t-il la mort ?...

 

 

« Adalet, bâillonnée et poings liés, se persuadait qu’elle pourrait encore enfanter.

Donner naissance à une lignée sans haine et sans reproche.

Ce serait sa vengeance. Ce serait sa grandeur.

Mais qui serait l’homme ?

Le garde lui répugnait.

Elle étouffait. L’homme eut pitié d’elle. Il lui ôta son bâillon.

Ne parle pas ou je serai puni.

Sois tranquille, je n’ai plus de larmes et ne n’ai plus de voix. »

 

«  Il y aurait une nuit plus sombre que toutes les nuits que la ville avait connues et la jour qui la relaierait n’en serait que plus flamboyante. La haine était à la pointe des lames que l’on aiguisait. On fabriquait des torches et le feu s’élevait déjà dans les songes, dans les regards, dans les silences. »

 

Dzadour va être tué…

 « Corps de mon fils.

Phrase sans avenir. »…

 

« Atom n’avait pas cessé de pleurer tandis qu’il tamponnait épaules et cuisses. Mais qui avait osé dire que les larmes soulagent ?...

De l’index il avait touché la blessure. Sang caillé, sang noir, sang qu’on ne répandrait plus. Comment rejoindre son enfant dans l’abîme ou celui-ci était tombé ?... »

   daniel-arsand

 

 

Je ne vais plus rien dire sur ce roman. C’est celui d’un fils qui n’en finit pas d’arracher au silence du père, tout ce qu’il n’a pu dire.

 

Ce roman c’est la voix de Daniel Arsand… Des mots qui touchent, des mots qu’on ne peut oublier…

 

 

 

Daniel Arsand est écrivain et éditeur. Il est notamment l’auteur de « La Province des ténèbres » (Phébus, prix Femina du premier roman, 1998), « En silence » (Prix Jean – Giono), « Lily » et « Des amants » (Stock, 2008, Livre de Poche 2010). Ses livres sont traduits dans une dizaine de pays.

 

Bibliographie complète :

- Mireille Balin ou la beauté foudroyée, Éditions de La Manufacture, 1989.

- Nocturnes, HB Éditeur, 1996.

- La Province des ténèbres, Phébus, 1998, prix Femina du premier roman

- En silence, Phébus, 2000, Grand Prix Jean Giono du deuxième roman

- La Ville assiégée, Le Rocher, 2000.

- Lily, Phébus, 2002.

- Ivresses du fils, Stock, 2004.

- Des chevaux noirs, Stock, 2006.

- Des amants, Stock, 2008, Grand Prix Thyde-Monnier de La Société des Gens de Lettres 

 - Alberto, Editions du Chemin de Fer, 2008

- Un certain mois d'avril à Adana, Flammarion, 2011

  

 

 

 

Entretien avec Daniel Arsand: Ici 

 

                                                                               Hécate 

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 15:55

Mammon

de

Robert Alexis

cover 1  

Avec ce nouveau roman, Robert Alexis réussit l'exploit pour ceux qui se souviennent de l'Afrique d'Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad - de son atmosphère poisseuse, de la dérive inéluctable de Kurtz, de la folie des hommes confrontés à l'ivoire - de renouveler la problématique et la figure du Mal absolu, thème qui hante son œuvre.

 

 

Sa description de la nature vierge et ténébreuse du Cambodge, le jeu temporel entre le passé guerrier et le présent faussement calme de notre époque tiennent le lecteur en haleine et dévoilent ici un peu du mystère de l'humanité comme de l'inhumanité.

 

 

 

Dans ce roman d’aventure, Robert Alexis retrouve la sombre magnificence qui exsudait des pages de Conrad dans  "Aux cœur des ténèbres". C’est un voyage aux confins de la jungle d’un paradis perdu où dans les entrailles de l’Asie ensanglantée dorment les plus majestueux rubis.



J’ai lu quelque part à propos de rubis brutes et tailléscette pierre précieuse qu’il existe des gens qui ne l’aiment pas. Tiennent-il entre leurs mains les plus purs des  "sang – de – pigeon", rien ne se passe. Mais d’autres ressentent tellement son appel qu’il couperaient la gorge à un de leurs semblables pour s’emparer de la pierre qui les hante. Le rubis est une pierre qui vous force la main.

 

 

De ces feux qui brûlent l’âme Robert Alexis semble tout savoir… Toute fascination est à l’épreuve de la tentation.

 

« Je voulais visiter les mines abandonnées. Après les fleurs et les bouddhas de pierre, les rubis me fascinaient, je voulais voir d’où ils étaient extraits, ces trous creusés dans la terre rouge, des galeries en partie recouvertes, dont la béance peinait contre l’invasion végétale.

 

 

Comment dire cette époque somme toute assez heureuse de ma vie sans rappeler la couleur qui en faisait l’étoffe ? Quoi d’étonnant à ce que les sangs de pigeon naquissent d’une terre aussi rouge ? Malgré de fréquents lavages, mon treillis en était imprégné, les mains, le visage, le bord des paupières.

…Mes hommes connaissaient dans la jungle de nombreux gisements abandonnés, on pouvait les visiter sans risque, loin des groupes armés qui, ailleurs assuraient la protection des exploitations en activité.

Celles-ci relevaient d’un système compliqué, la France, le Roi du Cambodge, les régisseurs chinois ou thaïlandais, chacun avait eu sa part dans un commerce on ne peut plus rentable. La guerre d’indépendance menée de l’autre côté de la frontière avait brouillé ce réseau par la force aux mains du Front Uni Issarak, un groupe de communistes khmers inféodés au Vietminh. L’ "effort" réclamé au royaume du Cambodge ne trouvait de réels opposants que chez les religieux pour lesquels il devenait urgent de soustraire aux influences profanes la pierre écarlate, symbole de puissance divine. »

 

 

La narration confidentielle de Bertrand Moreau commence dans un château au bord du lac Léman où Nadine une jeune femme journaliste qu’il a invité est intriguée par un singulier portrait.

 

« Un jeune homme habillé de noir ne montrait de son corps qu’une main posée en griffe sur la taille. Si l’on pouvait dater l’œuvre du début de la Renaissance, le personnage échappait à l’époque de sa représentation… creusé en caractères rouges sur les ténèbres du fond " Mammon " n’était évidement pas la signature de l’artiste ; le nom désignait celui qui, avec un sourire, semblait ravi qu’on eut fait l’effort de l’identifier. »

 

 

L’auteur aimante le lecteur attentif d’indices, autant de signes jalonnant un jeu de piste. Il y a ce portrait qui semble ironiquement s’être échappé des pages de Milton, (Mammon, le moins élevé des esprits tombés du ciel, car même ses regards et ses pensées étaient toujours dirigés vers le bas…) et, « cueillie dans le jardin parmi les hellébores, cette tulipe qui refusait de faner. La fleur noire épousait l’obscurité. »

 

 

« L’enfer et le paradis n’étaient pas deux opposés. »

 

 

Jambhala KuberaDe Mammon à Kubera, dieu infernal des richesses mentionné dans les Védas, l’aventure va se démultiplier. L’aventure possède et conduit au hasard des rencontres et des itinéraires.

 

 

Comme l’a écrit Marcel Brion « certains jouent à cache – cache avec leur destin, jusqu’à ne plus distinguer clairement s’ils poursuivent ou sont poursuivis. Nous croyons chercher et c’est quelque chose qui nous cherche. »

 

 

Moreau le lieutenant français ne s’intéressait qu’à la botanique, Waclawek ne s’intéressait qu’aux temples.

 

« Ce qui n’était chez moi qu’un loisir prenait dans son unité des allures d’obsession. »

 

 

Obsession, passion, possession… Leurres et sortilèges.

 

« A l’autre bout de la morale, dans son reflet, dans son antimatière, le crime nourrissait la vie aussi bien que l’amour. »

 

 

Robert Alexis n’en finit pas d’aborder la notion d’identité, thème familier de toute son œuvre. Le bien, le mal, le jeu des apparences, la transgression des limites.

 

« J’étais entouré de ceux que j’appelais les « stéréotypes » ; Lebel, la « brute » ; Simon l’exemple même du blanc perdu sous les tropiques ; les Khmers qui jouaient au mahjong ; Khim prisonnier de son ambiguïté ni soldat ni domestique… »angkor-55

 

 

La vie et les tribulations de cette poignée d’hommes sur les traces de l’inquiétant Waclawek, conduit par l’éclaireur Chung à travers une nature inextricable nous entraîne progressivement aux confins du Cambodge, toujours plus loin dans un « territoire interdit aux simples mortels. Les moines l’avaient toujours su ; aucun d’entre eux n’eût songé à bâtir quoi que ce soit là où régnaient les boroméï. »

 

En épigraphe l’auteur place un vers de John Donne déjà cité dans « Flowerbone ».

« Change is the nursery of music, joy, life and eternity.”

 

Un fabuleux roman d’aventure aux dimensions plus extraordinaires que jamais où se conjuguent haine, peur, combat, désir, au sein d’une nature édénique envoûtante.

La démesure de la végétation, la démesure de l’être humain…

 

 

« Fumeur d’opium blotti dans son rêve, le temps courrait au bout de mes doigts, sur la rude nervure des feuilles d’etlingera, sur les troncs verts du pomme – rose ou du carambolier, mais un temps aussi rapide, aussi ramassé dans la synthèse des perceptions qu’il était mesuré, orné de sceaux que mon plaisir découvrait selon des rythmes inédits, des traces exigeant que ma vie se fondit dans l’universel… » 

  

A paraître le 1er septembre 2011.

 

  robert Alexis

 

 

 

 

 

 

Interview de Robert Alexis par Francesca Isidori du 30 avril 2011 sur France – Culture :

F

 

 

 

 

 



 

Du même auteur aux éditions Corti : La Robe, La Véranda, Flowerbone, Les Figures, U-Boot, Nora.

 

Hécate.   

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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 18:18

VATHEK.

 

 

 

VATHEK

et ses épisodes

 

de

William Beckford.

(1760 / 1844)

 

             Vathek, neuvième Calife de la race des Abbassides, était fils de Motassem, et petit-fils d'Haroun Al-Rachid. Il monta sur le trône à la fleur de l'âge et les grandes qualités qu'il possédait déjà faisaient espérer à ses peuples que son règne serait long et heureux. Sa figure était agréable et majestueuse mais quand il était en colère, un de ses yeux devenait si terrible qu'on n'en pouvait soutenir les regards et le malheureux sur lequel il les fixait, tombait à la renverse et quelquefois même expirait à l'instant: Aussi, dans la crainte de dépeupler ses états et de faire un désert de son palais, ce prince ne se mettait en colère que très rarement.

 

            Comme il était fort adonné aux femmes et aux plaisirs de la table, il cherchait par son affabilité à se procurer des compagnons agréables; en quoi il réussissait d'autant mieux que sa générosité était sans bornes, et ses débauches sans retenue; il n’était nullement scrupuleux et ne croyait pas comme le Calife Omar Ben Abdalaziz, qu'il fallût se faire un enfer de ce monde, pour avoir le paradis dans l'autre.

 

           le calife Il surpassa en magnificence tous ses prédécesseurs. Le palais d'Alkorremi que son père Motassem avait fait bâtir sur la colline des Chevaux Pies, et qui commandait toute la ville de Samarahb ne lui parut pas assez vaste; il y ajouta cinq ailes, ou plutôt cinq autres palais qu'il destina à la satisfaction particulière de chacun des sens.

 

            Dans le premier de ces palais, les tables étaient toujours couvertes des mets les plus exquis qu'on renouvelait nuit et jour, à mesure qu'ils étaient consumés; tandis que les vins les plus délicats et les plus excellentes liqueurs, coulaient à grands flots de cent fontaines qui ne tarissaient jamais: ce palais s'appelait le Festin éternel ou l'Insatiable.

 

            On nommait le second palais le Temple de la Mélodie, ou le Nectar de l'âme. Il était habité par les plus habiles musiciens et les plus grands poètes de ce temps, qui, se dispersant par bandes, faisaient retentir tous ceux d'alentour de leurs chants toujours variés.

 

            Le palais nommé les Délices des yeux, ou le Support de la mémoire, n'était qu'un enchantement continuel. Des raretés, rassemblées de tous les coins du monde, s'y trouvaient dans une profusion qui aurait ébloui, sans l'arrangement avec lequel elles étaient étalées On y voyait une galerie de tableaux du célèbre Mania, et des statues qui paraissaient animées. Là, une perspective bien ménagée charmait la vue; ici, la magie de l'optique la trompait agréablement tandis que le naturaliste déployait d'un autre côté les divers dons que le ciel a fait à notre globe. Enfin,  Vathek n'avait rien omis dans ce palais de ce qui pouvait contenter la curiosité de ceux qui le visitaient, quoique la sienne ne fut pas satisfaite; car il était le plus curieux de tous les hommes.

 

            Le palais des Parfums, qu'on appelait aussi l'Aiguillon de la Volupté, était divisé en plusieurs salles où brûlaient continuellement, dans des cassolettes d'or, les différents parfums que la terre fournit: des flambeaux et des plantes aromatiques y étaient allumées, même en plein jour; mais on pouvait dissiper l'agréable ivresse dans laquelle on y tombait, en descendant dans un vaste jardin, où l'assemblage de toutes les fleurs odoriférantes faisait respirer l'air le plus suave et le plus pur.

 

            Dans le cinquième palais, nommé le Réduit de la Joie, ou le Dangereux, se trouvaient plusieurs troupes de jeunes filles, belles comme les Houris, et prévenantes comme elles, qui ne se lassaient jamais de bien recevoir tous ceux que le Calife voulait admettre en leur compagnie; il n'en était point jaloux ayant ses propres femmes dans l'intérieur du palais qu'il habitait. Malgré toutes les voluptés où Vathek se plongeait, il n'en était pas moins aimé de ses peuples, qui croyaient qu'un souverain qui se livre au plaisir n'est pas moins propre à gouverner que celui qui s'en déclare l'ennemi. Son caractère ardent et inquiet ne lui permit pas d'en rester là. Il avait tant étudié pour s'amuser du vivant de son père, qu'il savait beaucoup; mais ce n'était pas assez pour lui; il voulait tout savoir, même les sciences qui n'existaient pas. Il aimait à disputer avec les savants; mais il ne voulait pas qu'ils poussassent trop loin la contradiction : aussi fermait-il la bouche aux uns par des présents, tandis que ceux dont l'opiniâtreté ne pouvait être vaincue par sa libéralité, étaient envoyés en prison pour calmer leur sang: remède qui souvent réussissait... … … …

 

Editions José Corti Domaine Romantique.

 

Autour de William Beckford : Portrait de William Beckford, par George Romney 

 

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