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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 21:29


Une éducation libertine
ou
"La tentation d’exister"

De Jean-Baptiste Del Amo

Prix Laurent – Bonelli  2008.

 

Le siècle des lumières a été pertinemment évoqué par deux écrivains sélectionnés par « Virgin Mégastore » lors de la rentrée littéraire 2008.

 

Robert Alexis avec « Les figures » chez Corti.

Jean-Baptiste Del Amo avec « Une éducation libertine » chez Gallimard.

 

Deux romans qui étonnent par leur exploration fouillée de l’intime, leurs atmosphères glauques et oppressantes.

 

         Deux plongées au dix-huitième siècle cauchemardesques et sensuelles que je ne puis que conseiller à ceux qui n’auraient pas encore lu ces livres je les invite vivement à passer de l’un à l’autre comme je l’ai fait moi-même.

 

        « Une éducation libertine »  d’emblée impose toutes les puanteurs de Paris.

 

         Interminablement le début du roman roule ses flots nauséabonds. Il surprend. Il inquiète. Je n’ai pris connaissance de quelques commentaires le concernant qu’après l’avoir lu.

 

         Encensé, parfois critiqué (il ne serait pas à la portée du grand public, ce que je ne pense pas car jamais il ne lasse). On peut douter tout d’abord que le récit ne s’embourbe (tant de fange !) hors il n’en est rien. Point de déception.

 

         On évoque Süskind (Le parfum), Zola (Le ventre de Paris), Balzac et même le Marquis de Sade.

         J’ai retenu une amusante et audacieuse comparaison sur un Blog : « Cioran épousant Anne Rice ».

         Un clin d’oeil sans doute au « Précis de décomposition »,  un autre à « Lestat le vampire ». Pour ma part, dans cet ordre d’idée je dirais que j’y vois « La tentation d’exister », puisqu’il s’agit de l’histoire d’un jeune homme qui quitte sa province dans l’espoir d’une ascension dans la société.

 

         « Gaspard marchait vers la Seine comme on vient à la vie, dépouillé de toute expérience… Face à la ville, des émotions le submergèrent, l’assaut phallique de la capitale déflorait son esprit à chaque pas.

         Gaspard épongea à nouveau son front. Il ne savait où aller, voulant rejoindre la Seine, mais ne pas l’atteindre trop vite… Que ferait-il une fois sur les rives, sinon rafraîchir sa vilaine face ? La chaleur intransigeante le pressait de s’y rendre, de jeter à sa peau cette vase… »

 

         Ces quelques phrases dérobées au roman de Jean-Baptiste Del Amo, vingt six ans, donnent le ton.

Il ne s’agit pas seulement d’une « éducation » mais de la découverte abrupte du désir tentaculaire, d’un apprentissage du pouvoir sensuel.

 

         Le fleuve qui traverse et accompagne tout le roman véhicule toutes les immondices de la nature humaine corrompue par la mort qu’elle porte en elle dès la naissance.

 

         Robert Alexis, Jean-Baptiste Del Amo jettent chacun de biens singuliers éclairs sur l’éveil des pulsions, les dérives de la chair.

 

         Robert Alexis dissèque l’aliénation, cerne la quête identitaire,  traque les déviances du désir. Etienne de Creyst dans « Les figures » est un médecin qui découvre les multiples possibilités de l’humain.

 

         Jean-Baptiste Del Amo, emprunte à Géricault ses sombres couleurs pour dépeindre les méphitiques émanations d’un Paris enserré dans les anneaux monstrueux du Fleuve, présence omniprésente qui obnubile le jeune Gaspard qui vient de fuir Quimper et les laideurs repoussantes de son enfance. Il nous méduse, il nous suffoque et plus encore nous fascine quand il fait surgir dans ce décor crépusculaire l’étonnant Comte Etienne de V… libre-penseur philosophe et débauché.

 

         Deux romans qui semblent se répondre et se compléter. La quête de l’identité est là, palpable, ignoble, acculée, décuplée.

 

         Gaspard est prêt à céder à l’apathie. Entre tentation et dégoût. Entre répulsion et attrait. Hideur des corps, insoutenables odeurs, nausées refluant à la gorge se succèdent jusqu'à l’intolérable.

 

         L’écriture minutieuse, s’attarde, précise, développe sans cesse l’irrespirable, accentue le malaise. La passivité de Gaspard accroît l’horreur de ce qui l’entoure. Irritante latence, odieuse.

 

         « L’homme coupable du crime avait fui, ou on ne l’avait pas retrouvé comme nombre de viols commis à la sauvette. Où, dans cette ville pouvait-il se trouver en cet instant ? A quoi pensait cet homme ? Gaspard s’essaya à pénétrer dans l’esprit d’un violeur supposé. Cette pensée le laissa absolument vide.

         Avait-il fui Quimper pour ce Paris là ?

         Avait-il préféré l’infâme à l’infâme, avait-il quitté la mer mangée de suie pour la Seine, aussi ténébreuse, aussi dévorante ? »

 

         L’ambition serait-elle dans ce roman le prétexte d’un autre besoin plus obscur ? Si cela n’était, les phrases ne seraient pas aussi haletantes, harcelantes, moites comme une chair qui en cherche une autre, inavouable tourment. L’excitation naît de l’ambiguïté entretenue et aiguisée dans un clair-obscur qui devient l’écrin même du désir.

 

         Gaspard subit déjà l’attraction de l’eau, comme celle d’une féminité qui le répugne tandis que l’assaut sexuel du Fleuve l’atterrent et l’attire. Comme Narcisse au bord du miroir, il est happé par le fatal et mouvant reflet dont il pressent l’emprise, il rêve jusqu’à défaillir cet autre lui-même où se transposer quitte à mourir à sa réalité.

 

         Il n’est pas innocent que ce soit une citation de Gabrielle Wittkop qui précède la première page du roman.

 

         « Mais pourquoi parler avec tant d’obstination de ces fressures ?... simplement parce qu’elles sont en nous, le jour et la nuit. »

 

         La morbidité parcourt l’œuvre. La seule lumière qui daigne apparaître n’est autre que celle radieuse qui se dégage du libertin Comte Etienne de V. beau comme un vampire dont la morgue toise les cadavres qui réjouissent sa vue. Jouissance, délectation des vices dont il se pare, comme il pare son corps d’or, de velours et de dentelles.

 

         On peut songer au Comte de Rochester cet autre libertin dont l’imposture et les extravagances ne cessèrent pas même au lit et au jour de sa mort.

 

         Gaspard anéanti découvre le luxe splendide du désir le jour où le Comte entre dans la boutique du perruquier où il est apprenti.

 

         «Ne cherchez pas et vous trouverez ». (Encore une citation de Gabrielle Wittkop qui n’est pas dans le roman, mais elle est si évidente) car Gaspard n’a pas cherché le cynique Comte Etienne de V., l’un et l’autre se sont trouvés.

 

         « L’oubli. Ce par quoi nous périssons ? Ah ! Je vous le dis voilà une des anomalie de notre race ».

         Gaspard ne va pas pouvoir oublier le Comte de V. tout instruit qu’il soit de ses qualités : « Sans vertu, sans conscience. Un libertin. Un impie. Il convoite les deux sexes. »

 

         « Qu’attendait-il du Comte ? Que cherchait t-il vraiment ? Pourquoi ne pouvait-il résister à cette attraction dirigeant sa marche le plongeant dans ce somnambulisme éveillé ? Gaspard n’était sûr de rien, n’attendait aucune réponse… Il éprouvait le besoin suffocant de trouver cet homme, de se livrer à lui et cette nécessitée se localisait au creux de son ventre, logée dans ses viscères. Cet amas incandescent  développait une ramure dans chacun de ses organes. – Faites de moi votre semblable… »  chuchotera Gaspard au Comte de V. à la page 149… le roman n’en compte pas moins de 431 et la tension ne se démentira pas.

 

         « La scène était celle d’un émoi pathétique, d’une déclaration affligeante, mais Etienne parut s’en amuser car il sourit, saisit le bras du jeune homme et le força à se rasseoir : - Bien sûr, il est inutile de préciser qu’à chaque chose va son prix… dit-il sur le ton de la confidence. »

 

         C’est aussi du prix de chaque chose dont il est question dans « Les figures » de Robert Alexis.

         Etienne de V. dans l’aisance de son inclination sans limite pour les plaisirs éveille en Gaspard une abondance de sensations qui vont le livrer aux tourments qui iront croissant.

 

         « L’incertitude était un tison brûlant sans cesse enfoncé dans son ventre. »

 

         Jean-Baptiste Del Amo élabore ses phrases, excite l’esprit, crée un lyrisme violent, putride, aliène l’imagination, ouvre l’œil, aiguise l’oreille, stimule l’odorat. Le lecteur devient un voyeur qui surprend l’accomplissement d’actes sexuels, comme s’il regardait par le trou d’une serrure.

 

         Il parvient même à rendre perceptible les sursauts de la conscience surprise par les impulsions d’un corps dont elle croît détenir le contrôle et qui la dépassent. Accéder à l’essence de sa nature, s’en découvrir dépendant portera Gaspard à un acte irrationnel, celui de la mutilation de sa propre chair. Reprendre possession de son corps, dépasser l’abjection, arracher de soi l’innommable.

 

         Dans la confusion des actes, chercher l’accouchement de sa dualité, l’âme dans l’organique, percer l’irritant mystère de l’être… Qu’y a-t-il par-delà l’apparence ?

 

         La rencontre avec le Comte Etienne de V. ne sera pas sans de multiples répercussions. Il sera plus que dérouté par son comportement. Devenir semblable à cet être qui le comble d’un inouï plaisir, il va en découvrir le prix… mais quel prix !

 

         Bien des événements vont se succéder dans l’existence de Gaspard.

 

         « Quarante mille putains régnaient sur Paris… certaines filles indépendantes se prostituaient durant l’hiver, courues par les libertins que la saison morte ennuyait  mais qui désiraient satisfaire leurs extravagances et non s’enticher d’une courtisane. »

 

         La rencontre d’Emma qui vend son corps, comme lui vendra le sien, illumine la turpitude désespérante de l’hiver où Gaspard tente de survivre.

 

« - Je m’appelle Emma, c’est mon vrai prénom… - Je m’appelle Gaspard. Comme si cette confidence autorisait plus encore leur rapprochement, elle se serra contre lui. Il n’y avait dans cette étreinte ni désir, ni sensualité, seule une communion, une alchimie inespérée… » « L’heure n’était plus aux combats,  Gaspard en convint, mais à la résignation. Cette décision qu’il crut sage annonça sa profonde et définitive métamorphose. »

 

         « Les gestes désincarnés », sans l’illusion d’un peu d’amour ou de tendresse ne vient que renforcer « l’écho d’une colère, d’un indéracinable déni». 

 

         Gaspard revendique son nom s’accroche à un semblant d’identité comme d’autres s’affublent d’un nom d’emprunt afin de la réduire. Devenu de lit en lit, le giton de l’errance, il renoncera à être nommé, à « protéger sa dernière once d’humanité ».

 

         « Fallait-il que des êtres tels que lui, rejetés des hommes, servissent à épancher la lâcheté, l’avilissement d’un monde ?... S’il se défendait d’être la cause que ceux-ci entretenaient leur vice, il finit par concevoir que son corps méritait leur répulsion… Gaspard sentit croître en lui une répugnance, intrinsèque à la rage qu’il ressentait pour l’humanité. »

 

         Obsédantes et belles pages dans « l’hébétude des journées ». Le prix demandé est lourd. Qui ne s’égarerait dans le labyrinthe d’une absence de certitude ?

 

         L’ombre du Marquis de Sade projette une philosophie entachée de sang et de douleur. Hegel affirmait :

 

         « Ce dont l’homme a besoin, ce n’est pas ce qui lui est donné par la nature extérieure, mais d’un monde fait par lui et pour lui seul, approprié à sa méditation intérieure, à l’entretient de l’âme avec elle-même ».

 

         Le monde où est jeté Gaspard est-il propice à l’éveil de la sensibilité ?

         Et le nôtre ?

 

         Il reviendrait à Jean-Baptiste Del Amo de débattre de ce questionnement ?

         Le passé éclaire peut-être ce qui se cache derrière les ombres projetées sur notre aujourd’hui.

 

         Ce roman est un immense fleuve surchargé de visions hallucinées, de lueurs infernales sur de pitoyables destinées. L’effroi y étouffe le sanglot de l’angoisse. Gaspard va accomplir sur son corps des actions extrêmes. Les plus impressionnantes pages de ce roman.

 

         Probablement l’auteur a-t-il quelque connivence avec Bataille et ses considérations sur la littérature et le mal.

 

         Que l’écriture riche et alourdie du brocard des mots n’efface pas la modernité du propos est l’une des qualités de ce roman.

 

         La suggestion non démonstrative, confine et frôle le domaine de l’inconscient. Une larme de sang jamais ne souille le vêtement de l’Indifférence ; le masque adhère si étroitement à la peau que l’ôter serait l’éclater jusqu'à l’os. L’homme comme l’animal n’étant plus que pièces de boucherie, fressures…innommables.

 

         Ecorchures, émotions émergent en quelques pages inoubliablement sensuelles, brûlées par les feux du désir, inoubliablement et tristement cruelles, infiniment sensibles. Visage d’Emma, visage de Lucas, hagardes apparitions perdues parmi les monstruosités ordinaires.

 

         Gaspard est un Narcisse désenchanté. Il a porté à son ventre un morceau du miroir où il s’était complu à voir le trompeur reflet de ce qu’il ne peut devenir tout à fait, il a ouvert à son ventre une fente sanguinolente, ajoutant une souffrance qui s’apparente à un sexe ajouté au sien…

 

         « Son acte était énigmatique et honteux ».

 

         Où sont donc enfouies les archives de cette identité perdue ?... Le Fleuve au courrant si fort soit-il, peut-il noyer l’origine de ce qu’il est, emporter l’obsession qui le détruit ?

 

         « Le miroitement des eaux l’éblouit, la fièvre en fit foisonner les éclats. De la ville s’éleva le chaos sans nom, l’inextinguible clameur, l’indissociable fragrance. Etendant ses ramures le chancre de ses plaies ondoyait dans ses chairs comme un nimbe funeste ».

 

Un grand roman. « La tentation d’exister ».

 

Hécate février 2009.

03 mars 2009 : Le Goncourt du premier roman 2009 a été attribué, au premier tour de scrutin et à l'unanimité à Jean-Baptiste Del Amo pour "Une éducation libertine" chez Gallimard.

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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 21:30

 

"LE FEU SECRET"

de Fernando Vallejo

 

         "…Marquises de la vie ou du roman aujourd'hui les deux ne font plus qu'une pour moi, peut-être parce que la vie, quand on commence à la mettre sur le papier, se transforme en roman."

 

         Fernando Vallejo né en 1942 à Medellin imprégné de philosophie, que l'on nomme l'enfant terrible de la Colombie, manie la plume comme autrefois on maniait l'épée, avec une vaillance furieuse et l'insolence percutante du vocabulaire populaire. – "Merde ! dit la Marquise, en flanquant ses seins sur la table. Avec qui je vais pouvoir me bagarrer, je ne vois ici que des pédés…"

        
       
Ainsi commence "Le feu secret". Qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas un livre ordurier… hormis, que dans ce mot là, il y a or…car l'or ruisselle au long des pages, rencontrant la beauté sous toutes ses formes, la charnelle, la mystique ; l'or et la misère, l'or coule comme coule le sang. Il n'y a plus d'épée à Medellin, il n'y a que des coups de couteaux, de revolvers. Rimbaud n'est pas si loin . Il aimerait, j'en suis sûre, le feu intense qui illumine l'écriture de Vallejo.

        

         Certes, il faut pouvoir entrer dans ce livre qui raconte les souvenirs de l'auteur, dans un entrechoquement de visions, de conversations, d'allers et retours étourdissants.


        
"Ici et maintenant, dans cet autocar déglingué sur cette route défoncée la réalité est un rêve de marihuana. Le haschich complice dilate le temps : il le fait enfler comme un enfant avec sa paille une bulle de savon. Fragile, la bulle s'envole et finit par éclater. Dans ce bref laps de temps ma naïveté court chercher le bonheur dans le grenier des vieilleries…" C'est le grand-père à sa table qui écrit sur une vieille machine à écrire l'histoire de sa vie… Tantôt c'est la grand-mère qui est là, et sur les murs de la salle, une vieille estampe de saint François d'Assise.


         " – Ce tableau est très vieux, il faudrait le jeter. – Mais pourquoi protesta la grand-mère… – Parce qu'il est très vieux. – Alors vous devez me jeter aussi. Et ce n'est pas saint François d'Assise : c'est saint François de Paule. – Et qu'est-ce que ça change ? – Ca change tout : ce sont deux saint distincts. – Et lequel fait le plus de miracles ? – Les deux."


         Le miracle c'est de vivre, à Medellin et dans les livres de Vallejo, car la mort est partout, à chaque coin de rue. Le meurtre est une tradition colombienne depuis une centaine d'années ; mais Medellin est une exception : trois fois plus de mort par violence qu'à Bogota.


       Le cinéaste Barbet Schroeder qui a adapté au cinéma "La Vierge des tueurs" de Vallejo après avoir lu toute son œuvre dit que ce fut une révélation, et que cette rencontre eut la même intensité que celle éprouvée après l'œuvre de Bukowski. Exilé depuis trente ans, Fernando Vallejo est nourri de ses souvenirs à Medellin, et il y est revenu aux côtés de Barbet Schroeder.


       "Ma vie est étayée de chansons : on m'en retire une et elle penche d'un côté, une autre et elle penche de l'autre, encore une et elle se retrouve le cul par terre. Ulysse, l'éternel voyageur, entend au bastingage de son paquebot le chant d'une flûte éolienne, émanée d'une fissure du temps. – "Quand tu m'auras appris que personne ne peut t'aimer comme moi, tu me reviendras, je sais que tu me reviendras." Le chanteur  "Juan Arvizu soleil de ma jeunesse, à vécu si longtemps que, bien que je fusse un jeune homme et lui un vieux, l'âge a fini par nous rapprocher. La vieillesse nous a mis dans le même sac. – Juan Arvizu est mort ! – Je ne savais même pas qu'il était encore vivant ! – … Quand on est un soleil on ne peut être ni vivant ni mort."


      Des chants, partout, dans les bouges, des voix qui chantent tristesse et bonheur d'aimer. Car l'amour est pourtant sous la plume de Vallejo, partout dans Medellin "ville de bars, de bordels et d'églises. Abattoir, baisoir, oratoire. En toi je suis né et en toi je meurs instant après instant, jours après jours, année après année, devinant ce que je n'arrive à voir que du bout de ma tour : que Lawrence d'Arabie traverse mon désert, Lawrence l'anglais sur son chameau suivi de ses deux pages, deux enfants : Aoud et moi".


        L'amour sous toutes ses formes, la beauté des garçons de Medellin et pour tous "la même conviction d'un amour éternel. L'amour n'existe pas : il existe des moments d'amour. C'est la seule phrase textuelle du saint que je me rappelle."


       Michel-Ange ne renierait pas cette beauté, lui qu'elle a jeté dans les affres de la mélancolie ardente et qui a composé pour l'aimé Tommaso Cavalieri ses plus beaux sonnets, et sculpté ses formes les plus splendides dans la pureté du marbre.


         Avec Vallejo, il suffit d'un accordéon, d'une guitare pour que s'élèvent : "de vieilles chansons colombiennes, et un paso doble espagnol qui parlait du Portugal : Ah ! embrasse-moi, embrasse-moi, j'ai froid, la chaleur de tes baisers me manque mon amour. Et le refrain nous résonnait jusqu'au fond de l'âme."

 
        Lorsqu'il évoque Bogota, il écrit :"J'y reviens parce que je ne suis pas le romancier omniscient qui va et qui vient et qui se retire et ajoute à sa fantaisie, qui jongle avec les vies, et arrange et ment ; je suis celui qui avance en revenant sur ses pas. Le spectre doit retourner là où il à été. Humble enquêteur sur des fait vécus, évanouis, je me raccroche à des lambeaux de souvenirs, au chapeau du noyé."


       Grammairien, il joue avec les mots, les paradoxes du langage avec saveur, pianiste, il parle de la musique avec un humour qui arrache un sourire aux larmes retenues qu'appelaient les phrases des pages précédentes. Biographe de poètes latino-américains, il écrit en poète, biologiste dans ses essais, tous, sont  personnages : du plus humble au plus grand, de l'objet à l'enfant, du voleur au président, des quartiers de la ville aux quartiers de la lune.


       On quitte ce "Feu secret" l'âme brûlante, l'esprit enchevêtré dans les images, entre tendresse et violence, comme on sort d'un rêve trop riche, d'un cauchemar lourd de symboles sans avoir tout à fait compris, sinon, qu'il faudrait peut-être encore une autre plongée dans cette nocturne écriture éclatante de lumières hallucinantes.

    Quelque part, Vallejo semble nous dire : il n'y a qu'un seul péché l'oubli.

 
Traduit de l'espagnol (colombie) par Michel Bibard.

 

                                                                  Hécate.  

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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 11:25

 

 

J'ai découvert tout à fait par hasard son premier roman « La robe » totalement captivant et singulier.

« La véranda » est le plus troublant, le plus subtil, le plus délicat de ses romans. L’auteur a dit lui-même dans « le matricule des anges » que son lecteur idéal ne s'arrête pas au récit.
         « -j'aimerais que chacune de mes phrases soient pour lui un point de départ... le roman développe des intuitions ». « La véranda » est son roman le plus marginal. Il ne s'y passe presque rien... mais quel rien !!!

Le liseur se demande s'il s'est assoupi, s’il a manqué quelque chose par ... distraction? Non, il s’est laissé hypnotiser par la magie d'une écriture arachnéenne.
La première approche de ce livre n'est que l'effleurement indicible de l'irréel dont l'auteur dans l'ombre de son narrateur est un guide discret « -Il fallait seulement apprendre à changer de point de vue ».

Par de petites phrases presque anodines, il conduit vers l'indiscernable qui devient
proche, presque palpable. Il échafaude une histoire dont l'architecture semble composée d'abstraction : « -L'imminence de la mort génère paraît-il cette singulière archéologie ».

S'aventurer dans « la véranda » c'est s'ouvrir à la perception de la terrible beauté d'un songe lancinant, c'est aussi consentir à une immersion dans la liquidité insondable dont est fait le regard du Destin. « -La métaphore du lac gelé m'amusa un instant. Nombreux étaient ceux qui ne vivaient qu'à la surface des choses ».

La frontière entre la vie et la mort est la charnière où se greffe « la transgression des limites ». Un thème cher à Robert Alexis.

Dans ce roman le sortilège opère comme les charmes d'antan. Une rencontre va être dont le déploiement sera sans équivalent: « -Je me souviens de ce moment comme l'un des plus forts de ma vie ». Ce livre s'articule autour d'un livre d'Hofmannsthal qui va accroître « le lien d'ombre » prêt à précipiter l'irruption de l'irréel dans la réalité.

Une fantastique évasion, une emprise terrible qui poursuit longtemps. La vie serait-elle un songe oublié ?  

Un voyage en train, une halte à Linz, une villa entrevue, avec une véranda attire le narrateur. « - Je prends ce train peut-être pour la dernière fois ».

C’est bien d’un voyage dont il s’agit. Réel, symbolique. Revenir, renouer le fil d’un rêve interrompu. Illusion ? Mémoire ? Transparence des apparences… images nébuleuses d’une époque révolue… « la volonté d’en finir avec mes pressentiments… »

La villa aux abords d’un lac contient le passé prestigieux des Hohenhels. Le narrateur va acheter la demeure à vendre.  

Deux femmes entrevues ajoutent au sortilège du paysage. « Très proches l’une de l’autre, on les voyait souvent réunies, vêtues de noir portant le deuil d’une dynastie parvenue à sa fin, s’aidant mutuellement à supporter la charge trop lourde des siècles. »

Edulcorer la puissance romantique du roman, la réduire à une énigme dont le mystère ne cesse de grandir est impossible car elle repose toute entière sur le velours d’un style à savourer comme une pipe d’opium dans le boudoir du Songe.

« Je réalisais aussi pourquoi rien jusque là ne m’avait retenu à la vie. Mon caractère refusait l’attachement aux personnes et aux lieux afin, du moins m’en persuadais –je, de demeurer disponible. »

La torpeur pernicieuse de la réalisation idéalisée de son fantasme suscite un brusque effroi dans l’âme du narrateur : « Le monde reprit ses droits, ouvert comme une blessure, forcement vide loin de celle que j’aimais… Dont les appels, cependant demeuraient irrésistibles ».

La seconde partie du roman n’est plus qu’une fuite éperdue, peut-être frustrante pour le lecteur aussi égaré que le narrateur et dont toutes les perceptions exacerbées  sous les effets des drogues glissent en dérives fiévreuses vers un érotisme délétère à Istanbul, après une halte brève en Roumanie.

En de somptueux tableaux dignes des peintres orientalistes les plus audacieux, Robert Alexis par la fulgurance de son écriture restitue toutes les impudeurs des pulsions. « Le Bosphore ressemblait au Léthé qui efface toute mémoire… », « Durant des nuits entières l’alcool emplissait le petit verre ciselé des diplomates, on fumait paresseusement le houka, on mâchait je ne sais quel mastic de pavot… »

L’égarement semble définitif.

…  « une fillette apparût, un doigt sur ses lèvres pour imposer notre silence. Nous montâmes sous les combles dans une pièce meublée d’un seul lit rose. De la minuscule lucarne, un rayon de lune venait envelopper les visages d’une soie immatérielle. » 

Mais le souvenir de la villa délaissée devient lancinant…

J'ai lu ce roman trois fois. Pas une de trop, bien au contraire... jamais lassée de l’envoûtante errance, de l’incessante quête identitaire, obsession qui plane dans tous les romans de l’auteur.

 

Hécate janvier 2009.

Edition José Corti 2007.

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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 11:06

 

Barcelone sous la plume de Daniel Arsand est un visage. Celui d’un garçon. De Barcelone nous ne saurons presque rien si ce n’est la « hautaine placidité affichée » de cet Alberto dont la blondeur vénitienne va être fatale à l’or pur d’un amour torturé. « Un œil gris bleuté » répond à la description de la Plaza Réal : « elle est de mica et de pierre dans la nuit ».

Tout est en place. La nuit. L’arrivée du narrateur à Barcelone. La rencontre bouleversante dont il se souvient et qu’il décrit avec une encre trempée à même la déchirure d’aimer.

 

L’auteur du magnifique roman « Des amants » se livre ici, à ses lecteurs avec l’audace de ceux que la pudeur a étouffés trop longtemps.

Avec un lyrisme sans concession, il avait usé de l’envoûtante somptuosité de son verbe pour peindre les pulsions, les violences, les passions irrépressibles dans « La province des ténèbres ».

 

Avec « Alberto » il n’est plus qu’une voix confidentielle avec des aveux très intimes. Cette « voix » touche tout être qui, un jour, s’est confronté avec le désir d’aimer et d’être aimé. Ou celui qui en rêve. Ou qui en a rêvé.

Cette voix déjà dans « Le petit étang qui sent le suicide » préludait Barcelone, effleurait le mal-être, ces « troublants mouvements intérieurs sous l’écorce de l’être », elle annonçait « L’ivresse du fils », celle qui fouille ses plaies, qui les offre toutes vives au lecteur avec une sincérité toute en délicatesse où la révolte cède en de brusques dérobades au détour d’une phrase.

Avec « Alberto » elle revient cette voix, nous faire entendre les battements d’un cœur dévoré d’un romantisme latent, difficile à porter, un cœur aux prises avec les tumultes de la chair, les balbutiements éblouis d’un premier amour, la fragilité d’être tout à coup bien vulnérablement exposé.

Tout chavire. Le doute de tout ce qui a été chéri, même les livres préférés sont remis en cause. Les certitudes deviennent incertitudes. Qui sait mieux exprimer cela que la voix de l’auteur qui se souvient avec une lucidité encore dans l’émotion de sa jeunesse ?

« Pendant deux heures je dialoguai avec mon reflet dans la vitre » écrit-il au début, dans un train qui l’emporte vers tous les possibles de ses rêves. Il a vingt six ans : « A quel garçon dirai-je enfin des mots d’amour ? »

 

Daniel Arsand ne cesse de dialoguer avec lui-même, avec ses lecteurs. Il a cette voix qui nous prend à la gorge. La simplicité de ses mots, atteint les zones mystérieuses, celles dérobées aux non-dits de l’être. Daniel Arsand déshabille ses phrases de tout ornement superflu. On approche au plus près de lui-même, de nous-même. Avec lui, la solitude n’est plus. On n’est plus tout à fait seul quand on  l’écoute ; Un homme se regarde et regarde celui qu’il était et qu’il est encore.

Petit livre. Grand livre. Lecture brève. Forte et ardente.

 

Illustré par José Maria Gonzalez en quelques traits, ils sont là les garçons des nuits de Barcelone. Esquisses de silhouettes, traînées de rouge ici et là, répondent à la phrase… comme du sang, celui de Lorca. « Un cœur en écharpe enseveli sous des roses et du jasmin ».

Non, Alberto, n’a pas entamé la fidélité de Daniel Arsand à tout ce qu’il aime. « Je songe à ce garçon qui fut moi et je songe à l’homme que je suis, ils diffèrent peu l’un de l’autre. »

 

Il faut lire ce livre, il faut découvrir cet écrivain si on ne le connaît pas encore, car il est la voix qui sait nous parler de ce qu’on attend sans oser se l’avouer.

 

Hécate



Les éditions du Chemin de fer. 2008.

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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 10:55

La flamme d’une écriture, force d’infinitude et de déchirure, celle de Daniel Arsand qui nous narre en ce court roman d’une densité poétique rare, la magnifique passion de deux êtres que tout devrait séparer et que l’intolérance arrachera l’un à l’autre…

 

Nous sommes au 18ème siècle, mais qu’importe l’époque puisque tout amour pareil à celui-ci est intemporel, et c’est en cela qu’il touche et bouleverse !

 

Violence, tendresse, douleur tout au long de cette pathétique histoire. Tout commence par l’irruption d’un cheval au galop monté par un cavalier intrépide. Parmi les genêts Sébastien quinze ans, pareil à un berger de l’antiquité garde son troupeau. « Une étendue fangeuse » entre Sébastien et le cavalier désarçonné qui s’écroule au pied du berger.

La symbolique est claire : l’étendue fangeuse n’est autre que celle d’une société intolérante et dangereuse, non l’amour qui va naître entre ces deux êtres de condition différente. Balthazar de Créon est un seigneur, Sébastien Faure un paysan qui connaît les simples. L’amour sorcier, les plantes qui guérissent… la nature toute puissante. Ils sont deux à être foudroyés et ne le savent pas encore. Sébastien murmure : «  - Je suis à vous » à l’homme tombé qu’il relève. Tout est commencé.

 

Rien ne finit jamais… du feu qui embrase corps et âmes. Ne rien dire d’autre… lire ces pages magnifiques. Frémissements d’herbes, de feuillages, frémissement de la chair.

Transcendance d’ombre et de lumière, comme dans le clair – obscur d’un tableau. Daniel Arsand est poète, peintre, troubadour. Il joue de l’ombre, de la lumière, du verbe. Il met le feu. Dix huitième siècle des bûchers, des ogres qu’on accuse d’atrocités… La cour du Roi… Versailles… Une fête qui sombre dans l’ombre blafarde qui condamne… l’abjection de la folie… une mère vaincue… « L’un n’est pas l’ombre de l’autre » écrit-il. Et tout est dit ou presque… « Ne nous quittons jamais ».

 

Liturgie profane et profonde. Simplicité, beauté, ferveur. Comme dans une tragédie antique.

C’est à Théocrite (III siècle avant J.C.) de conclure : « Ils furent l’un à l’autre sous le même et unique joug d’amour. En vérité, ces hommes étaient l’or de l’âge d’or : comme vous aimiez, vous étiez aimés ! »

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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 10:42



Et voici Robert Alexis de retour avec « Les Figures ». En France au 18ème  siècle, siècle des lumières dont il se sert pour éclairer ce qui n’est qu’obscurité dans la vie des hommes, des femmes. Tour à tour « Les Figures » alternent. La descente en spirale s’accomplit au fur et à mesure des lectures proposées. Exploration du mental, du corps en proie aux frénésies de la folie, cette dénaturation, cette altération de l’être. Remise en cause de la folie ? Est-elle guérissable, ou faut-il la laisser accomplir la révolution intime qui ravage, détruit et qui parfois peut amener une reconstruction de l’être.

 

 C’est une danse au bord de l’abîme. Implacable ! La connaissance a un prix. L’exploration de l’inconscient a un prix. Se connaître ne serait-il dû qu’aux fruits dangereux de l’expérience d’une sexualité brutalisée. Briser toute limite. 

 

Robert Alexis écrit avec une plume dure comme le diamant. Un scalpel. D’ailleurs les hommes dans ce roman, sont essentiellement des médecins, des chercheurs, à leurs risques et périls… Tout commence par un mystère, l’auteur confie à sa narratrice l’évocation de celui-ci… Narratrice qui se détourne très vite d’un fiancé trop sage, trop simple pour elle.

 

L’amour ne serait-il qu’aliéné aux tortures ? Pour ne pas dire conditionné à la torture : celle du corps ; l’âme rivée au corps est-elle prisonnière ?

 

Ici la sexualité est dominante, la femme est soumise de force, et forcée. Tribut de sa curiosité. « Barbe bleue » n’est pas loin. Celui revisité par le compositeur Bartok. La psychanalyse est sous-jacente. Elle éclosera plus tard sous la férule puritaine du 19éme siècle ; mais nous n’en sommes qu’à l’obscurantisme, à la peur de la Bête. Le Gévaudan… est là ! Le chaos des origines guère loin. Les mœurs sont imprégnées de violence, de terreur.

 

Robert Alexis ne donne guère de chance au frère de la narratrice, un jeune homme délicat (le frère d’âme du héros rencontré dans « La Robe » semble être là l’espace de quelques pages. Cette fois il meurt).

 

Dans l’assemblage de ces « Figures » il y a une descente aux enfers. Et l’auteur est un Diable endurci, il mène sont récit avec peut-être moins d’émotion. La maîtrise est maîtresse en ce livre, et si c’est là, un jeu facile, les jeux du roman sont des plus terrifiants. Le médecin le plus humain est renvoyé à l’animalité. Oh ! Il faut découvrir cette aventure et n’en rien dévoiler…

 

Splendide lyrisme, la nature inspire plus d’humanisme que l’humain semble-t-il ! Devenir, ou redevenir une bête ? Retrouver l’identité première ? Powys avait exploré cela dans « l’Apologie des sens » d’une manière plus contemplative avec le moi ichtyosaure et sa sensualité cosmique. Ici la violence se déchaîne, les instincts se libèrent les pulsions les plus extrêmes s’affrontent jusqu'à la perversité.

 

On ne peut être animal tout à fait, comme on ne peut plus être humain quand on a fait le saut dans l’humanimalité. Si cela est possible : à quel prix ! Ceci me semble être la pensée de l’auteur, mais il serait risqué de l’affirmer, l’auteur est l’explorateur qui dit : « - Explorez avec moi, et voyez par vous-même ensuite, l’expérience pour chacun ne peut donner les même fruits même si chaque être mûrit aux branches d’un même arbre. »

 

 Sans doute l’auteur cherche t-il en habile faiseur philosophe, de quoi piquer la bête qui sommeille dans ses supposés lecteurs ou lectrices. La Bête est belle mais condamnée sous sa plume. Malédiction de la nature de l’homme qui refuse de voir le vrai visage de la bête. Trop « humaine » peut-être…  pour apparaître belle à des regards déformés par un stéréotype sociétaire. Alors, ce que l’auteur dénonce est-ce l’intolérance de l’ensemble d’une société castratrice ?

 

« De tous les corps de la nature, celui qui agit le plus sur l’homme est l’homme. » écrit Mesmer dans son traité sur le magnétisme animal. Robert Alexis en fait dans « Les Figures » une démonstration hallucinante. Démiurge du verbe, il fait de l’inconfort un plaisir exquis distillé savamment, démultipliant délices et cruautés de la sexualité débridée de notre nature humaine !

Nouveau Vésale, il dissèque le corps, l’écorche jusqu'à l’âme. Il damne ses lecteurs, ses lectrices sans pitié aucune. Son phrasé hautain, méthodique fait froid dans le dos. Robert Alexis veut-il nous libérer, ou nous faire perdre la tête ? Nous aliéner à son talent de narrateur c’est certain. Soyons donc fous ou folles le temps de 211 pages. Il serait insensé de manquer cette exploration hors du commun. On en revient… mais attention… chaque page tournée est hantée de monstruosités. Les nôtres ?

 

« Les Figures » : un pittoresque et stupéfiant parcours !

Hécate 25 août 2008.



Décidément Robert Alexis ne cesse d’explorer la nature humaine aux confins de tous les possibles.

 

Après « Flowerbone » où il nous interrogeait sur les pérégrinations mystérieuses de la vie, ses recommencements, ses transpositions, les conditionnements d’un perpétuel réapprentissage liés aux lois de l’univers, voici qu’il nous transporte au siècle des lumières.

 

La médecine s’inquiète : qu’est-ce donc que la folie ? Où s’arrête la normalité ? Où commence la démence ? L’homme peut-il se libérer du cercle vicieux de ses pulsions ? Tel est le propos de Robert Alexis qui mène son roman comme un rituel sans pitié. C’est une bien étrange histoire que découvrira sa narratrice, attirée par un secret familial qui ne lui sera révélé qu’après s’être soumise aux plus insoutenables expériences sexuelles ordonnées par un inquiétant aliéniste.

 

L’auteur cisèle avec un style d’une beauté formelle indéniable, toutes les horreurs les plus cruelles, les dépravations les plus savantes. Quatre lectures proposées, quatre tableaux des plus surprenants. Il ne faut rien révéler des enchaînements machiavéliques du récit. L’initiation est totale…

 

Robert Alexis dépeint progressivement le sombre chaos de toutes les aberrations de la folie en un immense hymne à la Nature. Il déploie un splendide lyrisme pour décrire cet écrin parfait pour ses « Figures » qu’il nous exhibe sans pudeur ; un glissement vers le monde animal s’accomplit. Personne encore n’a eu une approche aussi hallucinante de la fameuse Bête du Gévaudan !...

 

L’auteur semble remettre en cause les notions du bien, du mal. Les rapports de l’homme et de la femme quels sont-ils exactement ?

 

Subtilement, il nargue ses lecteurs, ses lectrices sans jamais sombrer dans la vulgarité, facilité qu’il écarte, n’usant que d’un phrasé méthodique qui décuple la puissance extraordinaire de ses pernicieuses descriptions de la dépravation qui deviennent saisissantes, fascinantes. Quel étrange regard sur la féminité ! La femme véritable, où est-elle ?

 

Etranges mœurs des hommes, étranges mœurs de certaines espèces animales… Il n’est que de réfléchir à celle de la hyène femelle : c’est elle qui accule le mâle, décide de l’accouplement, elle qui se fâche et attaque si le mâle se dérobe à sa volonté sexuelle. L’animalité abordée par Robert Alexis n’est certainement pas un prétexte pittoresque. Ce serait réducteur.

 

Comprendre le mécanisme du comportement passerait-il par la nécessité d’une descente dans la nature première, celle des instincts primordiaux oubliés ? Le germe de la folie ne s’est développé que sur le terreau le plus propice à son éclosion, l’atavisme de la peur.

 Quand les grands fléaux dévastateurs disparurent, entre autre celui de la terrible peste, la folie fit son apparition.

 

 « Les figures » bien plus qu’une lecture ! Une sidérante exploration ! Une initiation…

 

Hécate 7 septembre 2008.



 

 

« L’éloge de la folie. »

 

Robert Alexis nous embarque cette fois sur la « Nef des fous », la dérive est totale puisque nous abordons les asiles du tumulte du dix huitième siècle ces fiefs de la démence où nous suivrons sa narratrice sur la piste la plus mystérieuse qui soit où la conduit sa curiosité.  Qu’est devenu son oncle Etienne de Creyst l’aliéniste ?

Comme l’écrivait d’Holbach : « pour chercher la vérité, il faut qu’elle nous intéresse. » Etienne de Creyst a découvert que « ce n’est qu’à l’aide de l’expérience que nous pouvons découvrir la vérité » (d’Holbach). Laisser les préjugés : la jeune femme n’hésite guère ! Pour parvenir jusqu'à cet homme, elle devra affronter tous les interdits, surmonter ses répulsions, se confronter aux pulsions les plus extrêmes, se mêler aux lunatiques, affronter les aliénistes, plonger au cœur du labyrinthe de la démence et des dérèglements. Tumultes en tous genres, perversions les plus extrêmes.

« Tout homme est devenu fou par sa propre sagesse », Erasme citait l’ecclésiaste. La sagesse ici explose en jouissances démultipliées. Heurts violents des âmes, des corps.

Si la philosophie est sous-jacente, le talent de l’auteur est tel qu’il possède ses lecteurs avec une audace étourdissante. Les sombres humeurs de la folie n’ont jamais été aussi fascinantes. Les plus abjectes laideurs atteignent ce que Rosenkranz n’hésitait pas à nommer «  l’esthétisme du laid ». La beauté monstrueuse… l’âme descend dans les abîmes, tente de survivre dans un monde qui la rejette. Que reste-t-il aux lunatiques, sinon se glisser dans cet espace sublunaire réfuté par la philosophie platonicienne. L’âme est sans limitation… Fantasmatique et réalité fusionnent en une angoisse sans cesse culminante… les perceptions se modifient. La magie de la nature, du monde animal, végétal est ici grandiose et coupe le souffle !

211 pages de lecture… le lecteur en sort étourdi, hanté, obsédé par cette quête identitaire. Qui sommes-nous ? On peut se poser la question…

Hécate 26 octobre 2008.


 lien de la revue "Le Matricule des anges"
 Entretient avec Robert Alexis
http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=59495

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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 10:12


En amoureux de la foule il ne conçoit la solitude que dans la rue, parmi la multitude. Flâneur, bohémien, non seulement dans le sens où on l’entend au 19° siècle, mais par ce regard acéré et sans pitié qu’il jette sur l’autre, reflet de ce lui-même qu’il fustige et condamne au travail sans relâche. Il connaît ce côté nonchalant de sa personnalité pareil au manouche errant, au chiffonnier, qu’il compare au poète.

 

          « … On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,

                 Buttant, et se cognant aux murs comme un poète,

                 Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,

                 Epanche tout son cœur en glorieux projets… »

                                      Le Vin des Chiffonniers (Les Fleurs du Mal)

 

«  Glorifier le vagabondage, écrit-il dans «Mon cœur mis à nu », est ce qu’on peut appeler le Bohémianisme, culte de la sensation multipliée, s’exprimant par la musique. »

 

         Bohémien des villes et non de la nature, car la ville est sa nourriture. Les vitrines permettent à son regard de voler au passage quelque objet utile seulement au luxe, à la volupté d’un instant, jouissance comparable à celle du crime. Son butin, c’est la rime. Son renoncement forcé à la possession des éléments de la vie bourgeoise, ses vêtements déchirés, son absence d’appartement fixe, forcent sa mémoire à se concentrer un maximum sur ce qu’il ne possédera plus que dans le souvenir, ou temporairement.

         Il faut admettre qu’entre 1842 et 1858, on ne compte pas moins de 14 adresses de Baudelaire à Paris. En mars 1855, il changera six fois d’hôtel. Chaque lit est un «lit hasardeux ».

Poursuivi par les créanciers, il a parfois deux domiciles, mais il passe la nuit ailleurs, fort souvent, les jours de loyer.

         Si pour Jeanne Duval, il dévalise un moment les brocanteurs pour meubler les combles de l’hôtel Pimodan qu’il occupe quai d’Anjou, il ne fait qu’agir comme un bohémien qui dilapide son or pour les beaux yeux d’une femme. En deux ans Baudelaire dilapide la moitié de son héritage. Il va jusqu’à installer Jeanne à quelques mètres, rue de la Femme – Sans – Tête.

         Son attachement farouche et sacralisé pour sa mère, son attrait pour les femmes de bas étage, ses fantasmes de voyage, ses goûts pour le théâtre misérabiliste, permettent cette comparaison qui semble osée.

         Il rencontre Jeanne Duval dans un théâtre. Elle est actrice, plutôt figurante. Enfant, son rêve fut d’être comédien. Il aura d’ailleurs quelques toquades pour d’autres actrices, entre autre Marie Daubrin qui lui préférera Banville.

         Jeanne, la mulâtresse boit. Il prend avec elle l’habitude de l’alcool. L’hommage qu’il rend au vin dans ses poèmes et qu’on juge encore maintenant, d’un réalisme outrancier et comme étant seulement une partie mineure dans son œuvre, reflète pourtant ce qui est la vie de leur ménage : beuveries, empoignades, les coups succèdent aux injures, parfois jusqu’au sang.

         Les divans profonds sont les coussins de n’importe laquelle des roulottes de saltimbanques ; c’est aussi le galetas des masures de Paris où les ouvriers s’endorment après s’être enivrés. Ils n’ont que le vin de possible.

         « Charles Baudelaire, un poète lyrique à l’apogée du capitalisme » écrit Benjamin Walter. Quelque part la poésie de Baudelaire prend fait et cause pour les opprimés, elle adopte leurs illusions.

                   « Pour avoir des souliers, elle a vendu son âme ;

                     Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,

                     Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,

                     Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur. »

(Poésie de jeunesse : Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre.)

 

         Le dandysme pour Baudelaire s’il est une pose, un masque, est avant tout un acte héroïque, le dernier éclat dans la décadence. Le bohémien est un prince fier de venir d’Egypte et de l’Inde et qui avec ses règles et sa dignité dégage une noblesse renforcée d’un mépris mêlé d’indifférence et d’arrogance, comparable à celle du dandy.

         Baudelaire avec ses cheveux noirs très brillants, ses cravates rouges intrigue Paris, et on murmure qu’il revient des Indes. Il ne dément rien.

         Mais dans le dandysme Baudelaire est déçu. Il n’avait pas le don de plaire (élément indispensable au dandy) il choisit donc de déplaire. Le bohémien ne plaît guère sinon par sa singularité, son particularisme exotique aux yeux de la société. Flâneur, chiffonnier, même apache, voilà des rôles tous héroïques et séduisants pour le poète mythomane.

         Lui, qui en sa courte période faste, répandait du parfum sur les tapis de Perse de son salon, en 1853,  écrit à sa mère : « Je sais si bien ajuster deux chemises sous un pantalon et un habit déchiré que le vent traverse ; je sais si adroitement adapter des semelles de paille où même de papier dans des souliers troués que je ne sens presque que les douleurs morales. »

        

Baudelaire a donc eu fort peu de matériel traditionnel, ni bibliothèque, guère d’appartement. Il renonce souvent. Théodore de Banville remarque «que même lorsqu’il habite à l’hôtel Pimodan, il n’y a ni lexique, ni table pour écrire, pas plus de buffets, de salle à manger, rien qui rappelât le décor à compartiments des appartements bourgeois. » Sa chambre tapissée de rouge et noir n’a qu‘une fenêtre, dont la majeure partie est en verre dépoli, il ne voit que le ciel. Le plus étrange est le lit en chêne brun, sans pieds, une sorte de cercueil sculpté.

 

         Il ressent la modernité de son époque comme une fatalité. Le destin est fatalité pour le bohémien et la tribu «prophétique aux prunelles ardentes ».

« Les hommes vont à pieds sous leurs armes luisantes

                     Le long des chariots où les leurs sont blottis,

                     Promenant sur le ciel des yeux appesantis

                     Par le morne regret des chimères absentes… »

                                               Bohémiens en voyage. (Les Fleurs du Mal)

 

         Pour lui, les grands voyages sont du passé. Passé le long voyage sur le «Paquebot des Mers du Sud » et le séjour à l’Ile Maurice puis à l’Ile Bourbon.

Un châtiment corporel infligé à une femme de couleur l’obsède. Huit mois de sa vingtième année, où il sombre dans une torpeur nostalgique qui lui vaudra d’être rapatrié…

 

         Il n’y a plus guère en lui que le goût de l’errance, une référence à un passé de voyageur qu’il veut glorieux, comme tout bohémien qui se respecte.

         Son goût du voyage, n’est qu’un goût de spleen. Il répugne à s’exiler, se réfugie dans la contemplation, s’exclut de la quiétude, devient visionnaire.

 

         Baudelaire désormais voyage dans l’image, les tableaux, les estampes de son enfance, visite inlassablement le Louvre. Son monde est un monde élargi plus réel que le réel. Il est devenu rôdeur.

         Dans le «Goût du Néant », il emprunte aux nomades quelques images.

 

                                « … Couche - toi sans pudeur,

                      Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.

 

                      Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.

 

                      Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,

                      L’amour n’a plus de goût, non plus que la dispute ;

                     Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte ! »

                                                                        ( Les Fleurs du Mal)

 

         Quand il rôde la nuit, il retrouve Privat d’Anglemont connu à Paris bien plus chez les chiffonniers et les clochards que dans la littérature. Il connaît tout des tire-laines, des fabricants de boites d’allumettes, des laveuses et des nourrisseurs en chambre, qui dans le 12° arrondissement élèvent même des chèvres dans les étages.

Ce créole est le pourvoyeur des plaisirs de Baudelaire. Michel Manoll écrit : « ils se rencontraient à la face de Notre – Dame – la – Lune. »

 

Fasciné par les chats, dans le «Spleen de Paris » il affirme cependant : « Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l’instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l’histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences. »

 

         En Belgique lorsqu’il ira de conférence en conférence, ce sera comme se servir d’un violon, d’une guitare. Ses vers, sa prose, ses mots ont en eux la beauté âpre et violente de l’art inné du bohémien en proie au spleen.

Si la Belgique ne lui plaît point, c’est qu’elle manque de rues pavées, de boutiques, de passages où flâner. Le bohémien, s’il voyage se nourrit de la cité où vivent les hommes, les travailleurs, les riches, les oisifs.

         Mais il est déçu, ses conférences sur Delacroix, Gautier et sur les paradis artificiels sont un échec.

         Le dandy glorieux est amer. Nul oubli, ni le haschich ni le laudanum, ni la belladone ou la quinine ne soulagent ses violentes douleurs physiques et morales.

Le dandy bohémien mourra comme un saltimbanque.

 

« Il ne riait pas, le misérable ! Il ne pleurait pas, il ne dansait pas, il ne gesticulait pas, il ne criait pas ; il ne chantait aucune chanson, ni gaie, ni lamentable, il n’implorait pas. Il était muet et immobile. Il avait renoncé, il avait abdiqué. Sa destinée était faite…

Et m’en retournant, obsédé par cette vision, je cherchai à analyser ma soudaine douleur, et je me dis : Je viens de voir l’image du vieil homme de lettres qui a survécu à la génération dont il fût le brillant amuseur ; du vieux poëte sans amis, sans famille, sans enfants, dégradé par sa misère et l’ingratitude publique, et dans la baraque de qui le monde oublieux ne veut plus entrer ! »   

Le Vieux Saltimbanque (Le Spleen de Paris)

 

         Au printemps 1866, Baudelaire devient muet et à moitié paralysé. Il fait encore quelques promenades en voiture avec sa mère aux environs de Bruxelles.

         Il meurt le 31 août 1867, après une longue agonie. Il est 11 heures du matin. Treize mois de mutisme et de paralysie totale. Il a 46 ans.

         A l’étage sur le piano de la clinique du quartier de Chaillot, quelqu’un joue les premières mesures de Tannhauser pour son entrée dans les «rayonnantes ténèbres ».

 

Hécate.

 

Bibliographie :

 

Les Fleurs du Mal / Le Spleen de Paris / Les Paradis Artificiels   Journaux Intimes / Fusées / Mon cœur mis à nu

L’Art Romantique / Curiosités esthétiques.

 

Michel Manoll : La vie passionnée de Charles Baudelaire

Jean-Paul Sartre : Baudelaire

Walter Benjamin : Charles Baudelaire

Pierre Emmanuel : Baudelaire

Collection Génies et Réalités : Baudelaire

Pierre Jean Jouve : Tombeau de Baudelaire

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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 09:09

Lautréamont

 

L’ombre d’une vie

 

 

«  Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort l’hermaphrodite, profondément assoupi sur le gazon mouillé de ses pleurs. La lune  a dégagé son disque de la masse des nuages et caresse avec ses pâles rayons cette douce figure d’adolescent. Ses traits expriment l’énergie la plus virile, en même temps que la grâce d’une vierge céleste… »

 

Deuxième chant de Maldoror, première rencontre avec Isidore Ducasse, ou plutôt son double qui se fit son porte-parole paroxystique et glacé sous le pseudonyme de Lautréamont. Grand fut l’attrait de ces phrases dites par une voix inconnue et reçue par le truchement des ondes radiophoniques, un soir où je ne m’attendais qu’à l’ennui nostalgique habituel d’une fin de journée ordinaire.

 

Aujourd’hui, une fois encore, je pars à la recherche de cet esprit disparu du monde des hommes, en quête de ce qu’il fût, ou de ce qu’il put être avant de se fondre dans l‘immensité ténébreuse de Maldoror.

 

         Il naît le 4 avril 1846 à Montevideo d’un père secrétaire au Consulat de France et d’une mère qui meurt jeune, noyée, suicidée ? Le doute subsiste encore.

         La plage devient son royaume imaginaire. Tel l’enfant du « Voyage » de Baudelaire avec ses cartes et ses estampes, il se représente à lui-même, la tête sur les genoux, oublieux pour un moment, de la longue minceur de sa silhouette de héron, légèrement voûtée, de sa voix un peu trop aiguë, aussi étrange que celle du poète Shelley, l’homme aux yeux violets. 

 

Bizarrement, il ne se passe guère de jour où la vision du crâne noirci de ce poète disparu, que Byron tente de retirer du feu au bord d’une plage, ne le hante. Byron et son pied bot et sa vertigineuse envie de décapiter le cadavre pour en conserver la relique, Byron maudissant le ciel, crachant dans les cendres et retirant enfin des flammes le cœur intact de Shelley. Ce récit de Trelawny l’obsède, comme l’obsèdent toutes sortes de visions et de créatures, où il lui semble reconnaître un double de lui-même.

         Esclave de cette précocité qui ronge sa jeunesse, il s’abîme dans des lectures et des rêveries qui le tiennent éveillé même au bord du sommeil qu’il refuse, et le jettent hors du réel.

         Il porte des costumes blancs, des lavallières de velours, des cravates de soie qu’il fait venir de Paris, comme ses livres.

         Son indépendance financière lui confère un certain prestige, même si la fascination inquiétante qu’il éprouve pour tous les excès de violence surprend. Ceux-ci ne manquent pas à ce jeune homme dont la réserve est évidente et qui ne se lie qu’avec prudence. Il lui semble avoir grandi sans la capacité d’aimer. Tout n’existe que par sa capacité de conscience.

         A l’insu de son père, il se rend souvent à cheval place de l’Indépendance où il reste assis à la terrasse du Sol El Negro à boire café après café, se montrant capable d’inaction à un degré sidérant. Il arrive que sa timidité naturelle se dissipe au cours de conversations avec des étrangers descendus à l’hôtel, toujours des hommes.

         Mais de plus en plus souvent, il est surpris aux alentours d’un abattoir à la lisière d’un quartier pauvre. Il observe tout le carnage caractéristique d’un tel endroit dans un état d’intensité proche de la transe, sans pour cela marquer d’émotion outre mesure.

 

Il ressent de plus en plus la tyrannie de ce milieu du XIXe siècle dans lequel il étouffe. Son père inabordable,  insomniaque, laisse toute la nuit les lumières allumées dans toute la demeure.

         Le souvenir de sa mère le hante. Imagine-t-il, ou se souvient-il vraiment de cette jeune femme, Célestine-Jacquette, défaisant sa longue chevelure blonde à son chevet d’enfant ?

Partageant avec lui son amour des livres illustrés, lui racontant des histoires dont la fiction les emporte l’un et l’autre plus étroitement que le plus intense amour. Lorsqu’elle s’attarde un peu trop, on vient frapper à la porte de la chambre. Il voit alors d’un coup ses traits vieillir lorsqu’elle se relève en renouant sa chevelure avant de le quitter. Elle n’est plus la complice à la recherche d’îles perdues, mais une femme soumise au devoir conjugal.

         En réalité, il est orphelin de bonne heure ; sa mère serait morte un an et huit mois après sa naissance et enterrée sous son seul prénom dans une fosse commune (suicide oblige, si suicide il y eut).

 

         Montevideo est pleine de parfums, de sons, d’odeurs, de musiques, de chants, de guitares, de cadences des mambas, de primitivisme nègre. L’air est chargé de fantasmes. Dans cette ambiance de carnaval, d’explosions de feux d’artifice, avec le rayon rouge du phare balayant la mer nocturne, il s’exalte, se prend pour un chaman, s’imagine être capable de se transformer en loup-garou, de monter au ciel ou descendre aux enfers réclamer l’âme de sa mère.

 

         C’est un passage de frontières, un échange d’identité, un monde de transgressions. Maldoror naîtra de toutes ces violences voluptueuses et charnelles, des brutalités de la rue, de la splendeur des couchers de soleil, de l’odeur du sang, de la sueur, de l’ivresse de ces fêtes où il se masque et devient un autre, mêlé à une foule qui ne se connaît plus.

         Toutes ses lectures tourbillonnent dans son cerveau en fièvre et deviennent un monstrueux maelström de mots, d’images, de personnages. Il se surprend à boiter comme Byron et il en rit. Sa solitude est incommensurable. Mickiewicz, Baudelaire, Poe enflamment son imagination. Parallèlement pour donner le change, il lit Lamartine, Hugo, Musset. Mais c’est au roman mondain et historique d’Eugène Sue paru en 1837 qu’il empruntera le nom sous lequel il publiera les sombres Chants de Maldoror, modifiant quelque peu le nom du héros Byronien, Latréaumont.

         Le premier chant de Maldoror est à paraître dans une anthologie publiée à Bordeaux et intitulée  « Parfums de l’âme ».

 

Il aime les œuvres pour piano de Liszt et de Chopin. L’ « Œdipe-Roi » de

Sophocle le fascine. Il rôde et discute de la représentation de la pièce donnée par une troupe amateur. On retient la cruauté de ses propos dans le regret qu’il exprime de ne pas avoir vu Jocaste se pendre sur la scène.

 

Sa faculté d’imagination ne connaît aucune trêve. Travaillé entre l’austérité contrainte imposée par ses précepteurs au service de l’autorité d’un père louvoyant entre une vie publique respectable et les déchaînements d’une sexualité de taureau, il fuit, rêve de s’enfuir et se mêle à la pègre, aux marginaux durant toutes les festivités du carnaval. Promis à l’Europe, il s’enfonce dans ce qui le fascine : l’attrait des sens, la trivialité, l’ambiguïté, la confusion des sexes, l’observation froide d’autrui. Est-il homme ou femme ?

         Un soir, il retrouve dans un logis rudimentaire jonché de fleurs, narcisses, iris bleus, œillets rouges et lys immaculés, l’adversaire qui l’avait attaqué par un stylet lancé contre lui au détour d’une rue. Un baldaquin rustique occupe la moitié de la chambre. Une voix s’élève, perfore sa mémoire, le traque. Hallucination ?

         « - On m’appelle la Reine de Cœur, lui dit l’étrange personnage. J’ai des cœurs rouges tatoués dans le dos, vous ne pouvez pas les voir. Je suis partout à la fois… J’ai travaillé un temps dans un cirque ambulant, puis j’ai suivi l’armée argentine jusqu’au Paraguay. Je connais les vertus hallucinatoires du peyotl et l’opium des marins français… Il va y avoir des victimes ce soir, on va jouer du couteau, des mains vont être brûlées par les explosifs. Il y a ceux dont le corps ne tient pas les drogues et que j’ai tous marqués.  J’ai sélectionné du regard ceux qui mourront. »

         L’individu porte un masque d’arlequin couleur cerise, sa taille est fine comme celle d’un écolier, mais ses épaules et son torse sont très développés à la différence des jambes maigrichonnes et des doigts effilés. Il boit tequila sur tequila. Isidore Ducasse pense qu’il va se faire éclater l’esprit. Il regarde le collant jaune qui moule étroitement les contours les plus indécents de sa personne. La posture est provocante. Une invitation pas même déguisée, elle ! Quand il se lève prêt à partir, fuyant la mort, l’amour, la transe, la créature lui dit encore : « - Vous n’oublierez pas la Reine de Cœur. » La voix est aiguë, stridente.

         Rentré chez lui, il ôte de son visage le masque de pierrot blanc, maculé, déchiré ; un masque de mort qui avait incarné ce soir-là le pouvoir de sa frénésie. Il sait qu’il va lui falloir quitter impérativement Montevideo, échapper à la Reine de Cœur, à cet intérêt obsessionnel qu’il lui porte. Il revoit le couteau menaçant à portée de main, la bouteille roulée au pied de la créature hybride.

La découverte que l’on peut être à la fois mâle et femelle porte son affolement à son extrême. Dans un état de demi – conscience, il croit voir dans le salon son père en sphinx noir dont le corps léonin se love sur le divan. Il croit aussi que la Reine de Cœur est en observation derrière une fenêtre.

         Les rares relations qu’il a parfois avec la servante Alma, ne calment jamais les exigences qui sont les siennes et dont il ignore tout. Elles le laissent constamment sur sa soif.

         La fureur agressive et la passivité somnolente dans Maldoror, sont à la fois combat et volonté de se libérer, tout en se vautrant dans toutes les situations extrêmes de la création. On parle de Dieu, du Bien, du Mal, de Satan, tous les éclairages sont possibles, de la bible au bestiaire, de la persécution érotique à l’enfance angélique. A la fois lucide et halluciné, il y a en lui quelque chose qui ne dort jamais, en proie à une obsession perpétuelle, à une fuite de soi, pour peut-être sublimer ou révéler ce qui est intéressant dans un être : le dépassement et le message à laisser derrière soi. Pour cela, détruire toute trace de réalisme le plus possible, afin de laisser le symbolisme foudroyer l’esprit du lecteur et le toucher là où il doit l’être, dans les replis les plus cachés de son cœur.

         Lautréamont est un thaumaturge, comme Isidore rêva souvent de l’être.

A Montevideo, il eut en mains les écrits d’Eliphas Levi. A Paris, l’hypnotisme, l’occultisme sont en vogue. Le lien est vite fait. Ducasse est mort enterré en Amérique du Sud ! Les gens bizarres qui sont attirés par le Comte de Lautréamont, ne savent rien de ses écrits.

         Des émeutes éclatent. Des troubles déstabilisent la ville. L’empereur aurait vieilli de vingt ans en trois mois. Lautréamont s’enferme à double tour des jours durant en proie à de violentes migraines, sa santé toujours délicate s’use de plus en plus. Ses fenêtres mansardées allumées toutes les nuits attisent les curieux. Il se nourrit de pain et de vin. Avec ses livres, ce sont là ses dépenses ordinaires.

         Une fièvre contractée à Montevideo le tient parfois étendu le jour, il ne dort pas, habité de visions. Il fait usage de drogues pour calmer la tension de ses nerfs. Il redoute la destruction de ses écrits et l’achèvement des Chants. Ducasse, Lautréamont et Maldoror, ce trio, s’il cesse d’être, dans quel autre personnage entrer ?

         La nuit, il reçoit de plus en plus de visiteurs, informateurs, voleurs, révolutionnaires, occultistes. Il est de mèche avec les gens qui se sont dépris du tissu social. Il ne sait pas toujours les noms de ceux qui viennent chez lui. Il y a bien le dernier prince de la famille des Médicis, dont le père entretient un sérail de jeunes garçons…

         Paris est devenu une ville d’insomniaques. Les lumières demeurent allumées toute la nuit aux Tuileries. L’impératrice est vêtue de noir et porte un diadème de jais.

         Il va à présent détruire tout ce qui n’est pas nécessaire à son existence. Lettres, livres, vêtements, de rares effets ayant appartenus à sa mère et qu’il avait emporté en quittant Montevideo. Il joue du piano presque toutes les nuits malgré les plaintes de la concierge qui ne le voit pratiquement plus.

         En avril 1870 paraît le premier fascicule des Poésies. Il annonce qu’il a renié son passé et désire corriger les plus beaux poèmes de la littérature dans le sens de l’espoir. Peut-être a-t-il touché le fond froid du désespoir. L’auteur de Maldoror peut-il croire qu’il suffit de « remplacer le désespoir par l’espoir, la méchanceté par le bien ».

        

         Que furent les derniers instants d’Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont ? Disparu dans l’incognito de la mort 7 rue du faubourg Mont-Martre, le jeudi 24 novembre 1870, il est inhumé le lendemain au cimetière du Nord.

         Aujourd’hui, il est impossible de trouver sa tombe. Après avoir été transférée dans la 49e Division, celle-ci sera désaffectée à des fins immobilières. Les dépouilles des concessions temporaires furent versées à l’ossuaire de Pantin.

 

         « Quand la nuit obscurcit le cours des heures, quel est celui qui n’a pas combattu contre l’influence du sommeil, dans sa couche mouillée d’une glaciale sueur ? Ce lit, attirant contre son sein les facultés mourantes, n’est qu’un tombeau composé de planches de sapin équarri. La volonté se retire insensiblement, comme en présence d’une force invisible. Une poix visqueuse épaissit le cristallin des yeux. Les paupières se recherchent comme deux amis. Le corps n’est plus qu’un cadavre qui respire. Enfin, quatre énormes pieux clouent sur le matelas la totalité des membres. Et remarquez, je vous prie, qu’en somme les draps ne sont que des linceuls. Voici la cassolette où brûle l’encens des religions. L’éternité mugit, ainsi qu’une mer lointaine, et s’approche à grands pas. L’appartement a disparu : Prosternez-vous, humains, dans la chapelle ardente. »  (Chant cinquième).

 

Hécate.

 

 

Bibliographie :

 

*                « Lautréamont et Sade » de Maurice Blanchot. « Les Editions de Minuit »

 

*                « Œuvres complètes » : « Les Chants de Maldoror », « Poésies », « Lettres » d’Isidore Ducasse.  Edition « José Corti »

 

*                « Invention d’Isidore Ducasse » de Jeremy Reed.  Edition « La différence »

 

 

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